La critique est un exercice ingrat et périlleux — tu es bien placé pour le savoir. Oser une lecture, tenter de s’approprier le texte d’un autre, faire place au doute.

1.

Charøgnards en matière de critiques a été gâté — ils sont quelques-uns à s’être penchés sur ce texte et tu leur es bien sûr reconnaissant. Ce sont ces lecteurs, professionnels ou non, qui en accordant à tes bestioles un peu de temps et d’espace dans leurs colonnes contribuent à faire vivre le livre: ils le portent à bout de mots vers un ailleurs qui lui appartient désormais. Mais au-delà de la petite jubilation narcissique, la lecture des critiques est intéressante en ceci qu’elle permet en retour à l’auteur — du moins à celui qu’on fait passer pour tel — de mesurer, si besoin était, la relativité de l’ « autorité » à laquelle il paraîtrait en droit de prétendre sur ce qui n’est, par conséquent, jamais tout à fait son œuvre.

(Tu te souviens, ce devait être entre 2012 et 2013, tu te retrouvais avec l’ébauche d’un premier roman dont tu ne savais que faire: fallait-il l’envoyer à un éditeur? fallait-il la brûler? la ranger soigneusement dans un tiroir comme on remise une honte? en faire du papier à dessin (H. & A. remplissaient alors des feuilles et des feuilles, il fallait alimenter la réserve)? Tu t’es finalement résolu à faire lire ce texte par quelques amis au goût sûr et tu as sollicité l’avis d’un écrivain dont tu avais croisé la route — qu’il a été bien généreux de t’accorder. Tranché en l’occurrence, et tranchant mais constructif. Oui, à lire ses lignes, tu te disais qu’il avait raison sur certains points, peut-être sur tous. Mais ce qui t’avait plu dans sa franchise, c’est qu’elle te permettait de voir ton texte selon un angle qu’il t’était, toi, impossible d’adopter de là où tu te tenais face à lui. Ce retour précieux, comme d’autres depuis, l’était dans la mesure où il te permettait de faire la part des choses entre ce qui d’un côté relevait d’un parti pris esthétique auquel il te fallait demeurer fidèle et, de l’autre, ce qui était plutôt de l’ordre de l’erreur, de l’impensé, de l’inabouti, de l’inassumé. Les résolutions parfois sont lentes à se dessiner.)

À parcourir ce qu’on a pu dire de Charøgnards, c’est donc l’impression chaque fois renouvelée que c’est un autre texte qui te revient. Le texte commenté n’est jamais tout à fait le même que celui que tu pensais intimement connaître, que tu croyais avoir écrit pourtant. Car tu n’es pas seul à l’écrire — l’autorité est en partage.

Tu aurais ainsi beau jeu de vouloir répondre à certaines interrogations ou certains soupçons qui pèsent, dans les lectures, sur le texte. Qu’il reste des impensés, des failles dans son agencement, des équilibres précaires, ça te paraît inévitable et, dans une certaine mesure, même souhaitable — signe que le texte n’est pas verrouillé, qu’il offre du jeu, qu’on peut s’y introduire, se l’approprier, le faire vaciller, dessiner d’autres parcours dans ses zones d’ombre et ses hésitations.

Au fond, que la critique soit positive ou négative t’importe peu. L’écriture n’est affaire ni de complaisance ni de courtisanerie — on n’écrit jamais que pour soi. Non, même pas — une part de soi plutôt qu’on ne connaît pas encore ou si peu, ou si mal, enfouie sans doute non loin de ce bord ténu et affilé qui sépare l’être d’un faire. Toujours à refaire.

2.

La dernière critique que tu as pu lire de Charøgnards fait ainsi état de points d’achoppement dans le roman. L’auteur les présente de manière honnête et, dans l’analyse qu’il en fait, ce qu’il y a d’intéressant à tes yeux est qu’il répond lui-même en partie aux questions qui le tracassent, semblant ce faisant les dissiper. Il ne t’appartient pas d’y répondre évidemment. Tu estimes pour ta part que le texte, quel qu’il soit, une fois publié, échappe pour de bon à celui ou celle qui l’a écrit. Son sens, sa destinée, ses apports, sa portée ne sont pas de ton ressort. En revanche, comme d’autres avant elle, cette chronique t’a donné à penser. Et tu t’es dit en la lisant que le point d’achoppement principal se situerait dans cette notion de « contrat » que soulève l’auteur de la critique.

