. dispensable .

()

Indispensable, en effet, la littérature à tes yeux ne peut ni ne doit l’être. Son caractère essentiellement étranger en fait d’emblée quelque chose d’extérieur à toute économie (au sens large de ce qui entre, se fonde dans un espace familier pour le réguler, le tenir ensemble). Tu aimerais croire à l’inverse que la littérature est tout entière dans la dispense; le retrait, la fuite; la dépense — pure perte.

Bien sûr, dire d’un livre, quel qu’il soit, qu’il est indispensable, c’est en reconnaître les qualités; dire à quel point il compte, il paraît essentiel sinon vital à quiconque l’estime ainsi. On fait alors entrer ce livre dans la liste précieuse et restreinte de ceux qu’on relira à coup sûr, dans lesquels on pourra à loisir se replonger pour mieux se perdre encore, se perdre plus loin.

Tu en reviens donc à la perte.

La littérature qui importe, qui touche, qui brûle, transperce, fend, remue, est à tes yeux une littérature dans laquelle on se sentirait perdu, sur laquelle on n’aurait que très peu de prise; elle glisse entre les doigts, fluctue sous les yeux, irradie et brûle le connu — bouscule, culbute, uppercute. On en ressort sans savoir vraiment si on y est entré, les repères n’en sont plus, les croyances bafouées, les attentes ridicules. Défilent devant soi des pans de texte incandescents, des friches dans la langue témoignant du possible.

Possible, oui; mais pas nécessaire.

Là serait pour toi le problème. Faire du texte un indispensable serait le placer sous un régime de nécessité et d’autorité, une sorte de dictature des lettres à l’économie bien régulée. Qui stipulerait — selon telle contrainte morale ou tel principe esthétique — qu’il fallait que ce texte existe et qu’il existe tel quel. Or un texte n’est jamais tel quel, nos relectures nous l’apprennent. Sa version soi-disant finale, jusqu’aux derniers instants, reste soumise à la contingence, aux désirs, aux remords, aux dernières trouvailles, aux repentirs… Tu ne crois pas en la nécessité des textes. Pas en ce sens. Un texte — c’est là sa « splendeur inefficace » — ne doit pas être. Il peut être seulement — tout comme il peut encore ne pas être. Un hasard préside toujours à ses agencements, à ses bifurcations, à ses destinations.

Tu projettes pour ta part plusieurs idées de roman — ils sont comme qui dirait écrits déjà, alors que tu les contemples depuis ce bord-ci de la langue; ils se dissimulent dans d’obscurs tréfonds qui déjà t’appellent, une lueur, un éclat, un scintillement et des leurres. Beaucoup de leurres. Tu te dis qu’un jour tu plongeras bien dans la langue pour aller tenter de les retrouver, ces textes. Tu sais vaguement où ils se situent. Seulement, tu peux plonger aujourd’hui comme plonger demain comme ne jamais plonger. Charøgnards n’aurait pas été Charøgnards si tu n’avais pas décidé de t’y coller au moment où tu l’as fait — c’est une certitude autant qu’une évidence, bien sûr. Si tu l’écrivais maintenant, Charøgnards, sans être le Charøgnards paru en septembre dernier, serait Charøgnards quand même, taillé toutefois dans un autre cristal de langue, un autre possible, plus ou moins fidèle à l’idée que tu t’en faisais au moment de te mettre en quête. Le roman ne serait ni mieux ni pire. Ni plus ni moins indispensable dans ton parcours d’écrivaillon. Il serait autre seulement, aurait foré des veines différentes, plus ou moins parallèles à celles que tu explorais alors mais débouchant sur d’autres filons. Tu ne parles même pas de publication et des aléas qui l’accompagnent. De ceci plutôt: la version finale d’un texte est le produit d’un accident. C’est la raison pour laquelle on ne peut jamais prévoir quand un texte sera terminé — c’est toujours trop tard, après coup, qu’on s’en rend compte.

Dans l’incrédulité aussi.

Quel qu’il soit, malgré ses préparations, les prévisions, prédictions et autres prescriptions, le texte demeure de l’ordre d’un accident. Tu n’écris jamais le texte que tu avais anticipé — même si, parfois, il lui ressemble. C’est juste qu’il a lentement effacé ou frelaté le souvenir que tu en gardais, qui t’aiguillait tout ce temps, qu’il a fini par remplacer. Le texte que tu écris s’est progressivement soustrait à sa nécessité d’être, et d’être ce texte.

Au fond, et même dans l’après-coup, ce n’est pas toi, jamais — que tu écrives ou que tu lises —, qui te saisis du texte; c’est le texte, toujours, qui soudain te dessaisit — dans un instant t’échappant irrémédiablement. Se dispense d’être (ce que tu crois qu’il est).

Landscape

24 février 2016.

. trafic .

Et donc, à l’intérieur du crâne, toujours cette idée fixe, ce même sillon que tu laboures — dire, vouloir-dire, ne pas dire, ne rien dire, écrire, écrire pourquoi, pour quoi, pour qui, pour rien. Et c’est reparti, tu creuses, tu fores, tu arpentes, tournes en rond au gré de tes ritournelles, te cognes, te casses la gueule et les dents dans cette danse syncopée (tu n’as jamais su danser, admets-le), faisant jouer encore l’une contre l’autre gratuité et vanité.

