Tu ouvres le livre que tu as récemment emprunté à la bibliothèque universitaire. Tu le feuillettes. Comme à chaque fois. Tu aimes regarder où tu mets les yeux avant de t’engager. Le papier est épais. Légèrement jauni; le livre a plusieurs années déjà. Des pages ici ou là sont cornées. Comme à chaque fois. Et comme à chaque fois, ça te dérange. C’est que tu prends soin de tes livres, toi. C’est con, mais tu ne cornes pas les pages; tu utilises un marque-page plutôt que tu insères délicatement au creux des feuillets. De sorte que la trace appuyée de ces plis dans le coin supérieur des pages — pour certaines d’entre elles, le coin demeure plié —, au-delà de l’aspect matériel et vaguement sacrilège, signale une présence fourmillante à tes côtés. Que confirment les multiples marques au crayon qui salissent les pages.

Tu n’es pas seul dans ce livre.

Chaque mot a été lu déjà, a en secret engagé des conversations clandestines que tu ne parviendras plus à taire. Ce n’est pas très clair dans ton esprit: qui, dans cette affaire, passe pour l’importun — toi? qui emboîtes les idées des autres copieusement déposées dans les marges du texte, ou eux? qui refusent de le quitter, te pressent de toutes parts, obstruent ton avancée dans l’épaisseur du livre.

Une chose est sûre: il te faudra te frayer un passage dans ce texte obscurci, annoté, commenté, souligné, corrigé, réfuté ou approuvé; éviter les chausse-trappes déposées à même les lignes, ne pas te laisser détourner.

La lecture est donc affaire de frayage.

Ce qu’il pourrait y avoir de symptomatique là-dedans: cette volonté tenace d’amorcer coûte que coûte un semblant de dialogue — avec l’auteur du texte peut-être, pourtant aux abonnés absents, ou le texte lui-même, ou encore avec soi-même à mesure qu’on avance dans le texte. Cette présence fourmillante, ces regards voraces par-dessus ton épaule, ces voix dissonantes remontées depuis les marges, tout ça interroge ton rapport au texte, ton engagement dans sa langue, ta prise sur ses idées.

Quand lire, c’est faire.

Tu ne lirais donc pas seul.

Tu lirais avec des ombres, avec des restes, des traces, des empreintes. Des vestiges de lectures précédentes, les tiennes bien sûr, les seules qui comptent, déposées au hasard des rayonnages tapissant l’intérieur du crâne, ces lectures — digérées, refoulées, obsédantes — qui éclairent tant bien que mal ta trajectoire au sein de ce texte, parmi lesquelles tu cherches déjà une place où ranger la lecture en cours; mais celles aussi, criardes et maladroitement balisées, des autres qui t’ont devancé jusqu’ici et t’interpellent au loin, grouillent autour de toi, scrutent ta lente avancée.

Pourtant, après un début hésitant, tu finis par t’installer dans le texte comme dans tous les autres. Tu avances maintenant dans un vague brouhaha que tu n’entends plus à l’arrière-plan. Le texte a repris ses droits, a repoussé ces voix discordantes dans ses marges généreuses. Il n’y a là que fantômes. Tu les frôles sans même les ressentir, sans les ressentir vraiment. À peine un fond parasite.

Tu t’y es fait à ton tour.

Cette présence feinte à tes côtés est celle d’une foule anonyme et sans visage, qui finit paradoxalement par te convaincre que tu es bien seul dans ce texte, comme dans tous les autres: si partout autour de toi s’affiche l’illusion d’un dialogue ou d’une vaste conversation, infinie autant qu’infondée, tu comprends que dans ces tentatives d’échanges malhabiles, ce qui importe est peut-être ce qui passe, ce qui filtre, ce qui fuit entre — dans la béance ou la latence qui sépare les questions de leurs maigres réponses —

— vagues échos d’une parole qui circule, perdue, évanescente, enfouie sous toutes ces traces qui l’étouffent, l’effacent.

Alors peut-être ces traces sont-elles des témoins, des marques — d’une approche, d’une accroche. On a tenté de saisir. D’arrêter. De prendre, de comprendre. De faire tomber sous le sens.

Peut-être faudrait-il y voir le signe d’une lecture en partage. Chaque griffe dans le texte, le vain espoir d’y prendre part, d’y prendre sa part. D’ailleurs, toi aussi, tu déposes au crayon dans les marges du texte des marques que toi seul peux déchiffrer. Tu prélèves ainsi, aussi, des portions de texte. Toutefois, tu prendras soin d’éliminer délicatement toute trace de ton passage avant de rendre le livre à la bibliothèque dans quelques jours. Chacun ses petites manies, te dis-tu. Comme si, sans doute, il s’agissait dans ton esprit de rendre au texte ce que tu lui as pris. Ce n’est peut-être pas tant un refus de ta part qu’un aveu — qu’une timide réserve?

Un peu comme si tu cherchais un autre rapport au texte que cette velléité de dialogue, d’échange, de partage. Peut-être se jouerait-il dans le livre — du moins as-tu une sérieuse envie d’y croire sans pour autant savoir ce que cela voudrait dire, au fond, vraiment — une autre économie que celle faisant valoir ce qui sans doute reste un rapport utilitaire et quantifiable, défini par la saisie et la préhension — par le gain et l’avoir.

CFT003 075323 002

 

29 mars 2016.