Tu n’y avais jusque-là jamais réellement songé; or il y a dans cette notion quelque chose qui au fond te dérange. Que la fiction soit affaire d’entendement préalable, oui, certainement: ce que le texte te raconte, tu consens à y croire ou, comme l’écrivait Coleridge, tu consens à suspendre l’incrédulité que les événements qu’il relate, dans toute autre circonstance, pourraient t’inspirer. Or il te semble hasardeux pour ta part de faire reposer ce contrat sur une quelconque volonté de l’auteur du texte en question. Tu ne signes rien de ton côté sinon le texte lui-même, et si la nature d’un contrat est de lier les deux parties qu’il met en présence, les choses se passent donc davantage entre le lecteur et le texte qu’entre le lecteur et l’auteur présumé — dont la signature en l’occurrence n’authentifie au mieux qu’une lointaine origine, dissoute dans les relais et en rien solvable. Car l’auteur, si on s’obstine à l’appeler ainsi, n’exerce en fin de compte aucun contrôle sur la façon dont le lecteur s’approprie le texte et en ce sens ne peut répondre de rien.

Seul le texte le pourrait. Ce serait à lui d’engager, si on souhaite en tirer quelque chose, comme qui dirait la possibilité d’un retour sur investissement. Retour qui peut très bien ne jamais arriver — ou arriver à contretemps (lors d’une éventuelle relecture, par exemple); ou, à l’inverse, paraître se manifester immédiatement pour s’évaporer ultérieurement, bouffé par l’intérêt — en fait, non, j’ai cru que, mais non, rien —. Car il arrive bien sûr que le texte, à telle lecture, ne prend pas ou plus. Dans le cas de Charøgnards, ta lecture, à toi, est biaisée, est frauduleuse. D’où, toujours, cette extrême difficulté à évaluer ce que tu écris; il te manque toujours l’innocence du texte. Tu en connais les rouages, les soubassements, repères les nœuds, les clous, les fils qui bâillent, les déchirures, les boursouflures, les coups de gomme, la colle qui bave. Tu ébauches les plans, comme Ismaël, mais n’habites rien. Le texte, à tes yeux, ne fonctionne pas; tu n’es pas en mesure de le faire fonctionner, du moins pas dans l’immédiat. Peut-être te faudra-t-il de longues années pour l’oublier et espérer (ou pas) l’approcher en étranger. Ce qui explique parfois, tu imagines, le dédain que peuvent avoir certains écrivains vis-à-vis de leurs créations, qu’ils vont jusqu’à renier bien des années après.

C’est que, sans doute, l’écrivaillon que tu es invente des jeux de langage ou, pour tenter d’approcher la réalité d’un peu plus près peut-être, un ensemble de règles pour un jeu auquel il ne peut jouer. Tu n’as pas tous les privilèges. Car jouer, en un certain sens, consiste à découvrir les règles, les faire siennes, les contourner aussi. Ce jeu-là, toi, tu t’y adonnes en amont du texte, dans le procès même de son écriture. L’écriture terminée, c’est un nouveau jeu qui se dessine auquel tu n’as pas accès. C’est à d’autres de jouer; de partir en quête de nouvelles règles, plutôt peut-être que de s’inventer des « contrats ». Des règles qu’on est et demeure libre d’appliquer ou de briser — c’est là, parmi d’autres, le privilège de la lecture.

Car là où le contrat oblige, la règle, elle, permet. 

John H. Glenn, one of the Mercury Seven Astronauts, runs through a training exercise in the Mercury Procedures Trainer at the Space Task Group, Langley Field, Virginia. This Link-type spacecraft simulator allowed the astronaut the practice of both normal and emergency modes of systems operations.

05 mars 2016.