D’un côté, donc, flirtant avec le paradoxe, le refus assumé d’une autorité: c’est en ce sens que tu défies et te défais de l’étiquette d’auteur. L’auteur est mort, clamait Barthes, et il peut bien le rester en ce qui te concerne; or les temps qui courent semblent tenter de le ressusciter en lui offrant une plateforme d’où faire entendre sa voix d’outretombe. Le blog et les réseaux, c’est comme ça que tu les imagines: comme la possibilité de sortir du cercueil loques au vent, de se poser, de s’imposer à côté de l’œuvre, pour continuer de la hanter. La hanter mieux. Et tâcher de la prolonger, de l’éclairer, d’en retracer la genèse, d’en souligner les intentions autant que l’origine. Moi. Je. Le sujet qui pense, qui écrit, qui dit, qui explique, qui appelle, qui annonce, qui dénonce et parfois remet les pieds dans le social, dans le politique, qui donne voix au chapitre, participe activement à cette chose publique, cette res publica qui va mal. Et à ce jeu-là, certains s’en sortent mieux que d’autres. Tu les lis, oui, tu te plais à les lire même si parfois la démarche t’incommode, car ce n’est pas la tienne, tu en serais incapable quand bien même. Eux en revanche, il y en a quelques-uns, savent ce qu’ils font, maîtrisent leur geste et les discours, leur analyse est lumineuse souvent, leur pensée, en actes et en action.

Et la tienne ici qui tourne en rond.

De l’autre, comme en miroir, la revendication d’un geste gratuit et délié. Ce retranchement à l’intérieur du crâne pour mieux ausculter ta pratique jusque dans ses prétentions les plus vaines encore. Car tu as beau dire ne pas vouloir dire, tu n’es pas si dupe que tu en as l’air (l’ombre de la vanité toujours qui te déforme les traits laisse planer sur ces lignes ton portrait en anamorphose), tu dis encore, en dis trop déjà, déjà pris au piège de ce crâne qu’il faudrait vider plutôt, laisser pisser mais tu n’en sors pas, ne t’en sors pas de tes ressassements.

Comme celui-ci, tiens: l’écriture, puisque c’est bien de ça qu’il s’agit, au fond n’a besoin d’aucune justification; ce qui en fait, au sens propre — plus tu y penses et plus tu t’en convaincs —, un acte injustifiable. Rien ne justifie d’écrire. Rien.

Alors en convenir — tout ceci n’est qu’un vaste trafic. Ces pages qui peu à peu, se croisant te toisant, viennent emplir l’intérieur de ce crâne te jouent des tours. Tu le pressentais déjà à l’ouverture lorsque, ne sachant trop quoi dire encore ni dans quelle sens tu orienterais ton crâne, tu écrivais que tout ici dans le noir des hémisphères était déjà de l’ordre d’une fiction.

Qui est ce tu qui prétendrait le contraire?

 

rods

18 février 2016.

 

. vouloir dire .

Dans la controverse qui opposait il y a quelque temps J.F. à B.M. dans les colonnes de Harper’s, ta sympathie va sans hésitation pour B.M. Car c’est de là que tu viens, avec ce genre d’auteurs que tu as appris à lire, pour qui la littérature, dont l’apparente « difficulté » — comme s’il y avait des textes « faciles » — n’est ni une insulte ni un gros mot, n’est pas une question de vouloir-dire ou de décalque. D’ailleurs, c’est sans doute un peu scandaleux, quand tu y penses, même s’il n’y a là aucune coïncidence, tu n’as jamais rien lu de J.F. Tu as pourtant un ou deux exemplaires de ses textes qui prennent la poussière dans ta bibliothèque. Un jour, par acquit de conscience, tu finiras bien par en ouvrir un, que tu liras religieusement, comme tous les autres. (Embarrassante, cette manie ou névrose plutôt que tu as de ne jamais laisser tomber la lecture d’un livre; commencée, tu vas jusqu’au bout, chaque phrase, chaque mot, tu ne laisses aucune miette, avales tout, quand bien même parfois tu la trouves indigeste. Ton côté besogneux, sans doute, ce sentiment coupable de ne jamais lire assez — assez vite, assez tôt, assez bien.)

Tu es frappé ces derniers temps, c’est là que tu cherches à en venir, par ce qui t’apparaît comme une recrudescence de romans que, faute de mieux, tu appelles « à contenu » — « à thèse », « à sujet », « à », qu’importe. Autant d’étendards à tes yeux d’une littérature transitive, qui d’emblée appelle, voire courtise un lectorat (de fait, le pitch en est facile; il n’y a que là que tu vois la pertinence de ce terme, « difficile », qu’on accole si souvent à certains textes: ils sont difficiles à vendre — à pitcher, à conseiller, car le régime qui les travaille, au fond, échappe à toute logique discursive. Impossible de les résumer du reste car c’est la fuite souvent qui les caractérise). Parfois cette transitivité transparaît dès le titre et pourrait presque te donner la nausée dans certains cas, tu avoues. Romans brûlants, dit-on, et indispensables, paraît-il, pour analyser et comprendre le monde dans lequel on vit (mal, la plupart du temps), que leurs auteurs ont parfaitement croqué dans des pages d’une précision minutieuse — car nul ne s’y trompe: on sait très bien que c’est de notre monde dont il est question, on l’a reconnu, et bien reconnu sous le masque transparent de la fiction. Bien sûr, tu caricatures. Oui. Et peut-être fais-tu fausse route, d’ailleurs; peut-être n’y en a-t-il pas plus, de ces romans, qu’auparavant; ou peut-être ont-ils toujours été là; ou peut-être même est-ce là une spécificité que tu découvres (car tu ignores tout ou presque de cette littérature contemporaine dans laquelle tu t’es invité en goujat, et des lignes éditoriales qui la sous-tendent). Indépendamment de leurs potentielles qualités — car contrairement aux apparences, tu n’es pas en train d’émettre un jugement de valeur; question de goût, peut-être, de penchant, de personnalité, de conviction… —, tu sais d’avance que tu ne les liras pas, passant souvent à côté, tu le sais, de très beaux textes.

