. savoir .

Entendue l’autre jour à la radio, cette idée selon laquelle la littérature puisse être porteuse d’un savoir. Tu as pris l’émission en cours, n’en as écouté que la fin, quelques minutes à peine. En l’occurrence, l’auteure tentait de rapprocher littérature et psychanalyse. Tu dis « rapprocher » mais tu ne sais pas; peut-être son propos était-il tout autre. Quoi qu’il en soit, sa conviction que la littérature, comme la psychanalyse, était donc porteuse d’un savoir, était quant à elle affirmée sans ambiguïté.

Évidemment la question est complexe et tu n’entends pas la résoudre. Toujours est-il que tu ne pouvais pas ne pas la recevoir, eu égard à tes velléités d’écriture, mais aussi en ta qualité de critique, comme une interrogation adressée à ta propre pratique. Interrogation au fond qu’on résume volontiers en une seule et même question, inlassablement répétée, diversement déclinée — pourquoi écrire?

L’auteure donc, difficile sans doute de ne pas caricaturer son propos, disait quant à elle écrire afin de traquer une connaissance lui échappant, un savoir dont le texte serait porteur et qu’elle-même ignorerait. En ce sens, si tu la suis bien, au terme de l’écriture se trouverait quelque chose; quelque chose à gagner. On en sortirait enrichi d’une vérité, d’un savoir, d’une connaissance, d’un acquis — sur soi, les autres, le monde, la vie, la littérature aussi.

Pourquoi tu écris est une question que souvent tu t’es posée mais au fond, tu sais très bien que tu as commencé à écrire, malgré les nombreuses réticences que tu pouvais alors avoir, sans vraiment te l’être posée, cette question. Ce n’est qu’après coup qu’elle s’est manifestée, timidement. Inutile de préciser que la réponse à cette question t’échappe et que, oui, ça t’arrange bien ainsi. Tu écris. Faut-il une cause? une raison? une excuse? Comme si elles seules pouvaient justifier l’acte, lui donner une forme de prestige. L’acte ne peut être gratuit. Il y aurait là sans doute une sorte d’aberration.

Ce que tu cherches en écrivant, pour autant que tu le saches, ce serait peut-être ce rapport direct à la langue, cette lutte, cette étreinte avec les mots, cette danse avec le rythme. Quand tu écris, seul face à l’écran, il n’y a rien d’autre au bout de tes doigts. Des mots, leur épaisseur à palper, à entrouvrir, à traverser, et le monde qu’ils dessinent alors, son armature fragile et éphémère patiemment échafaudée dans la langue. Le reste, ce ne sont en effet que des excuses.

Rien d’autre. Du moins, rien d’autre dont tu aurais une conscience sûre. Et surtout pas d’idée — l’ « idée » est certes à l’origine, c’est elle qui te pousse à écrire; mais cette idée ne se laisse précisément pas réduire à du langage, à une formule, une phrase, une « idée » au sens vaguement platonicien du terme, celui d’une vérité préexistante, d’un savoir à (re)trouver; elle est, cette idée, pour ce que tu en sais, c’est-à-dire pour ce que tu en fais, recherche du langage qui pourrait la faire naître.

Alors oui, on pourrait se poser la question: ce langage une fois trouvé, sculpté, mis en forme et en rythme, tenant d’un bout à l’autre dans l’illusion de sa propre réalité, faisant bloc et matière, ce langage donne-t-il accès à autre chose qu’à lui-même? A-t-il fait naître l’idée qu’il cherchait, qui l’appelait? A-t-il alors dans ses creux et à son insu dessiné les contours d’un savoir?

Et toi? As-tu « gagné » quelque chose en dehors du doute qui hante l’écriture? Tu n’en es pas sûr. Ni convaincu. L’idée — floue et belliqueuse — que tu te faisais du roman n’est pas plus claire, ni plus clairement formulable qu’elle ne l’était à l’origine. Au contraire, peut-être. L’écriture en a épaissi le mystère. C’est-à-dire le silence.

Car si tu devais croire à quelque chose, ce serait peut-être à ça: au silence qui scande le texte. Au vide qui se loge en son cœur. À sa pernicieuse gratuité.

On pourra toujours tenter de le faire parler, de lui faire dire des choses, de le faire présider à l’articulation d’un savoir. On pourra toujours, en effet. Mais il restera toujours, ce savoir, extérieur et ajouté. Et il portera sans doute toujours la marque d’un refus.

 

 

28 septembre 2016.

. découpe .

Ça va faire un bail maintenant que tu n’as pas ouvert ton crâne pour en exposer l’intérieur. Lorsque ce projet de site est né, tu ne voulais pas en faire un blog, ne souhaitais pas être soumis au rythme régulier des posts. Mission réussie. Il s’agissait plutôt d’accompagner ton travail d’écriture, de relayer ici quelques-unes des questions qui t’agitent lorsque tu écris, qui un jour paraissent insolubles, le lendemain complètement futiles. Ce décalage toujours, le même toujours, entre le geste et la pensée, le tracé et la re-marque — d’un côté ce que tu fais, tôt le matin dans la pénombre, ces mots qui s’enchaînent à l’écran, que tu tires l’un après l’autre, l’un de l’autre, sur lesquels tu t’arrêtes, tu reviens, tu butes, que tu effaces, récris, déplaces, les commentaires que tu glisses dans les marges, les petites notes au bas de la page pour te souvenir le lendemain que; de l’autre, ce que tu dis dans l’après-coup, ce que tu perçois ou conçois dans le creux du geste froid, l’objet d’une interprétation piochée dans une distance en réalité toujours plus grande et trompeuse qu’escompté.

