. a contrario .

Le fait divers comme matrice fictionnelle. Tu partiras du principe qu’ils sont assez nombreux, les écrivains, à y recourir ces derniers temps. Quelques titres aperçus ici ou là, des quatrièmes parcourues à la va-vite, des bribes de critiques que tu as survolées par curiosité. Tu lis assez peu tes contemporains, alors tu n’en sais rien. Tu te trompes peut-être, ou peut-être que cette tendance, si c’en est une, n’est pas neuve. Peu importe. Tu relisais récemment Baudrillard et il y avait ces lignes sur le fait divers qui résonnaient avec cette idée selon laquelle le fait divers puisse servir de point de départ à l’écriture. Évidemment que ça t’interroge; car cette pratique d’une écriture au plus près du réel, que tu imagines minutieuse et systématique dans sa fouille de la presse et des archives, est aux antipodes de la tienne. Tu ne juges pas. Ne critiques pas. Tu t’interroges, seulement. Et te dis que tout se passe dans ce cas comme si le roman, quel que ce soit ce qu’on met derrière l’étiquette, avait encore et toujours soif de réel, de vie, d’histoire, de sang, de catastrophe, de naturalisme. Les motivations des unes et des autres sont sans doute diverses et variées, alors, oui, pourquoi pas, certes, mais pourquoi tout aussi bien, tu te le demandes. Qu’est-ce qui, dans le fait divers, intrigue au point de tenter d’en tirer une œuvre de littérature; qu’est-ce qu’elle signe, cette littérature, de quoi est-elle la marque?

Autant le dire, oui: la démarche en soi et pour toi ne t’intéresse pas. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne puisse y avoir de bons, de très bons romans sans doute, en tant que tels, dans la littérature du fait divers. La question n’est pas là. Non, ce qui t’importe, c’est de mieux saisir, dans son reflet inversé — son négatif, sa négation —, ce que toi tu proposes, ce que tu cherches, ce vers quoi tu tends, a contrario. Ou pour le dire autrement, pourquoi tu t’interdirais d’avoir recours au fait divers pour nourrir ton écriture — qu’est-ce qui, dans le fait divers, serait pour toi un obstacle à l’écriture. Autant le préciser, tu entends « fait divers » au sens de ce qui arrive à autrui, de ce qui aurait pu t’arriver mais, précisément, ne t’arrive pas; le fait divers, c’est ce qui te manque, ce à quoi tu échappes, ce sens du quotidien qui implose, sort de sa quotidienneté pour se hisser au rang de l’exceptionnel; l’exception du quotidien qui le relance, le remet en scène. C’est une petite fille qui disparaît; c’est un enfant qu’on viole; c’est un train qui déraille; c’est le voisin qui se tue dans un accident de la route. Le fait divers, c’est ce qui te rassure dans ton petit confort, ce qui renforce les murs derrière lesquels, à distance, tu regardes le monde. C’est, dans les termes de Baudrillard, ce qui te sert à « conjurer le réel dans les signes du réel » — « le vertige consommé de la catastrophe ».

C’est peut-être en ce sens que le fait divers t’apparaît alors comme de l’anti-littérature. Ce que tu veux dire par là, c’est que le fait divers — ce qui pour toi est « fait divers », dans la mesure exacte où il n’arrive pas, ne t’arrive pas — a ceci de fascinant qu’il est d’emblée structuré comme un récit, un enchaînement de faits, probable/improbable, une trame, une complication, une péripétie, une catastrophe, un suspens; tout se met en place, tout se présente sous le signe même du récit qu’il s’agit de retracer. Le fait divers, c’est le roman moins l’écriture. Une façon de concevoir les choses consisterait à dire qu’en s’emparant du fait divers, l’écrivain peut, dans cette sorte de ready-made narratif que lui offre le réel — la façon bien à lui de s’agencer sagement dans ses propres signes —, tenter de retrouver, dans un mouvement qui se voudrait en quelque sorte transcendant, l’écriture. Donner au fait divers une forme esthétique, un langage. Ce n’est pas sans risque, sans doute. Une autre façon d’aborder les choses consisterait plutôt à dire que le fait divers, en tant que signe, signalétique, parcours fléché (i.e., simulé pour parler comme Baudrillard) dans les entrailles de ce qui passe encore pour le réel, marque l’abandon, le renoncement de la littérature à elle-même; ce serait la littérature, seule, face à ses propres signes. Qu’elle dévore. Qu’elle singe. Le vertige consommé de sa disparition, en sorte. La poursuite d’elle-même dans ses produits dérivés; une sorte de consommé consommé. Son redoublement tautologique. Ou son trop court circuit.

 

 

05 septembre 2017.

 

 

. ennui .