bookdepot

Tu n’as jamais très bien compris toute cette histoire, que pour ta modeste part tu fuis à tout prix — cette volonté de dire le monde, prémisse indispensable sans doute à celle de le changer. Certains auteurs ont certes les moyens de le faire (de dire le monde, parce que si un livre, un seul, pouvait le changer et anéantir tous ses problèmes, ça se saurait). Ce n’est pas ton cas, tu l’admets volontiers. Ils sont cultivés, perspicaces, ont l’œil aiguisé, une conscience politique affûtée, un penchant humaniste à toute épreuve, une empathie exemplaire, possèdent des connaissances qu’ils ont à cœur de partager. La littérature pour eux, consciemment ou pas du reste, est peut-être, oui, affaire d’instruction. Ce terme, tu l’empruntes à un essai sur la question que tu lisais encore il y a peu. Comme si, pour son auteur, il s’agissait en quelque sorte d’évaluer, de cerner, de diagnostiquer le réel qui nous assaille en dehors des livres, un réel social, écologique, politique, économique… Mais ça ne servirait à rien évidemment si tout ceci ne s’accompagnait pas d’une proposition, d’un modèle, d’un remède qu’on livrerait en filigrane. Au fond, voilà ce qu’a voulu dire l’auteur, voilà la morale de son histoire, dont se repaissent allègrement les lecteurs, ceux du moins qui liraient pour comprendre et apprendre autant que pour se divertir; double et ancienne ambition de la littérature — instruire et divertir. Cette vision bien sûr est noble et il ne s’agit pas pour toi de la prendre de haut. Plus noble en tout cas que cette fichue gratuité derrière laquelle tu te retranches non sans complaisance de ce côté-ci de l’écran. Bien sûr, tu comprends qu’on puisse avoir envie de cultiver ce type de rapport au texte de fiction, qui, s’il n’est pas le tien, n’en est pas moins légitime. C’est juste que ce n’est pas le rapport que tu entretiens, toi; ce n’est pas ce genre de démarche qui te pousse à lire ni à écrire, à t’enfoncer dans des mondes fictionnels dont la seule épaisseur, la seule substance, est celle de la langue qui leur donne corps.

Le reste vient après. Et en ce qui te concerne, le reste est parasite.

Car contrairement à ces auteurs, que pour la plupart tu respectes pour ce qu’ils sont autant que pour ce qu’ils font — c’est d’ailleurs peut-être bien parce qu’eux le font que toi et d’autres pouvez vous adonner à d’autres vicieuses futilités —, mais contrairement à eux, toi tu n’as rien à dire. Tu n’écris pas pour proposer quoi que ce soit. Tu ne le maîtrises pas, le monde, pas plus que les lecteurs qui pourraient avoir envie d’ouvrir un de tes textes. Tu n’as aucune solution à leur offrir. Tu ne traites rien, de rien. Tu écris. Plonges dans la langue, la bricoles, l’agences, l’arranges; la noues, la dénoues; la tricotes, la files, la troues, la rebouches, l’obtures, la retournes. Enfin, tu essaies.

Si écrire, comme tu as pu le lire récemment, est un acte transitif, son seul objet est la langue, sur quoi, seule, cet acte a prise. Tu ne cherches à convaincre personne. Juste à affermir une conviction. Parce qu’il en faut.

Justement.

Et c’est sans doute la raison pour laquelle tu ne seras jamais, refuseras toujours de te dire auteur.

15 février 2016.

. étrange .

Dans la critique ces derniers temps, tu as cru remarquer l’utilisation récurrente de certains termes à propos de livres a priori bien différents. Ces mots ne sont d’ailleurs probablement pas plus utilisés que d’autres; peut-être est-ce simplement ton attention qui s’y est arrêtée pour une raison qui t’échappe. Parmi ces mots, deux adjectifs: « étrange » et « indispensable ».

Et tu t’es demandé: un livre peut-il être étrange et sa lecture indispensable?

Étrange, d’abord.

Que ferait un livre pour qu’on le dise étrange ou, à l’inverse, que ne ferait-il pas pour ne pas l’être? Car la question est là. Là pour toi du moins. Ailleurs sans doute pour d’autres.

Tu te souviens en effet qu’à l’origine de Charøgnards tu t’étais vaguement mis en tête de viser une certaine « étrangeté » — tu n’y avais pas réfléchi outre mesure et ce terme, pour désigner l’impression ou le rendu que tu ciblais, était commode; à portée de langue. Tu n’y as d’ailleurs pas plus réfléchi depuis. Ce que tu cherchais peut-être à faire, avec le recul — ce que cette « étrangeté » pouvait signifier à tes yeux —, c’était sans doute rendre clairement visible que le monde fictionnel qui donnerait corps au texte était intégralement créé dans la langue plutôt que dupliqué depuis un réel en partage. Peut-être. Et puis le texte s’est écrit, tu l’as laissé partir, t’en es détaché. Et ce terme, étrange, t’est revenu de proche en loin.

À le voir reparaître ici ou là, tu t’es alors mis à le questionner, ce mot. Non pas pour lui-même, mais dans son rapport au texte plutôt, que ce soit du point de vue de la lecture ou de celui de l’écriture que tu venais d’éprouver. Et puis, la question à peine formulée à l’intérieur du crâne, la réponse ou ce qui pouvait passer pour, te paraissait d’emblée évidente. Dire d’un texte, quel qu’il soit, qu’il est étrange, c’est peut-être d’une certaine manière déjà dire beaucoup (on sait par exemple qu’il ne faut ainsi pas s’attendre à…); mais d’une autre, tu te rends bien compte que ce n’est pas dire grand-chose. Il y aurait là, te dis-tu, sans pour autant faire reproche à quiconque de quoi que ce soit, quelque chose de l’ordre d’une vague redondance. Comme si, par définition ou presque, la littérature était, ne pouvait qu’être travaillée de l’intérieur par de l’étrangeté. Sous quelque forme que ce soit. De sorte qu’un texte de littérature serait étrange ou ne serait pas. L’alternative est là. Penses-tu.