Ce qui se trame donc à l’intérieur du crâne est une fiction qui s’ignore. Ou pas tout à fait. Car tu savais dès l’ouverture que la fiction, une forme de fiction, y prendrait sa part. Les pensées que tu dévoiles ici, ces cogitations qui traversent l’écran, parce que taillées dans la langue, elles aussi, plus que dans l’idée, sont bien volatiles.

Y crois-tu seulement? Dur à dire. Oui, bien sûr, tu t’efforces d’y croire, à quoi bon sinon, et oui, c’est bien au fond de l’ordre d’une croyance — c’est-à-dire d’une certitude toute relative, soumise au doute, au revirement, au reniement. Pour autant, tu aimerais dire que tu n’es pas dupe.

Parce qu’y croire, y croire pleinement, à ces belles convictions, au fond cela revient encore à souscrire à l’intention et sa déclaration.

Or tu n’es pas sûr d’en avoir, des « intentions ». Quelle que soit par ailleurs la façon dont on les définit. Ce que te dit ce décalage qu’aujourd’hui encore tu constates, c’est que l’écriture n’est pas décalque, ni transposition, ni allégeance, ni subordination.

Elle est.

Traçage, sillage, dérive. Creusement. Immersion.

Le texte qui en résulte n’est ainsi jamais conforme à ce qu’on pouvait en attendre. Jamais tout à fait celui que tu voulais, pensais vouloir écrire. Celui-là est inabordable. Au fond, il n’existe pas. Il s’invente dans les chutes. Se taille dans l’ombre.

Le texte que tu écris, en ce sens, n’est jamais qu’un double, qu’une découpe. Sa valeur, sur le plan littéraire, ne se mesure alors sans doute qu’à l’aune de ce que dans ses creux et sa découpe il laisse affleurer.

 

 

1 juillet 2016.

. maîtrise .

Une remarque récurrente à propos de ta première tentative fictionnelle visait la « grande maîtrise » de ton texte. Tu te souviens de quelques-unes des lettres de refus essuyées par ton premier manuscrit avant qu’il ne trouve preneur; elles vantaient à leur façon, entre excuse et encouragement, la « maîtrise » de ton écriture — c’était bien sûr un joli compliment. Mais ce compliment aussitôt devenait un obstacle à la publication. Un éditeur t’écrivait, par exemple, pour tenter de motiver son refus, que ton texte « était très bien écrit, trop peut-être ». La limite était donc franchie, sans que tu saches à l’époque, tu l’ignores encore aujourd’hui, où la placer: à partir de quand un texte tombe-t-il dans l’excès? te demandais-tu alors. Ce compliment, qui tout en en étant un n’en était pas vraiment, t’a pas mal chiffonné; te chiffonne encore.

Lorsque tu t’es mis à écrire, tu t’es promis une chose: écrire de la façon la plus intuitive qui soit. Ne pas t’arrêter trop longtemps sur tes phrases, privilégier le mouvement, la vitesse, la spontanéité. Ne pas intellectualiser — comme ici, dans ces cases mobiles à l’intérieur du crâne — l’écriture au moment où tu t’y adonnes.  Cette idée alors que ton écriture puisse, de l’extérieur, paraître maîtrisée te surprenait; tu aurais parié le contraire.

Tu as persévéré. As creusé les mêmes sillons puis d’autres. Répété tes gestes.

*

Récemment, tu as eu l’occasion de t’entretenir à nouveau sur ce sujet. Non, ce n’était pas vraiment le sujet. Il était question de Charøgnards, de ce que la lecture de ce texte avait pu inspirer à la personne avec qui tu échangeais. Et cette histoire de maîtrise t’est revenue, parce qu’au fond c’était quand même un peu de ça qu’il était question.

*

Tu traînes derrière toi un lourd bagage théorique et tu avais entendu dire, et tu y croyais au fond, et tu y crois toujours, que la théorie ne peut pas être appliquée. Elle est — elle fait — elle crée. Elle est à sa façon déjà une forme de pratique, si on s’attache à cette vieille opposition. Et donc, il y avait, et il y a encore pour toi, deux temps distincts dans ton rapport à la littérature.

– Le temps de la « théorie » — celui auquel tu t’adonnes dans tes travaux universitaires, ton temps professionnel —, qui porte, de l’extérieur, sur un objet clos, fini, déterminé, dont tu cherches à retracer le processus, le tissage, le mouvement qui l’a fait ce qu’il est.

–  Le temps de la « pratique » — qui se trame à l’aube, tôt le matin, dans la pénombre et l’odeur du café chaud —, tâtonnement, tentative, étirement des lignes, élan, percée, détour, reprise. Processus, cours, indétermination, errance. De l’intérieur.

Ces deux temps, tenus à l’écart l’un de l’autre, tu ne voulais pas, ne veux toujours pas les faire converger, même si par eux, en eux, se tisse ta relation à l’objet littéraire, éclairé alors selon deux angles distincts, vécu dans deux phases autonomes. Et pour préserver cette distance, nécessaire, tu te disais donc qu’il te fallait incarner l’inverse de ce que jusque là tu avais toujours fait. Ne pas décortiquer, donc, ne pas analyser, ne pas sonder, ne pas palper. Mais avancer toujours.

*

(Évidemment, la spontanéité a ses limites. Tu relis beaucoup, retouches beaucoup, ratures beaucoup. Mais retires peu. C’est un tort sûrement.)

