L’autre jour, tandis que tu flânais dans la librairie où tu as tes habitudes, tu ne l’avais pas vu d’abord. Il était dans l’angle mort habituel. Fondu dans le paysage de livres autour de lui, il attendait debout mains dans les poches. Devant lui, il y avait la petite table condamnant le passage vers la papeterie entre deux présentoirs (guides de voyage d’un côté, polars de l’autre). Et posés sur la table, ses propres livres. Il devait y en avoir plusieurs. Tu n’es pas allé voir. Ne lui as pas parlé. Qu’aurais-tu pu lui dire?

Un auteur en dédicace est une drôle d’espèce. Il patiente ou impatiente, dur à dire parfois. On te l’a proposé, cet exercice, tu l’as décliné. L’auteur représentant l’auteur. Parlant de ses livres, en vantant les mérites; trouver les mots justes pour arrêter le lecteur-passant — Bonjour, si vous souhaitez un renseignement n’hésitez pas… l’as-tu entendu dire à une dame —, amorcer l’échange — vous lisez quoi sinon? —, tenter de donner envie — ça devrait vous plaire je crois le personnage principal vous voyez va tenter de… —, vendre.

Des épisodes comme celui-ci, tu as déjà eu l’occasion d’en vivre quelques-uns. Ce qui t’étonne à chaque fois un peu plus, ce n’est pas tant la démarche publicitaire qui, au fond — personne n’est réellement dupe —, sous couvert de rencontre avec cette divinité d’un autre âge un bref instant descendue de sa tour d’ivoire, vise à vendre un produit, tout culturel qu’il soit — car c’est aussi ça, la littérature, qu’on le veuille ou non. Ce n’est pas non plus l’indifférence quasi générale dans laquelle l’auteur est reçu et à laquelle tu participes (les libraires vaquent à leurs tâches respectives, les chalands chalent).

Non, ce serait plutôt la facilité et l’assurance apparentes avec lesquelles l’auteur parle de son livre. La dame est restée à ses côtés, vraisemblablement séduite par son discours. Il lui présente tour à tour les personnages de son dernier livre comme s’il les fréquentait depuis toujours, connaissances de longue date (cette question récurrente adressée aux auteurs sur les plateaux de télé quant aux motivations de leurs personnages…), de sorte qu’on se laisserait, et la dame visiblement se laisse aisément convaincre, non pas tant de leur vraisemblance psychologique, mais bien plutôt de la réalité même de ces êtres de papier — ils existent (ont même un nom, une identité, une histoire — rien n’aura été laissé au hasard). Alors on échange. On parle. Bientôt il sera question du rapport qu’entretient l’auteur à la littérature — franc, assuré, confiant, maîtrisé, là encore. Tu te demandes ce que tu répondrais, toi, aux questions de la dame, qui puisse ne pas sonner faux? quels arguments avancerais-tu? Ce n’est pas que tu ne veuilles pas t’abaisser à ce genre de choses — tu conçois aisément qu’on puisse avoir envie de passer de l’autre côté de l’écran, de mettre un pied hors du crâne une fois de temps en temps. C’est juste que tu te sens tout bonnement incapable de parler de ce que tu écris, quand bien même le geste serait figé dans l’encre sur le papier devant toi — maigre butin arraché au vol avant de refaire surface de ce côté-ci de la langue.

La parole en ce qui te concerne ne supplée pas le geste. Elle tourne autour, vautour affriolé par ce qui dessous défile.

Cent fois déjà tu l’as remarqué: il t’est réellement — sans afféterie ni minauderie —, littéralement impossible de parler spontanément de ce que tu écris, même après-coup. C’est comme si tu ressortais toujours groggy d’un livre; comme si le livre ou, plutôt, son écriture, cette immersion dans les profondeurs obscures de la langue, te mettait k.o., loin d’affermir ta connaissance ou ta maîtrise — du texte, sa matière, sa langue. Le texte demeure pour toi toujours cette part mal taillée dans une langue informe & trouble; pas un graal, non; une chute. Le texte est ce qui reste une fois que tu penses avoir épuisé la gestuelle. Rien de mystique dans cette affaire — juste un abîme entre le dire et le faire.

 

don't sli

 

Écrire serait dès lors pour toi affaire de perte.

 

À commencer par l’assurance même que tu écris.

 

28 avril 2016.