Car au fond, quoi qu’on en dise — et toi le premier —, on ne fait pas de la littérature avec des idées. Ni avec des opinions. Ni avec des croyances. Ni avec des théories. Ni avec un quelconque sujet d’ailleurs. Ni avec rien d’autre. Rien qui soit d’avance donné; dompté; maîtrisé. (Oui, c’est sans doute bien dogmatique comme vue et on pourra toujours démontrer le contraire; mais il faut bien se cramponner à quelque conviction et celle-ci en est une.) Et quand on a tout retiré, il ne reste pas grand-chose à quoi se raccrocher, à quoi se repérer, qui puisse encore faire croire qu’on avance en terrain connu ou conquis. À bien y réfléchir — tu aimes y croire, toi —, il ne reste au fond qu’une chose: la langue.

Rien que la l=a=n=g=u=e.

Ou pas même. Non; parce que la langue, c’est celle qu’on se partage. Elle est maternelle. Elle est dite naturelle. On la connaît, on la maîtrise, on la parle. On l’écrit aussi. Bien sûr. Or cette langue aussi, comme l’idée, l’opinion et le reste, il faut pouvoir s’en affranchir. Ce qu’il reste, donc, ou resterait, ce serait plutôt à tes yeux une sorte de fiction de la langue. Pas sûr de savoir en quel sens la prendre, du reste, cette fiction. Mais c’est tant mieux, te dis-tu. Peut-être: fiction d’une langue car langue absente à elle-même. Peut-être: fiction d’une langue car langue pétrie et façonnée, lentement modelée. Jusqu’à ne plus être elle-même. Précisément. Jusqu’à ne plus être langue — outil de communication, machine discursive, objet signifiant.

Dès lors toute littérature est étrange, car d’emblée forgée dans un matériau étrangé, voire étranger (Proust, etc.). Car la langue d’un texte n’est pas, en dépit des apparences, celle qu’on emploie quotidiennement. Les mots ont beau être les mêmes, les tournures de phrases identiques, il n’en reste pas moins que leur fonction est tout autre. Pas tant une affaire de style, d’ailleurs. Ni de rythme ou de musique ou de couleur. Même si, bien sûr, le texte en est pétri — tout ceci à bien des égards en constituant la moelle.

Si tu devais trancher, tu dirais pour ta part qu’il serait sans doute question de référence, c’est-à-dire de prise sur le monde. Un mot échangé dans une conversation trouvera en dehors de la langue un référent, un objet, une idée, un sentiment auquel s’attacher. Le même mot couché sur la page, lui, est libre et flottant, sans attache. On peut certes toujours lui imaginer un référent mais, précisément, il n’a d’existence que dans l’espace frayé par le texte dans l’imaginaire de qui le lit. Quand bien même elle s’évertuerait, farouche, à le dissimuler, la langue (sa fiction toujours) qui se déploie dans le texte est par conséquent déjà rendue étrangère à elle-même. Pur objet esthétique affranchi de tout usage. Ce qu’elle vise alors, bon gré mal gré, n’est pas le réel; n’est pas le sens, le message, l’idée — livré(e) clé en main. Leur possibilité, peut-être. Au cœur même de la langue. Qu’on reconstruit a posteriori dans une interprétation, une appropriation — notamment lorsqu’on cherche à dialoguer avec le texte (le dialogue n’étant peut-être pas le mode unique de rapport au texte). Or celle-ci ne relève pas, jamais, du donné, ni n’est taillée dans aucune évidence ou transparence.

Étrange, toujours. Car donnée en dehors. Du dehors.

On n’entre jamais de plain pied, de plein droit dans un texte. On y migre seulement. En étranger.

Et ceci ne le rendra jamais indispensable.

(…)

Halland, Laholm, Tjärby, Halland, Fornminnen-Gravar-Grav markerad av rest sten/block

01 février 2016.

. histoire (#2) .

(…) « Personne n’aime les fantômes, » disais-tu.

Tu hésites.

Ce que tu voulais dire — que le roman à tes yeux ne se résume pas à l’histoire qu’il aurait pour fonction de raconter, mise à l’abri de ses pages comme un trésor tant convoité, et il n’en est pas « meilleur » si 1/ il renferme bien une histoire (sait-on jamais) et 2/ si celle-ci paraît bien ficelée. Tu n’es d’ailleurs pas sûr que ce soit là, aujourd’hui, sa fonction première, au roman — si tant est qu’il en ait une. Car, disais-tu, tu as déjà l’impression que le monde regorge d’histoires: il n’y a qu’à être témoin des coups d’œil que s’échangent la caissière et le vigile au supermarché, voir se jeter ce couple d’adolescents tout sourire dans la gueule béante du métro qui les avale, écouter parler les parents devant la grille de l’école, croiser le regard embué par les rêves du gamin à l’arrêt de bus simili cuir sur le dos, ou constater la métamorphose de ce type et la détermination revancharde avec laquelle il nage, palmes aux pieds, tous les lundis après-midi — ces moments anodins nourrissent toute une machinerie narrative qui déjà se met en branle, imagine les causes, entrevoit les conséquences. Et ces histoires nouées ailleurs se passent volontiers du roman; peut-être (sûrement) à cent lieues de la réalité, elles n’en sont pas moins dans le monde, elles sont le monde et le roman, « bon » ou « mauvais », ne les fait pas plus exister qu’elles n’existent déjà. Crois-tu. Tout juste peut-il leur donner forme; à partir de là, tous les jeux sont permis.

Bien sûr que c’est l’éternel problème — le-fond-la-forme. Ne sois pas dupe.