*

Ce n’est donc que très récemment, lors de cet échange il y a quelques semaines, que tu as compris que tu faisais fausse route, compris ce que « maîtrise » voulait dire vraiment. Cette maîtrise qu’on te signalait, tu n’en étais pas le sujet mais l’objet, plutôt. Ce n’est pas toi qui maîtrisais le texte, son langage, ses artifices que tu dominais de haut; c’est l’inverse, exactement, qui se passait, se passe encore — tu es empêtré dans la langue, guidé par ses balises, enfermé dans ses clichés. Tu crois dérouler les phrases, déplier la syntaxe, sans t’apercevoir que les plis que tu lui imprimes ne la chiffonne pas; ils t’attendaient. Si l’écriture est un face à face avec la langue, elle consiste alors à te défaire, à te déprendre de cette maîtrise dans laquelle, sans le savoir ni le voir, tu baignes.

Il te faut donc faire preuve d’une plus grande vigilance. On n’écrit pas — tu n’écris pas — de façon spontanée. On a toujours-déjà mis un pied dans la langue. Tu es un être de langage, ton monde est pétri dans les mots, taillé dans la langue. Tu respires par elle, vois par elle, touche par elle, pense par elle.

De sorte qu’elle est aussi ton pire ennemi.

Tu n’écriras vraiment que lorsque tu auras réussi à défaire la langue, à enrayer sa mécanique, à fausser son naturel; lorsqu’elle te sera devenue — oui, bien sûr — en quelque sorte étrangère. Lorsqu’en elle tu avanceras en terre inconnue, rase et dévastée — sans savoir jamais vraiment où poser les pieds.

Mais les poser quand même en en déjouant les pièges, en évitant les mines. Puis tracer, tenter des trajectoires. Des découpages, des assemblages, des bricolages.

 panne

21 mai 2016.

. perte .

Et donc cette même idée toujours te taraude, faisant retour dans ses replis. Poser l’équation « écriture = perte » n’est pas la résoudre — à l’œuvre opposer le désœuvrement, c’est ajouter encore au lieu de retrancher.

Depuis le début tout ici tourne en rond, en rangs réfractés. Ce qu’on dit, ce que tu dis de l’écriture — ces vaines tentatives pour la saisir — ne suffit pas. Ou plutôt ne suffit que trop, suffisance qui s’ignore ou, si elle ne s’ignore pas, ne mesure pas les conséquences de ses déplacements.

Si l’écriture peut-être côtoie la perte (à creuser), redire comme dans ces lignes la perte revient toujours à la manquer — à l’enrayer; délimiter à la craie les contours d’un rien. Sorte d’après-coup mal dégrossi. Faire le geste d’une main et le dessiner de l’autre: entre les deux une latence, un hiatus, où file et se perd la perte dans le négatif d’une croyance.

Ou un truc du genre.

traces

 

5 mai 2016.

. chute .

L’autre jour, tandis que tu flânais dans la librairie où tu as tes habitudes, tu ne l’avais pas vu d’abord. Il était dans l’angle mort habituel. Fondu dans le paysage de livres autour de lui, il attendait debout mains dans les poches. Devant lui, il y avait la petite table condamnant le passage vers la papeterie entre deux présentoirs (guides de voyage d’un côté, polars de l’autre). Et posés sur la table, ses propres livres. Il devait y en avoir plusieurs. Tu n’es pas allé voir. Ne lui as pas parlé. Qu’aurais-tu pu lui dire?

Un auteur en dédicace est une drôle d’espèce. Il patiente ou impatiente, dur à dire parfois. On te l’a proposé, cet exercice, tu l’as décliné. L’auteur représentant l’auteur. Parlant de ses livres, en vantant les mérites; trouver les mots justes pour arrêter le lecteur-passant — Bonjour, si vous souhaitez un renseignement n’hésitez pas… l’as-tu entendu dire à une dame —, amorcer l’échange — vous lisez quoi sinon? —, tenter de donner envie — ça devrait vous plaire je crois le personnage principal vous voyez va tenter de… —, vendre.

Des épisodes comme celui-ci, tu as déjà eu l’occasion d’en vivre quelques-uns. Ce qui t’étonne à chaque fois un peu plus, ce n’est pas tant la démarche publicitaire qui, au fond — personne n’est réellement dupe —, sous couvert de rencontre avec cette divinité d’un autre âge un bref instant descendue de sa tour d’ivoire, vise à vendre un produit, tout culturel qu’il soit — car c’est aussi ça, la littérature, qu’on le veuille ou non. Ce n’est pas non plus l’indifférence quasi générale dans laquelle l’auteur est reçu et à laquelle tu participes (les libraires vaquent à leurs tâches respectives, les chalands chalent).

Non, ce serait plutôt la facilité et l’assurance apparentes avec lesquelles l’auteur parle de son livre. La dame est restée à ses côtés, vraisemblablement séduite par son discours. Il lui présente tour à tour les personnages de son dernier livre comme s’il les fréquentait depuis toujours, connaissances de longue date (cette question récurrente adressée aux auteurs sur les plateaux de télé quant aux motivations de leurs personnages…), de sorte qu’on se laisserait, et la dame visiblement se laisse aisément convaincre, non pas tant de leur vraisemblance psychologique, mais bien plutôt de la réalité même de ces êtres de papier — ils existent (ont même un nom, une identité, une histoire — rien n’aura été laissé au hasard). Alors on échange. On parle. Bientôt il sera question du rapport qu’entretient l’auteur à la littérature — franc, assuré, confiant, maîtrisé, là encore. Tu te demandes ce que tu répondrais, toi, aux questions de la dame, qui puisse ne pas sonner faux? quels arguments avancerais-tu? Ce n’est pas que tu ne veuilles pas t’abaisser à ce genre de choses — tu conçois aisément qu’on puisse avoir envie de passer de l’autre côté de l’écran, de mettre un pied hors du crâne une fois de temps en temps. C’est juste que tu te sens tout bonnement incapable de parler de ce que tu écris, quand bien même le geste serait figé dans l’encre sur le papier devant toi — maigre butin arraché au vol avant de refaire surface de ce côté-ci de la langue.