Quelques mois maintenant que tu as mis un terme au projet sur lequel tu travaillais depuis plusieurs années; depuis tu n’as rien écrit. Fignolage du roman à paraître, travail de relecture et d’édition assez fastidieux. Tentative de reprise d’ « Exquise esquisse » pour en faire quelque chose de plus substantiel; ça n’a pas pris. Ébauche d’une sorte de nouvelle en vue d’un lointain projet. Puis l’exhumation de ta vieille ritournelle maintenant. Voilà à quoi tu auras occupé tes réveils depuis avril. Et l’impression de n’avoir fait que tuer un peu de temps ces derniers mois — meubler l’ennui.

Ce n’est pourtant pas les projets qui manquent. Tu avais le #4 en ligne de mire, savais déjà depuis le cœur du #3 lequel il serait parmi ceux qui attendent. Tu n’as simplement pas souhaité t’y mettre tout de suite. As préféré laisser passer un peu de temps. Ne pas te précipiter. Souffler. Contempler. Depuis, tu ne t’y es toujours pas mis. Enfin pas vraiment. Tu as enchaîné les projets jusqu’ici. Ritournelle à peine terminé, tu te lançais déjà dans Charøgnards. Dont le travail d’édition venait interrompre l’écriture du #3 auquel tu t’étais aussitôt attelé. Et là — rien. Une attente immobile, un suspens. Quelque chose semble te retenir, c’est étrange.

Il t’est apparu au fond que c’était assez facile d’écrire des romans. Tu en as écrit trois depuis que tu t’es mis à écrire, il y a six ans. Des romans, à ce rythme, tu pourrais continuer d’en écrire et tu continueras, bien sûr, la question n’est pas là. La question, elle est autour, dans ce qui les environne, ces romans, ces textes, ces projets. Elle est dans ce qui les fait tenir ensemble. Elle est dans le recul qu’on prend. Le pas de côté. Le regard en coin. La pause réflexive. L’intérieur du crâne. La question, elle est puérile autant que prétentieuse. Elle te ferait presque rire si elle ne te glaçait les sangs, si elle ne projetait pas cette ombre pernicieuse par-dessus ton épaule, pour la promener à la surface de l’écran qui te fait face. Écrire — toujours. Les romans que tu signes font-ils de toi un écrivain?

Tu as toujours eu, as encore du mal à te dire écrivain, à faire coïncider ton être avec l’écriture: peut-on être écrivain? faire de l’écriture un attribut, social, identitaire? L’écriture, comme d’autres sans doute, tu la vis plutôt comme une praxis, elle relève à tes yeux davantage d’un faire, tu l’as dit déjà. On écrit, on fait des textes — des poèmes, des romans, des essais. Poiesis.

Ce qui t’intéresserait aujourd’hui, ce serait de donner à ce faire une consistance propre, de le faire advenir dans un « environnement » stable et réfléchi. Tu oses à peine prononcer, épeler le mot tant il te paraît grossier dans la vanité qu’il porte. Mais la difficulté consisterait donc, non plus à écrire ou produire des textes les uns après les autres, mais plutôt à leur donner une direction commune, les vouer à une ligne directrice — (tu fermes les yeux,  grinces des dents, te lances) œuvre; faire œuvre. Ce n’est pas si facile, très peu y parviennent et c’est la raison pour laquelle on les admire, celles et ceux qui font œuvre de littérature. 

La peur de la vanité n’interdit pas l’ambition. Qui n’est qu’une voie qu’on se trace plus qu’une destination à atteindre.

Depuis avril, tu n’as peut-être rien fait d’autre, sans vraiment le savoir. Chercher des ressemblances entre les textes, leur inventer une cohérence. Esquisser une suite qui la contienne. Chercher une fréquence. Une vague direction, puis inventer la carte. Y projeter un parcours. Pas à pas. Deviner les impasses. Texte à texte.

 

 

22 août 2017.

. procès .

Six ans maintenant que tu travailles, entre les lignes d’autres projets, à ce roman. Six ans qu’elle tourne dans ton crâne, cette ritournelle, où elle se range dans un coin pour revenir de plus belle. Tu ne comptes plus les versions successives du texte. Tu es aujourd’hui sur le point de la laisser filer pour de bon. Tu as reparcouru les allées de ce cimetière que tu as patiemment agencé tout ce temps. Comme elles — ces vieilles dames qui courent en son cœur —, tu as tenté de fignoler les derniers détails, de colmater les dernières brèches, rejointoyer, rechampir, lustrer, lisser la surface de ton texte; lutter contre les accrocs du temps.