Pourtant, dehors, on persiste: « Un bon roman, c’est avant tout une histoire. »

À vrai dire, tu ignores quels sont les critères permettant de décréter que tel roman est « bon », que tel autre est « mauvais ». Ce n’est pas en ces termes que tu approches le roman, ni du côté de la lecture, ni de celui de l’écriture. Il y a pour toi des romans qui osent, qui cherchent, qui tentent, qui déplacent, qui bougent, qui tâtonnent, qui broient, qui jouent… D’autres qui recyclent, qui rejouent, qui déroulent, qui contentent, qui acquiescent, qui perpétuent, qui prolongent… Tu n’y vois a priori aucune hiérarchisation, d’ailleurs, autant le dire; tu n’émets aucun jugement. Sans doute y a-t-il dans les deux cas des « bons » et des « mauvais » romans. Les règles qui sont les leurs sont juste différentes (l’un tente d’inventer les siennes, l’autre joue selon les règles qu’il connaît). Et les fins esthétiques qu’ils servent aussi diffèrent. Privilégier l’histoire, c’est toutefois réduire l’éventail; c’est faire de la narration le seul et unique but de l’écriture alors que le récit est partout ailleurs, s’invite dans d’autres formes, d’autres genres, d’autres médias. S’il a longtemps pu régner sur l’art narratif en tyran, ça fait un bail maintenant qu’à ce petit jeu le roman s’est fait déplumer. Non?

Et donc, dans cette affaire, tu aurais tendance à penser qu’on écrit comme on lit. Et il se trouve que lorsque tu lis, toi, « bons » ou « mauvais » romans, ta force de rétention narrative demeure très faible. Si tu gardes de tes lectures des sensations encore vivaces bien des mois plus tard, quelques semaines suffisent parfois à te faire oublier l’inoubliable — le fin mot de l’histoire, ce qu’il est advenu du personnage (comment s’appelait-il déjà?), comment son histoire s’est terminée (c’était quoi, son problème, au fait?)… C’est que tu les aimes, toi, les fantômes. Ceux qui passent à travers les murs, te glissent entre les doigts, ne se laissent prendre ni figer sur aucun cliché. Juste une sensation — qui t’effleure, te touche, t’électrise.

Charøgnards est né d’une idée formelle. Si on te demandait d’en résumer l’intrigue, il t’en faudrait faire, des efforts, pour aligner deux-trois phrases susceptibles de te convaincre qu’il y en a une. Tant que tu n’as pas l’ombre ou l’esquisse d’une forme, tu n’as pas d’histoire; tu n’as pas de roman (qui pour toi, maintenant que tu y penses, n’entreprend peut-être jamais rien d’autre que le récit de la forme qu’il empreint). Et c’est pourquoi sans doute tu as l’impression de tourner encore autour d’un récit absent ou abstrait plutôt, comme flouté en arrière-plan, qui pourrait donner corps à cette dame dont les agissements au cimetière t’occupent ces jours-ci.

Mais son fantôme, délesté de toute chair, résiste — te fait tourner bourrique.

frogs

14 janvier 2016.

 

. refus .

Beckett avait tout compris. Cap au pirePour en finir encore et autres foirades. Textes pour rien. Fin de partie. L’Innommable. Mal vu mal dit. Catastrophe. Pas. Sans. Tous ceux qui tombent… Il avait compris comment c’est. Évidemment. Que l’écriture est un cri, toujours au-delà ou en deçà de la parole articulée — oh, les beaux discours. Quelque chose de perçant ou d’inaudible. Un bégaiement, à peine, qui se noie lamentablement dans une sourde rumeur. À la portée, à la splendeur aussi, inefficaces toutes deux.

À l’échec programmé.

Il t’arrive de fréquenter Beckett à l’occasion, bien sûr. À l’occasion — bien sûr. Tu ne fais que passer souvent dans ses textes. N’en tires globalement aucune compréhension. Tu veux dire par là que tu ne cherches pas à savoir ce que…, ni à mesurer l’écho de son cri contre les parois de l’existence. D’autres l’ont fait, le font encore. Tu ne cherches donc pas à analyser ici, ni à dire quoi que ce soit d’ailleurs, de ou sur Beckett, son œuvre, sa conception de l’écriture. Dont tu sais peu de choses finalement. (Pour une raison qui t’échappe, tu ne lis pas les biographies d’écrivain, ni leurs correspondances. Seule t’importe l’œuvre — le reste n’est que discours, travaillé par la redondance dans le meilleur des cas. T’imagines-tu non sans une forme de complaisance.) Ce que tu sais de sa conception de l’écriture t’est parvenu de proche en loin, quelques bribes saisies ici ou là — que tu as certainement déformées au passage. Le reste n’est que sensation à sa lecture. Dans laquelle, à l’occasion, bien sûr, il t’arrive de replonger.

Ça va faire quelque temps maintenant que tu le fréquentes. Or tu n’as, en d’autres termes, de « Beckett » qu’une impression somme toute diffuse. Et ça te suffit. C’est cette impression, dans ce qu’elle peut avoir de flou, qui te retient aujourd’hui. Peut-être parce que tu repensais, comme beaucoup, à l’année qui vient de s’écouler. Et au fait que le nom de Beckett, fardé de quelques citations — comme on applique un baume sur une blessure —, a pas mal été évoqué ces derniers temps après les catastrophes qui nous sont tombées sur le coin de la gueule. Comme une sorte de talisman qu’il suffirait de frotter ou d’agiter — par rituel, ou pour sauver la face, ou parce qu’on se dit que ça peut marcher ou parce que ça paraît commode sur le coup. Parce qu’on y croit parfois. Faut dire, il restait peu de choses sous la main et on se raccroche à ce qu’on trouve et pour le coup, le nom de Beckett, c’est quand même quelque chose. Pas sûr que le bonhomme eût compris toutefois, ni apprécié la caution qu’on lui faisait jouer. Mais ça, c’est une autre histoire.