La parole en ce qui te concerne ne supplée pas le geste. Elle tourne autour, vautour affriolé par ce qui dessous défile.

Cent fois déjà tu l’as remarqué: il t’est réellement — sans afféterie ni minauderie —, littéralement impossible de parler spontanément de ce que tu écris, même après-coup. C’est comme si tu ressortais toujours groggy d’un livre; comme si le livre ou, plutôt, son écriture, cette immersion dans les profondeurs obscures de la langue, te mettait k.o., loin d’affermir ta connaissance ou ta maîtrise — du texte, sa matière, sa langue. Le texte demeure pour toi toujours cette part mal taillée dans une langue informe & trouble; pas un graal, non; une chute. Le texte est ce qui reste une fois que tu penses avoir épuisé la gestuelle. Rien de mystique dans cette affaire — juste un abîme entre le dire et le faire.

 

don't sli

 

Écrire serait dès lors pour toi affaire de perte.

 

À commencer par l’assurance même que tu écris.

 

28 avril 2016.

. temps mort .

Écrire, te dis-tu, pourrait ainsi relever (mais au fond tu l’ignores) d’une question de temps morts; cette impression que tu écris dans les creux, dans les silences, dans les syncopes du temps. L’écriture serait alors suspens. Ou plutôt — (parce que tu apprends à te méfier de ces tournures qui en disent plus, toujours plus, que ce que tu voudrais, que ce que tu vois, te prennent au piège d’idées qui te devancent, t’attirent, à ton insu t’aspirent, comme ici cette idée à demi-mots, à demi-temps (serait) qu’écrire puisse tremper dans l’ontologie… Tu n’en sais rien, des pans entiers de réflexion te manquent: il faudrait que tu accordes à cette pensée du temps, temps vif et plein; ce à quoi tu ne peux ni ne souhaites véritablement, maintenant que tu y es pourtant, te résoudre). Ou plutôt, donc, l’écriture ferait-elle suspens: ce que tu te dis tandis que tu constates qu’à l’intérieur de ce crâne flambent les jachères.

*

Tu as fini, il y a quelques semaines maintenant, un projet qui t’occupait depuis plusieurs mois — plusieurs années même qu’il tournait en rond dans ta boîte — et tu sais que le livre, s’il paraît, ne paraîtra pas avant bien des mois encore. La temporalité du livre — Charøgnards te semble loin déjà — n’est pas la même que celle de l’écrire. Si tu arrêtes d’écrire, c’est peut-être que tu crois que tu en es au stade où on pourrait en tirer un livre: figer le geste qui pourtant s’agite encore, plus loin, ailleurs, dans d’autres creux, d’autres failles.

Il te faut dorénavant négocier les temps morts.

Tu revisites alors des chutes.

Tu amorces des incipit.

Tu plonges dans une langue étrangère.

*

Et puis tu te dis qu’en fin de compte — les mots décidément sont joueurs, te font trébucher à mesure que la ligne s’étire —, les choses n’ont peut-être pas bougé tant que ça. Il te faudra bientôt reprendre où tu t’étais arrêté juste avant de rejouer ta ritournelle une dernière (?) fois, fois de plus. Rouvrir ces poches, glisser dans ces failles, te faufiler par les interstices que le temps, non, n’aura pas refermés. Tu te rendras compte alors que tu n’avais jamais cessé d’écrire, quand bien même la gestuelle du texte avait été arrêtée en plein mouvement, ce texte en souffrance depuis bientôt — non, tu ne compteras pas. Car ce temps-là, le temps de l’écriture, n’est pas mesurable. Il est mort, comme on dit, ne passe pas, ne s’écoule pas, n’a pas de bornes autres que celles d’artifice que le temps, l’autre, celui qu’on compte et qu’on troque contre salaire, t’impose. Le temps de l’écriture se (dé)pense en pure perte, il fuit, il coule, déborde — ce faisant ronge, rogne, les bords qu’il n’a pas, passe par dessus (mais ne passe pas), s’épanche sans cesse, de sorte que lorsque tu n’écris pas tu écris encore; le texte, porté par ce non-temps ou temps-doublure niché-lové dans les alvéoles du temps, ne cesse en fin de compte de s’écrire — il travaille à l’intérieur du crâne, remue dans ses cavités, joue, agite, danse, reflue — suspendu au geste qui.

Il n’est pas sûr à cet égard que l’écriture de Charøgnards, si le livre est publié et vit sa vie en dehors du crâne, soit quant à elle terminée. Il existe dans les entrailles du texte, tu en es convaincu, des entailles où pourraient se greffer d’autres lignes qui ne demanderaient qu’à prendre. C’est peut-être au fond ce qui fait qu’un livre, qu’un texte fini, à l’arrêt, est toujours son propre échec, se manque lui-même.

