Alors que les drapeaux fleurissaient autour de toi hier sur les réseaux sociaux, tu t’es rabattu sur un tableau de Bacon. Tu étais il y a peu à Londres, ne pouvais pas ne pas retourner à la Tate Gallery, comme un rituel à chaque fois que tu franchis la Manche. Tu commences toujours par les salles à droite après l’entrée. Tu t’es à nouveau arrêté longuement devant, celui-ci et d’autres, les as montrés à tes enfants, en as discuté un peu avec eux, leur as demandé ce qu’ils y voyaient, ce qu’ils en pensaient. Tu les invitais à mettre des mots sur ce qui n’en a pas. C’était bête sans doute.

Tu ne te sens pas plus français aujourd’hui qu’avant-hier et te dis que la terreur n’a pas de couleurs.

Ce site n’a jamais eu vocation à parler du monde — pas directement, pas comme ça. En ouvrant l’intérieur de ton crâne, tu ne souhaitais pas faire de ce site un blog: il ne s’agit pas pour toi d’enregistrer le réel ou les impressions qu’il t’inflige sous une forme ou une autre, au jour le jour, au fil de tes lectures, au gré des événements qui te surviennent. On peut sans doute lire À l’intérieur du crâne comme une sorte de repli sur toi-même — narcissique et vaguement masturbatoire, monomaniaque et intéressé; la contraction d’un geste, le reflux d’une pensée circulaire. Depuis le départ, tu plaides coupable: ce site est redondant, tu en as conscience — tu joues un jeu dangereux (quoique le sens du mot te soit ici et aujourd’hui rendu dérisoire), cherchant à fuir la vanité que chaque fraction chaque mot chaque phrase font planer au-dessus de toi comme une douce menace. Ce site, à sa façon balbutiante, tu l’as conçu aussi comme une sorte de vanité — pour tenter de la réfléchir et l’annuler dans son reflet.

Alors bien sûr des événements comme ceux-ci, qu’on ne nomme pas, te forcent à oser de timides regards à l’extérieur du crâne. Et te replongent aussitôt à l’intérieur non moins violemment. Les parois tremblent et se craquèlent. Le jour qui s’infiltre est empreint d’une lueur dégueulasse.

Tu ne te sens pas plus écrivain aujourd’hui qu’avant-hier mais te dis que la terreur commence là où se fait le silence.

Alors au risque de prolonger le malentendu, tu poursuis, tu creuses, tu écris — tu n’arrives pas à penser sans traverser la langue. Tu as pu lire ici ou là que ces événements n’avaient pas de sens, que le problème était dans le défaut ou la perte de signification, qu’il y avait dans tout ceci quelque chose d’absurde. Tu te dis oui, tu comprends, peut-être qu’il y a de ça. Au fond, peu importe par quel bout on attrape le problème.

Les diagnostiques pleuvent. Tu ne prétends pas avoir de solution. Tu ignores s’il y en a une.

Tu te réfugies à l’intérieur de ton crâne et tu auscultes ta pratique. Et tu penses à ce tableau de Bacon. Tu ne prétends pas savoir le lire. Tu ignores ce qu’il représente pour toi: la folie, la douleur, l’horreur, la peur, le geste, l’effacement, la brûlure, la faim, la béance, la dévoration, la peau, l’absurde, la déchirure, le non-sens, le brouillage, la violence.

La sensation plus que le sens. Et le cri plus que les mots.

Et tu te dis que l’art est ce cri silencieux. Que certains ressentent. Que d’autres ignorent.

Qui ne changera rien au monde. Si ce n’est peut-être la perception qu’on en a — nichée dans les discours toujours, la rhétorique, la propagande, le récit, l’explication.

Tu ne sais pas plus aujourd’hui ce que tu fais quand tu écris qu’avant-hier. Et c’est peut-être pas plus mal si ça t’échappe.

Si tu pouvais, si tu arrivais, tu arracherais le langage aux discours, tu déchirerais tes pages à la force d’un cri; violerais la langue pour la charger d’affect, la soustraire au sens, la rendre à la seule sensation.

Ne rien signifier. Au fond.

Ces événements, qu’on ne nomme pas, n’ont peut-être rien d’absurde — au contraire: ils te paraissent saturés de sens; te semblent le produit d’une lecture signifiante du monde, lecture à sens unique, vengeresse et destructrice, irrémédiablement close sur elle-même.

Alors écrire encore. Jouer encore. Crier encore. Rire encore. Pleurer encore. Sentir encore. Aimer encore. Penser encore. Cracher encore. Arracher encore. Déchirer encore. Recoudre encore. Branler encore. Vider encore. Tomber encore. Essayer encore. Échouer encore.

Et encore.

15 novembre 2015.