Et donc, en y repensant, tu te disais qu’il y avait dans les titres de Beckett et la façon dont ils résonnent encore, en toi ou ailleurs, de quoi remettre en perspective toute tentative d’écriture. Du moins en ce qui te concerne. Il y a dans ces titres, dès leur approche, la reconnaissance, voire sans doute l’appel d’un échec; celui auquel se condamne la littérature en le cultivant patiemment. Peut-être parce qu’avant tout elle est — elle se fait — elle s’affirme refus.

Tu ne retraceras pas toute cette histoire — elle t’échappe en partie. Tu te souviens juste, par exemple, de ce que pouvait écrire Blanchot: « Écrire, c’est rompre [le] lien. C’est, en outre, retirer le langage du cours du monde, le dessaisir de ce qui fait de lui un pouvoir par lequel, si je parle, c’est le monde qui se parle, etc. »

Alors évidemment tout ça ne rime à rien.

Retrait — échec — refus.

Tandis que tu cherches à justifier tes agissements, cette vaine agitation dans l’épaisseur de la langue, tu te heurtes encore, à l’intérieur du crâne, à du discours, à du vouloir-dire. Et donc encore à un monde qui se parle. Et tant que le monde se parle, tu n’entres pas en littérature — cet espace sans prise, nuit sans jour, profondeur sans fond. Refus pur et simple — litté-rature. Désastre. Désœuvre.

Peut-être ça que cherchait Beckett ou que cherche encore, à travers lui ou l’image que tu en as, tout écrivain — ce point minuscule et récessif où le langage échappe à lui-même; où il se ferait musique, puis silence.

Comme si…

Mais non: te rendre à l’évidence qu’écrire est un acte injustifiable.

Ah, Sam…

7 janvier 2016.

 

 

. histoire .

Lu quelque part: « un bon roman, c’est d’abord une histoire ».

Mine de rien, la sentence est lourde derrière laquelle s’affiche la tenace équation « roman = récit », pourtant largement démentie à de multiples reprises. Un roman qui d’une façon ou d’une autre tenterait de tenir le récit en échec serait alors soit mauvais, soit autre chose qu’un roman. Bien sûr, on pourrait risquer de savants distinguos entre « histoire », « récit », « narration »; on pourrait aussi prétendre que « roman » n’est qu’une étiquette commerciale visant à faciliter le rangement des livres sur les rayonnages des bibliothèques, voire affirmer encore que de toute façon le roman est mort… Mais ça ne change pas grand-chose à l’affaire, car au fond les présupposés (et les attentes qu’ils nourrissent) restent les mêmes: littérature = prose = fiction = histoire = intrigue = rebondissements = suspense = personnages = psychologie = décor = vraisemblance = réalisme = transparence = dénouement = bon roman.

Car mettre ainsi l’histoire au premier plan, quelle que soit par ailleurs la façon dont on la définit, c’est reléguer la matière dans laquelle elle est taillée dans un arrière-plan invisible. Faire passer un tableau pour une photographie pour du réel — brut, là, sous des yeux ébahis. D’où le passage obligé de la page à l’écran: les bons romans font les bons films.

Alors oui, pourquoi pas. Peut-être est-ce là l’idéal vers lequel tendent certains. Dire le monde. Toucher le réel. Le rendre immédiat — gommer toute trace d’une quelconque médiatisation. Tout ou presque ne serait qu’affaire de transpositions. Transposer (dégrossir) le réel dans une histoire. Transposer (traduire) l’histoire sur la page. Transposer (transplanter) la page dans la grande histoire du monde. Le roman, le bon roman, celui à histoire, selon cette logique, serait une note explicative en bas de page de la grande geste du monde — que seul, avec une poignée d’autres, le bon romancier est à même de lire, de traduire, d’expliquer, d’écrire.

Le monde regorge d’histoires. Partout où tu regardes tu vois des histoires. En puissance, en souffrance. Elles sont là, elles te tendent leurs fils blancs. Tu détournes les yeux, y renonces.

Car tu as beau la chercher, toi, l’histoire dans ou de ce que tu écris, souvent tu ne la trouves pas, parfois même tu la négliges: le projet qui t’occupe ces jours-ci, la petite ritournelle qui te trotte dans le crâne depuis qu’il y a longtemps, maintenant, sans jamais oser jusqu’à il y a peu, tu es tombé nez à nez avec cette vieille dame follement accoutrée aux abords d’un cimetière, est peut-être une tentative de reposer cette question. Te dis-tu. La place de l’histoire dans le roman, du récit, de l’intrigue et de tout ce qui les sous-tend. Dès le début, dès les premières notes entendues puis posées fugitivement à l’écran, cette ritournelle était d’emblée dépourvue d’histoire. De sorte que tes premiers pas dans l’écriture se passaient de ce qui, pour certains, en constituait pourtant la moelle.

Tu l’as reprise, depuis, cette ritournelle. Tu la reprends encore, en changes des notes, en modifies l’air, fais varier le tempo, cherches de nouveaux arrangements, la transposes sur d’autres tonalités. Et toujours, l’histoire t’échappe. Celle qui, sereine et sûre, fiable et vendeuse, se laisserait énoncer en vertu d’une linéarité triomphante, début-milieu-fin. À la place, tu joues avec des bribes d’histoire qui se chevauchent et s’effritent.

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Car c’est peut-être là qu’est l’histoire — dans la netteté d’une clôture. Le bon roman alors serait à l’image d’un cliché photographique, ou de l’idée qu’on s’en fait — un témoin scrupuleux, qui bien sûr ne triche pas, bien sûr ne ment pas, qui ne fait qu’enregistrer et rapporter fidèlement; bien sûr. D’où la nécessité du roman, le bon, comme contenant — cadre, boîte, rectangle, cercueil. L’histoire, c’est ce qu’on y enferme — la dépouille inerte, auscultable, pérenne et immuable, sans surprise. Le bon roman, dans la sûreté de ses contours et la précision de ses tracés, est rassurant: il gomme le flou, immobilise le fugitif, redresse le tremblé, efface les bavures, stabilise le geste.