Le texte authentique — celui auquel on n’a, n’aura pas accès, toi pas plus qu’un autre —, celui qui vibre dans les temps morts, se dessine à rebours dans les iridescences d’un geste en suspens, dans la force et le frayage mêmes du suspens — non pas en tant qu’il arrête, fige, gèle, termine, dit, mais en tant qu’il est potentiel, incontrôlé, imprévisible, inédit.

 

Le texte publié n’en est que l’envers, la doublure inversée, retournée sur elle-même qui ne révèle, ne dévoile rien. Vague fumée sans feu; l’esquisse d’une nébuleuse interrogation.

 

Pâle apocalypse.

 

23 avril 2016.

. clandestines .

Tu ouvres le livre que tu as récemment emprunté à la bibliothèque universitaire. Tu le feuillettes. Comme à chaque fois. Tu aimes regarder où tu mets les yeux avant de t’engager. Le papier est épais. Légèrement jauni; le livre a plusieurs années déjà. Des pages ici ou là sont cornées. Comme à chaque fois. Et comme à chaque fois, ça te dérange. C’est que tu prends soin de tes livres, toi. C’est con, mais tu ne cornes pas les pages; tu utilises un marque-page plutôt que tu insères délicatement au creux des feuillets. De sorte que la trace appuyée de ces plis dans le coin supérieur des pages — pour certaines d’entre elles, le coin demeure plié —, au-delà de l’aspect matériel et vaguement sacrilège, signale une présence fourmillante à tes côtés. Que confirment les multiples marques au crayon qui salissent les pages.

Tu n’es pas seul dans ce livre.

Chaque mot a été lu déjà, a en secret engagé des conversations clandestines que tu ne parviendras plus à taire. Ce n’est pas très clair dans ton esprit: qui, dans cette affaire, passe pour l’importun — toi? qui emboîtes les idées des autres copieusement déposées dans les marges du texte, ou eux? qui refusent de le quitter, te pressent de toutes parts, obstruent ton avancée dans l’épaisseur du livre.

Une chose est sûre: il te faudra te frayer un passage dans ce texte obscurci, annoté, commenté, souligné, corrigé, réfuté ou approuvé; éviter les chausse-trappes déposées à même les lignes, ne pas te laisser détourner.

La lecture est donc affaire de frayage.

Ce qu’il pourrait y avoir de symptomatique là-dedans: cette volonté tenace d’amorcer coûte que coûte un semblant de dialogue — avec l’auteur du texte peut-être, pourtant aux abonnés absents, ou le texte lui-même, ou encore avec soi-même à mesure qu’on avance dans le texte. Cette présence fourmillante, ces regards voraces par-dessus ton épaule, ces voix dissonantes remontées depuis les marges, tout ça interroge ton rapport au texte, ton engagement dans sa langue, ta prise sur ses idées.

Quand lire, c’est faire.

Tu ne lirais donc pas seul.

Tu lirais avec des ombres, avec des restes, des traces, des empreintes. Des vestiges de lectures précédentes, les tiennes bien sûr, les seules qui comptent, déposées au hasard des rayonnages tapissant l’intérieur du crâne, ces lectures — digérées, refoulées, obsédantes — qui éclairent tant bien que mal ta trajectoire au sein de ce texte, parmi lesquelles tu cherches déjà une place où ranger la lecture en cours; mais celles aussi, criardes et maladroitement balisées, des autres qui t’ont devancé jusqu’ici et t’interpellent au loin, grouillent autour de toi, scrutent ta lente avancée.

Pourtant, après un début hésitant, tu finis par t’installer dans le texte comme dans tous les autres. Tu avances maintenant dans un vague brouhaha que tu n’entends plus à l’arrière-plan. Le texte a repris ses droits, a repoussé ces voix discordantes dans ses marges généreuses. Il n’y a là que fantômes. Tu les frôles sans même les ressentir, sans les ressentir vraiment. À peine un fond parasite.

Tu t’y es fait à ton tour.

Cette présence feinte à tes côtés est celle d’une foule anonyme et sans visage, qui finit paradoxalement par te convaincre que tu es bien seul dans ce texte, comme dans tous les autres: si partout autour de toi s’affiche l’illusion d’un dialogue ou d’une vaste conversation, infinie autant qu’infondée, tu comprends que dans ces tentatives d’échanges malhabiles, ce qui importe est peut-être ce qui passe, ce qui filtre, ce qui fuit entre — dans la béance ou la latence qui sépare les questions de leurs maigres réponses —

— vagues échos d’une parole qui circule, perdue, évanescente, enfouie sous toutes ces traces qui l’étouffent, l’effacent.

Alors peut-être ces traces sont-elles des témoins, des marques — d’une approche, d’une accroche. On a tenté de saisir. D’arrêter. De prendre, de comprendre. De faire tomber sous le sens.

Peut-être faudrait-il y voir le signe d’une lecture en partage. Chaque griffe dans le texte, le vain espoir d’y prendre part, d’y prendre sa part. D’ailleurs, toi aussi, tu déposes au crayon dans les marges du texte des marques que toi seul peux déchiffrer. Tu prélèves ainsi, aussi, des portions de texte. Toutefois, tu prendras soin d’éliminer délicatement toute trace de ton passage avant de rendre le livre à la bibliothèque dans quelques jours. Chacun ses petites manies, te dis-tu. Comme si, sans doute, il s’agissait dans ton esprit de rendre au texte ce que tu lui as pris. Ce n’est peut-être pas tant un refus de ta part qu’un aveu — qu’une timide réserve?

Un peu comme si tu cherchais un autre rapport au texte que cette velléité de dialogue, d’échange, de partage. Peut-être se jouerait-il dans le livre — du moins as-tu une sérieuse envie d’y croire sans pour autant savoir ce que cela voudrait dire, au fond, vraiment — une autre économie que celle faisant valoir ce qui sans doute reste un rapport utilitaire et quantifiable, défini par la saisie et la préhension — par le gain et l’avoir.

CFT003 075323 002

 

29 mars 2016.

. critique .

La critique est un exercice ingrat et périlleux — tu es bien placé pour le savoir. Oser une lecture, tenter de s’approprier le texte d’un autre, faire place au doute.

1.

Charøgnards en matière de critiques a été gâté — ils sont quelques-uns à s’être penchés sur ce texte et tu leur es bien sûr reconnaissant. Ce sont ces lecteurs, professionnels ou non, qui en accordant à tes bestioles un peu de temps et d’espace dans leurs colonnes contribuent à faire vivre le livre: ils le portent à bout de mots vers un ailleurs qui lui appartient désormais. Mais au-delà de la petite jubilation narcissique, la lecture des critiques est intéressante en ceci qu’elle permet en retour à l’auteur — du moins à celui qu’on fait passer pour tel — de mesurer, si besoin était, la relativité de l’ « autorité » à laquelle il paraîtrait en droit de prétendre sur ce qui n’est, par conséquent, jamais tout à fait son œuvre.

(Tu te souviens, ce devait être entre 2012 et 2013, tu te retrouvais avec l’ébauche d’un premier roman dont tu ne savais que faire: fallait-il l’envoyer à un éditeur? fallait-il la brûler? la ranger soigneusement dans un tiroir comme on remise une honte? en faire du papier à dessin (H. & A. remplissaient alors des feuilles et des feuilles, il fallait alimenter la réserve)? Tu t’es finalement résolu à faire lire ce texte par quelques amis au goût sûr et tu as sollicité l’avis d’un écrivain dont tu avais croisé la route — qu’il a été bien généreux de t’accorder. Tranché en l’occurrence, et tranchant mais constructif. Oui, à lire ses lignes, tu te disais qu’il avait raison sur certains points, peut-être sur tous. Mais ce qui t’avait plu dans sa franchise, c’est qu’elle te permettait de voir ton texte selon un angle qu’il t’était, toi, impossible d’adopter de là où tu te tenais face à lui. Ce retour précieux, comme d’autres depuis, l’était dans la mesure où il te permettait de faire la part des choses entre ce qui d’un côté relevait d’un parti pris esthétique auquel il te fallait demeurer fidèle et, de l’autre, ce qui était plutôt de l’ordre de l’erreur, de l’impensé, de l’inabouti, de l’inassumé. Les résolutions parfois sont lentes à se dessiner.)

À parcourir ce qu’on a pu dire de Charøgnards, c’est donc l’impression chaque fois renouvelée que c’est un autre texte qui te revient. Le texte commenté n’est jamais tout à fait le même que celui que tu pensais intimement connaître, que tu croyais avoir écrit pourtant. Car tu n’es pas seul à l’écrire — l’autorité est en partage.

Tu aurais ainsi beau jeu de vouloir répondre à certaines interrogations ou certains soupçons qui pèsent, dans les lectures, sur le texte. Qu’il reste des impensés, des failles dans son agencement, des équilibres précaires, ça te paraît inévitable et, dans une certaine mesure, même souhaitable — signe que le texte n’est pas verrouillé, qu’il offre du jeu, qu’on peut s’y introduire, se l’approprier, le faire vaciller, dessiner d’autres parcours dans ses zones d’ombre et ses hésitations.

Au fond, que la critique soit positive ou négative t’importe peu. L’écriture n’est affaire ni de complaisance ni de courtisanerie — on n’écrit jamais que pour soi. Non, même pas — une part de soi plutôt qu’on ne connaît pas encore ou si peu, ou si mal, enfouie sans doute non loin de ce bord ténu et affilé qui sépare l’être d’un faire. Toujours à refaire.

2.

La dernière critique que tu as pu lire de Charøgnards fait ainsi état de points d’achoppement dans le roman. L’auteur les présente de manière honnête et, dans l’analyse qu’il en fait, ce qu’il y a d’intéressant à tes yeux est qu’il répond lui-même en partie aux questions qui le tracassent, semblant ce faisant les dissiper. Il ne t’appartient pas d’y répondre évidemment. Tu estimes pour ta part que le texte, quel qu’il soit, une fois publié, échappe pour de bon à celui ou celle qui l’a écrit. Son sens, sa destinée, ses apports, sa portée ne sont pas de ton ressort. En revanche, comme d’autres avant elle, cette chronique t’a donné à penser. Et tu t’es dit en la lisant que le point d’achoppement principal se situerait dans cette notion de « contrat » que soulève l’auteur de la critique.

Tu n’y avais jusque-là jamais réellement songé; or il y a dans cette notion quelque chose qui au fond te dérange. Que la fiction soit affaire d’entendement préalable, oui, certainement: ce que le texte te raconte, tu consens à y croire ou, comme l’écrivait Coleridge, tu consens à suspendre l’incrédulité que les événements qu’il relate, dans toute autre circonstance, pourraient t’inspirer. Or il te semble hasardeux pour ta part de faire reposer ce contrat sur une quelconque volonté de l’auteur du texte en question. Tu ne signes rien de ton côté sinon le texte lui-même, et si la nature d’un contrat est de lier les deux parties qu’il met en présence, les choses se passent donc davantage entre le lecteur et le texte qu’entre le lecteur et l’auteur présumé — dont la signature en l’occurrence n’authentifie au mieux qu’une lointaine origine, dissoute dans les relais et en rien solvable. Car l’auteur, si on s’obstine à l’appeler ainsi, n’exerce en fin de compte aucun contrôle sur la façon dont le lecteur s’approprie le texte et en ce sens ne peut répondre de rien.