Personne n’aime les fantômes.

30 décembre 2015.

. sourire .

Debout dans le métro, la fille en face de toi est plongée dans la lecture d’un roman qui visiblement l’agrée. Tu le vois au petit sourire qu’elle esquisse, à sa mine enjouée. Elle paraît conquise, oublieuse du monde autour d’elle. Peu importe que le roman en question soit un succès de librairie. Elle se donne presque entièrement au texte qu’elle a sous les yeux. C’est un peu comme si elle succombait à un inconnu qui lui ferait la cour, te dis-tu; on pourrait lui raconter tout et n’importe quoi, elle semble d’avance gagnée à une cause qui n’a nul besoin de se défendre.

Alors tu te demandes: la lecture est-elle affaire de séduction? De toute évidence – mais tu n’en sais rien, au fond –, cette fille aime lire et, dans le plaisir qu’elle y trouve, elle aime se faire cajoler. Elle recherche une voix douce et agréable, une forme de proximité et de complicité, voire plus si affinité. Peut-être aime-t-elle la surprise, mais celle-ci ne doit pas lui ôter le sourire, léger, subtil, qui illumine son visage. Elle doit pouvoir se suspendre à cette voix, se draper dans son souffle régulier et chaleureux. Elle lui fait confiance — on a beau lui marcher sur les pieds –, car elle lui inspire confiance. Elle passe un moment agréable en sa compagnie, oublie le monde autour d’elle, la cohue qui la compresse, les affres de sa journée de travail — elle se divertit, quitte le trajet monotone d’un quotidien tout tracé. Soudain elle est ailleurs. Elle s’échappe. Et toujours ce petit sourire qui affleure.

Ce sourire ne t’aurait sans doute pas retenu si le livre que tu t’apprêtais à rouvrir de ton côté n’avait été un roman dont l’esthétique, violente et confinant parfois à l’abject, quelque part te dérangeEt là d’un coup tu l’imagines, cette fille en face de toi dans le métro, plongée dans ce roman, et tu doutes fortement que son sourire demeure intact. Tu le vois déjà se crisper avant de déformer les traits de son visage en une ignoble grimace.

La fille, elle, est évidemment trop occupée pour s’imaginer à son tour ce qui te passe à l’intérieur du crâne. Mais la question y résonne: qu’attend-on, qu’attends-tu de la lecture?

Pas plus qu’ailleurs il ne s’agirait ici de prétendre apporter de réponse à cette question en lui substituant une vérité d’ordre général à laquelle, par principe, tu ne crois pas. Chacun cherche et trouve dans la lecture ce qu’il ou elle entend, évidemment. Mais tu ne peux t’empêcher non plus de voir dans ce sourire une manière de complaisance, comme s’il était le signe d’un trucage — comme si l’échange qu’est censée incarner la lecture avait été ici contrefait. La lecture, te dis-tu, n’est pas une échappée. Tu peux comprendre bien sûr que ce soit ce qu’on y recherche avant tout. Un divertissement. Mais cette image, crois-tu, est frauduleuse, truquée en son cœur. Sans quoi il faudrait admettre que l’écrivain cherche à plaire; qu’il écrive donc pour un lecteur dont il croit et saurait anticiper les moindres désirs et attentes; que la littérature ne soit par conséquent ni plus ni moins qu’une question d’offre et de demande. Bien sûr à ce petit jeu certains s’en sortent mieux que d’autres — or la question, précisément, n’est pas là.

Bientôt tu retourneras à ton livre, à sa lecture — laborieuse, oui. Admets-le. Y prends-tu pour autant moins de plaisir que la fille du métro? Que lui restera-t-il, te demandes-tu, de sa lecture? Car son sourire est fugitif. Toi, il te restera la sensation de t’être heurté à un mur de mots rugueux aux contours électriques, de t’être cogné le crâne au plafond irrégulier d’une langue cabossée. Qui te marque en quelque sorte dans ta chair.

Tu ne veux pas t’échapper — pas comme ça, pas en ce sens. Tu ne veux pas oublier la foule et les cahots. Alors tu attendras un peu avant de rouvrir ton livre. Que rien ne fasse de l’ombre à sa lecture; qu’elle puisse pleinement et sereinement te déranger, te bousculer, t’arracher une grimace, te retourner, te faire vaciller, te compresser, t’étouffer — te toucher.

 cabosse

. ennemie .

Il ne se passe pas un instant ces jours-ci sans que tu t’interroges sur le bien-fondé de tes agissements de ce côté-ci de l’écran. Parfois tu te dis qu’il y aurait sans doute mieux à faire de ton temps libre, des choses moins vaines, plus utiles — en prise avec le monde et ses soubresauts quotidiens.

Tu t’es mis à écrire il y a quelques années sans grande illusion ni réelle ambition — tu ne fais pas partie de ces écrivains qui ont toujours vécu dans les histoires et ont accumulé au fil des ans les manuscrits dans les tiroirs de leur bureau. Tu n’as pas à eu à te défaire de vieux brouillons pour en entamer d’autres. Au fond, tout ça est allé un peu vite. Tu t’es laissé prendre au jeu, t’es laissé griser. Il y a pour toi un côté addictif à l’écriture, comme un vice caché que tu n’avoues pas vraiment. Alors, évidemment, tu ne peux t’empêcher de te poser la question. Pourquoi t’y adonner religieusement chaque matin? Qu’est-ce que l’écriture t’apporte? Que lui rends-tu en retour?