Seul le texte le pourrait. Ce serait à lui d’engager, si on souhaite en tirer quelque chose, comme qui dirait la possibilité d’un retour sur investissement. Retour qui peut très bien ne jamais arriver — ou arriver à contretemps (lors d’une éventuelle relecture, par exemple); ou, à l’inverse, paraître se manifester immédiatement pour s’évaporer ultérieurement, bouffé par l’intérêt — en fait, non, j’ai cru que, mais non, rien —. Car il arrive bien sûr que le texte, à telle lecture, ne prend pas ou plus. Dans le cas de Charøgnards, ta lecture, à toi, est biaisée, est frauduleuse. D’où, toujours, cette extrême difficulté à évaluer ce que tu écris; il te manque toujours l’innocence du texte. Tu en connais les rouages, les soubassements, repères les nœuds, les clous, les fils qui bâillent, les déchirures, les boursouflures, les coups de gomme, la colle qui bave. Tu ébauches les plans, comme Ismaël, mais n’habites rien. Le texte, à tes yeux, ne fonctionne pas; tu n’es pas en mesure de le faire fonctionner, du moins pas dans l’immédiat. Peut-être te faudra-t-il de longues années pour l’oublier et espérer (ou pas) l’approcher en étranger. Ce qui explique parfois, tu imagines, le dédain que peuvent avoir certains écrivains vis-à-vis de leurs créations, qu’ils vont jusqu’à renier bien des années après.

C’est que, sans doute, l’écrivaillon que tu es invente des jeux de langage ou, pour tenter d’approcher la réalité d’un peu plus près peut-être, un ensemble de règles pour un jeu auquel il ne peut jouer. Tu n’as pas tous les privilèges. Car jouer, en un certain sens, consiste à découvrir les règles, les faire siennes, les contourner aussi. Ce jeu-là, toi, tu t’y adonnes en amont du texte, dans le procès même de son écriture. L’écriture terminée, c’est un nouveau jeu qui se dessine auquel tu n’as pas accès. C’est à d’autres de jouer; de partir en quête de nouvelles règles, plutôt peut-être que de s’inventer des « contrats ». Des règles qu’on est et demeure libre d’appliquer ou de briser — c’est là, parmi d’autres, le privilège de la lecture.

Car là où le contrat oblige, la règle, elle, permet. 

John H. Glenn, one of the Mercury Seven Astronauts, runs through a training exercise in the Mercury Procedures Trainer at the Space Task Group, Langley Field, Virginia. This Link-type spacecraft simulator allowed the astronaut the practice of both normal and emergency modes of systems operations.

05 mars 2016.

. dispensable .

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Indispensable, en effet, la littérature à tes yeux ne peut ni ne doit l’être. Son caractère essentiellement étranger en fait d’emblée quelque chose d’extérieur à toute économie (au sens large de ce qui entre, se fonde dans un espace familier pour le réguler, le tenir ensemble). Tu aimerais croire à l’inverse que la littérature est tout entière dans la dispense; le retrait, la fuite; la dépense — pure perte.

Bien sûr, dire d’un livre, quel qu’il soit, qu’il est indispensable, c’est en reconnaître les qualités; dire à quel point il compte, il paraît essentiel sinon vital à quiconque l’estime ainsi. On fait alors entrer ce livre dans la liste précieuse et restreinte de ceux qu’on relira à coup sûr, dans lesquels on pourra à loisir se replonger pour mieux se perdre encore, se perdre plus loin.

Tu en reviens donc à la perte.

La littérature qui importe, qui touche, qui brûle, transperce, fend, remue, est à tes yeux une littérature dans laquelle on se sentirait perdu, sur laquelle on n’aurait que très peu de prise; elle glisse entre les doigts, fluctue sous les yeux, irradie et brûle le connu — bouscule, culbute, uppercute. On en ressort sans savoir vraiment si on y est entré, les repères n’en sont plus, les croyances bafouées, les attentes ridicules. Défilent devant soi des pans de texte incandescents, des friches dans la langue témoignant du possible.

Possible, oui; mais pas nécessaire.

Là serait pour toi le problème. Faire du texte un indispensable serait le placer sous un régime de nécessité et d’autorité, une sorte de dictature des lettres à l’économie bien régulée. Qui stipulerait — selon telle contrainte morale ou tel principe esthétique — qu’il fallait que ce texte existe et qu’il existe tel quel. Or un texte n’est jamais tel quel, nos relectures nous l’apprennent. Sa version soi-disant finale, jusqu’aux derniers instants, reste soumise à la contingence, aux désirs, aux remords, aux dernières trouvailles, aux repentirs… Tu ne crois pas en la nécessité des textes. Pas en ce sens. Un texte — c’est là sa « splendeur inefficace » — ne doit pas être. Il peut être seulement — tout comme il peut encore ne pas être. Un hasard préside toujours à ses agencements, à ses bifurcations, à ses destinations.