Tu n’es pas bien sûr de vouloir répondre à ce genre de questions. Ce qui est certain, en revanche, c’est que l’écriture pour toi n’est pas une case à cocher sur un formulaire administratif; elle ne relève pas d’une catégorie socio-professionnelle et tu la vis ni comme un métier ni comme un statut social. Tu écris, certes, mais n’es pas pour autant écrivain.

L’écriture, telle que tu la pratiques de 6 heures à 8 heures chaque matin, tu t’en rends compte, est plutôt de l’ordre d’une trouée dans le tissu social qui t’entoure — de là à dire que la littérature dérange, il n’y a qu’un pas que tu franchis allègrement. Tu as un métier, après tout, des obligations qui lui sont rattachées, une vie comme on dit, une famille, et cette face sociale s’accommode mal avec l’écriture, pratique scandaleuse au regard de ce qui compte dans une vie (longtemps tu as caché à ton entourage que tu écrivais; Charøgnards t’a trahi aux yeux de certains de tes proches, te donnant parfois l’impression de t’être fait prendre la main dans la bonbonne). Or l’écriture, elle, ne compte pas — échappe à toute logique comptable et aux critères usuels servant à mesurer la réussite ou le bonheur ou le bien-être ou le patrimoine ou que sais-tu encore… L’écriture, en ce qui te concerne, c’est ce qui a lieu en dehors de tout ça, dans la pénombre d’un matin qui peine à ouvrir les yeux, dans une maison sans lumière et sans bruit autre que celui calfeutré de tes doigts qui courent sur le clavier, lorsque les enfants et le quartier dorment encore. Dans la rue, pas une voiture ne passe — ou si peu, que tu ne les entends pas.

Ces moments t’appartiennent.

À toi et à la langue. Car tu ne les passes pas seul. La trouée donne sur la langue qui momentanément t’accueille, te retient, t’aguiche, te toise, t’attire, te repousse. Vous jouez tous les deux. Et tu en viens parfois dans vos étreintes à oublier que le jeu auquel vous jouez est aussi, est surtout, un jeu dangereux. Car on ne badine pas avec la langue.

armature

La langue est la secrète armature d’un monde. Elle fait tout pour se faire oublier et faire oublier avec elle que sans elle il n’y a pas de monde. Car le monde, au fond, est le tissu serré des histoires qu’on se raconte, des récits, grands ou petits, qu’on colporte. Ainsi, donc, le réel, en étant dépourvu, s’échafaude lentement, mot à mot, dans l’accrétion du sens qu’on lui donne. Il suffit de dire que le monde est ce qu’il est pour qu’il finisse par le devenir.

Une telle vision, dite ainsi de façon somme toute péremptoire, est sans doute caricaturale. Coupable. Mais les événements de ces dernières semaines, tout empêtrés dans l’idéologie au sens large, l’autre nom des grands discours, n’ont fait que confirmer à tes yeux que la langue dans laquelle tu baignes et que tu courtises de ce côté-ci de l’écran est l’ennemie à combattre, car elle est capable de tout — autant qu’une précieuse alliée dès lors qu’on la prend pour ce qu’elle est — pour ce qu’elle fait; car elle est capable de tout.

12 décembre 2015.

. dire .

Écrire:

         les raisons qui y poussent sont nombreuses et varient d’un écrivain à l’autre. On n’écrit pas pour les mêmes motifs, n’emprunte pas les mêmes voies, ne vise pas les mêmes cibles. Pour certains les choses sont claires, ou du moins, à les entendre, elles le paraissent. Souvent tu leur envies la clarté de leurs objectifs, la fiabilité de leur compas — esthétique ou moral, en l’occurrence, c’est la même chose. Tu aimerais pouvoir te dire, et savoir intérieurement, que ce que tu fais tu le fais pour telle ou telle raison. Cela sans doute te permettrait d’avancer d’un pas sûr et serein, de reconnaître tes avancées, de repérer tes égarements.

(Tu as rouvert les grilles de ton cimetière il y a peu, que tu avais fermées sur l’injonction de Charøgnards; tu as du mal à t’y retrouver, les allées se ressemblent toutes, l’impression de t’y perdre — mais comment savoir si tu fais fausse route dans la mesure où tu ignores dans quelle direction aller?)

Or il y a ce que tu écris — les mots qui se bousculent à l’intérieur du crâne, en percent l’ossature dans leur chahut matinal pour se disputer l’écran; ils y ébauchent des constellations mouvantes, faisant plier les projets, toujours nébuleux, qu’ils sont censés servir ou incarner. Et dans ce processus, quelque chose de… fugitif, qui t’échappe en partie.

Et puis il y a ce qui se dit ici, lorsque les mots ont migré, se sont retranchés dans leur pudique réserve, méfiants du sort auquel tu les destines dans l’après-coup, lorsque comme maintenant tu arpentes l’intérieur de ton crâne résonnant à chacun de tes pas dans le vide caverneux qu’ils ont fui. Ils reviendront demain matin. Sûrement. Ce que tu te dis. Car ils savent sans doute qu’il n’y a que là — lorsque le jour tarde encore à se lever, lorsque les rêves timidement refluent sur la grève du réel — qu’ils ont tout le loisir de jouer librement, sans être bridés — a priori — par l’intention d’un dire, une idée, un thème, un sujet.

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De sorte qu’ici, de l’autre côté de cette fissure, tout ce qui se dit — tu en avais le vague sentiment en aménagement les premières galeries de ce crâne –, sera toujours de l’ordre, encore, d’une fiction — fiction d’une écriture que tu n’oses dire « tienne », tant les mots n’appartiennent à personne; tant elle te paraît farouche aussi, dans ses renvois constants à la vanité de tout dire.

De sorte qu’ici, de ce côté de la fiction, plus tu y réfléchis et plus tu te dis que l’écrivain est une afféterie embarrassante.

1 décembre 2015.