Tu projettes pour ta part plusieurs idées de roman — ils sont comme qui dirait écrits déjà, alors que tu les contemples depuis ce bord-ci de la langue; ils se dissimulent dans d’obscurs tréfonds qui déjà t’appellent, une lueur, un éclat, un scintillement et des leurres. Beaucoup de leurres. Tu te dis qu’un jour tu plongeras bien dans la langue pour aller tenter de les retrouver, ces textes. Tu sais vaguement où ils se situent. Seulement, tu peux plonger aujourd’hui comme plonger demain comme ne jamais plonger. Charøgnards n’aurait pas été Charøgnards si tu n’avais pas décidé de t’y coller au moment où tu l’as fait — c’est une certitude autant qu’une évidence, bien sûr. Si tu l’écrivais maintenant, Charøgnards, sans être le Charøgnards paru en septembre dernier, serait Charøgnards quand même, taillé toutefois dans un autre cristal de langue, un autre possible, plus ou moins fidèle à l’idée que tu t’en faisais au moment de te mettre en quête. Le roman ne serait ni mieux ni pire. Ni plus ni moins indispensable dans ton parcours d’écrivaillon. Il serait autre seulement, aurait foré des veines différentes, plus ou moins parallèles à celles que tu explorais alors mais débouchant sur d’autres filons. Tu ne parles même pas de publication et des aléas qui l’accompagnent. De ceci plutôt: la version finale d’un texte est le produit d’un accident. C’est la raison pour laquelle on ne peut jamais prévoir quand un texte sera terminé — c’est toujours trop tard, après coup, qu’on s’en rend compte.

Dans l’incrédulité aussi.

Quel qu’il soit, malgré ses préparations, les prévisions, prédictions et autres prescriptions, le texte demeure de l’ordre d’un accident. Tu n’écris jamais le texte que tu avais anticipé — même si, parfois, il lui ressemble. C’est juste qu’il a lentement effacé ou frelaté le souvenir que tu en gardais, qui t’aiguillait tout ce temps, qu’il a fini par remplacer. Le texte que tu écris s’est progressivement soustrait à sa nécessité d’être, et d’être ce texte.

Au fond, et même dans l’après-coup, ce n’est pas toi, jamais — que tu écrives ou que tu lises —, qui te saisis du texte; c’est le texte, toujours, qui soudain te dessaisit — dans un instant t’échappant irrémédiablement. Se dispense d’être (ce que tu crois qu’il est).

Landscape

24 février 2016.

. trafic .

Et donc, à l’intérieur du crâne, toujours cette idée fixe, ce même sillon que tu laboures — dire, vouloir-dire, ne pas dire, ne rien dire, écrire, écrire pourquoi, pour quoi, pour qui, pour rien. Et c’est reparti, tu creuses, tu fores, tu arpentes, tournes en rond au gré de tes ritournelles, te cognes, te casses la gueule et les dents dans cette danse syncopée (tu n’as jamais su danser, admets-le), faisant jouer encore l’une contre l’autre gratuité et vanité.

D’un côté, donc, flirtant avec le paradoxe, le refus assumé d’une autorité: c’est en ce sens que tu défies et te défais de l’étiquette d’auteur. L’auteur est mort, clamait Barthes, et il peut bien le rester en ce qui te concerne; or les temps qui courent semblent tenter de le ressusciter en lui offrant une plateforme d’où faire entendre sa voix d’outretombe. Le blog et les réseaux, c’est comme ça que tu les imagines: comme la possibilité de sortir du cercueil loques au vent, de se poser, de s’imposer à côté de l’œuvre, pour continuer de la hanter. La hanter mieux. Et tâcher de la prolonger, de l’éclairer, d’en retracer la genèse, d’en souligner les intentions autant que l’origine. Moi. Je. Le sujet qui pense, qui écrit, qui dit, qui explique, qui appelle, qui annonce, qui dénonce et parfois remet les pieds dans le social, dans le politique, qui donne voix au chapitre, participe activement à cette chose publique, cette res publica qui va mal. Et à ce jeu-là, certains s’en sortent mieux que d’autres. Tu les lis, oui, tu te plais à les lire même si parfois la démarche t’incommode, car ce n’est pas la tienne, tu en serais incapable quand bien même. Eux en revanche, il y en a quelques-uns, savent ce qu’ils font, maîtrisent leur geste et les discours, leur analyse est lumineuse souvent, leur pensée, en actes et en action.

Et la tienne ici qui tourne en rond.

De l’autre, comme en miroir, la revendication d’un geste gratuit et délié. Ce retranchement à l’intérieur du crâne pour mieux ausculter ta pratique jusque dans ses prétentions les plus vaines encore. Car tu as beau dire ne pas vouloir dire, tu n’es pas si dupe que tu en as l’air (l’ombre de la vanité toujours qui te déforme les traits laisse planer sur ces lignes ton portrait en anamorphose), tu dis encore, en dis trop déjà, déjà pris au piège de ce crâne qu’il faudrait vider plutôt, laisser pisser mais tu n’en sors pas, ne t’en sors pas de tes ressassements.

Comme celui-ci, tiens: l’écriture, puisque c’est bien de ça qu’il s’agit, au fond n’a besoin d’aucune justification; ce qui en fait, au sens propre — plus tu y penses et plus tu t’en convaincs —, un acte injustifiable. Rien ne justifie d’écrire. Rien.

Alors en convenir — tout ceci n’est qu’un vaste trafic. Ces pages qui peu à peu, se croisant te toisant, viennent emplir l’intérieur de ce crâne te jouent des tours. Tu le pressentais déjà à l’ouverture lorsque, ne sachant trop quoi dire encore ni dans quelle sens tu orienterais ton crâne, tu écrivais que tout ici dans le noir des hémisphères était déjà de l’ordre d’une fiction.

Qui est ce tu qui prétendrait le contraire?

 

rods

18 février 2016.