Étrange sentiment que celui que tu ressens aujourd’hui. Il y a peu, tu étais prêt encore à jeter l’éponge, à l’enterrer une fois pour toutes, ce texte; à le garder pour toi seul comme on garde un souvenir, un visage, un éclat, un sourire. Il paraîtra en octobre. Sa publication te remplit de joie et de fierté, bien sûr, tandis que tu revois, revis ces moments de doute, les hésitations, les ratés, les reprises ayant rythmé ces six années. Toi et tes vieilles dames en avez vu et vécu des choses ensemble, votre relation n’a pas toujours été simple, elles t’en ont parfois fait voir de toutes les couleurs, comme on dit. Elles n’ont pas toujours été très tendres envers toi et tu n’as pas toujours osé te rebiffer, elles sont vieilles, ce que tu te disais, tu leur dois le respect. Tu te souviens de cette image qui un temps flottait dans ton esprit, cette idée selon laquelle la littérature serait une vieille dame; c’est ton rapport à l’écriture qui s’est joué là, dans ces lignes que tu creusais sous leur regard. Une tentative d’approche, un apprentissage, timide, réservé, craintif. On ne bouscule pas une vieille dame. On lui doit certains égards. En a-t-elle profité, parfois? Oui, sûrement, la garce. Mais progressivement, tardivement aussi, tu t’es rendu compte que les vieilles dames n’ont pas tous les droits. Et il aura bien fallu que tu lui dises. Tu crois que pendant un temps elle t’en a voulu. S’est montrée récalcitrante, a fait sa mauvaise tête. Il a fallu marchander, négocier, promettre, oublier. Recommencer. Et maintenant que tu t’efforces une dernière fois de tout recadrer, tu te dis qu’au fond elle aura eu le dernier mot — ce ne sont pas ces tentatives de dernière minute, ces ultimes bricolages, qui changeront grand-chose à l’histoire. C’est peut-être mieux ainsi.

Si les enjeux de ce texte — en tant que texte d’apprentissage, premier « premier roman » malgré l’usurpation d’un autre —, si ses partis pris esthétiques, son principe formel font de lui en la matière un texte exemplaire, tu demeures convaincu qu’on n’achève jamais un texte, que le geste qui l’attise à la surface de la page est un geste sans fin ni finalité, dans tous les sens de ces deux termes; le texte en ce sens est toujours en procès; c’est là qu’il existe, qu’il vit, dans ce mouvement qui le porte, ces battements intermittents, ces temps morts au creux desquels il puise sa force. Son achèvement n’est peut-être rien d’autre qu’une sorte de condamnation, de mise à mort; sa publication, une mise en bière.

Heureux et fier, tu l’es pourtant. Avec ce nœud dans la gorge. La sensation à peine voilée d’un raté. D’un échec. Oui. Il faudra échouer encore, échouer mieux bien sûr, et toujours — du moins le tenter. L’échec est là: dans cet impossible jugement au terme d’un procès sans fin. Reconnaître que la fin, l’achèvement, est impossible — car l’achèvement abîme le texte sur son projet dans un décalque qui l’annule; le ravale. Alors un jour on arrête, on renonce, on s’en remet à la décision d’un autre, à l’arrêté d’une instance éditoriale, à l’effeuillage du calendrier, à la pression du temps. On s’affaire, on prépare dès lors le livre qui accueillera l’œuvre. Mais l’œuvre n’y entre pas. Car l’œuvre est geste. Le livre est ce qu’il en reste.

 


 

2 juillet 2017.

. ratée .

Plusieurs semaines maintenant que tu as clos ton « Exquise esquisse » — 140 tweets, ce n’était pas prémédité, mais l’impression de tourner en rond, ou non — autre chose, pas vraiment de la lassitude, peut-être juste la sensation que malgré le décompte ça ne comptait pas, que le geste était forcé, contraint par autre chose que le format, le rythme et les 140 caractères, le sentiment que tu insérais chaque nouveau tweet dans le flux du récit parce qu’il le fallait, parce que c’était l’heure, qu’il y a avait le train à prendre, une journée à traverser; tout ça t’a fait saisir l’occasion du 140ème tweet pour mettre un terme à l’expérience. Fin arbitraire, le début ne l’était pas moins — ça t’a paru alors faire sens d’une certaine façon, c’était presque obligé, la forme aussi quelque part l’exigeait. Et puis ce n’était au fond rien d’autre que ça, initialement: une expérience, l’échec était possible, il était permis, peut-être même que tu l’attendais. Tu t’arrêtais quand tu voulais.

Il ne t’appartient pas de juger, maintenant, tu es de toute façon assez mauvais juge. Valéry disait pourtant quelque part que le seul mérite d’une œuvre résiderait dans la distance entre le dessein initial de son auteur et ce qu’il a effectivement accompli. Tu demeures quant à toi incapable d’évaluer quoi que ce soit, aveugle au résultat, étranger au dessein tant tes intentions sont floues la plupart du temps, se passent des mots, n’établissent aucun programme à dérouler. Il s’agissait simplement dans ce cas de faire avancer le récit au rythme d’un tweet par jour. Point. Au-delà, tu ignorais tout des quatre personnages, les avais affublés d’un prénom, leur avais imaginé un vague arrière-plan, puis tu les as déposés à la terrasse d’un café toscan. Le reste, tu l’as découvert un peu tous les jours. Mais ce que tu retiens, au fond, c’est la confirmation de ce qui t’avait donné l’envie d’entamer le projet — cette idée qu’on n’écrit pas, on réécrit en permanence; ce que précisément cette « esquisse » t’interdisait de faire. Pas de retour en arrière possible. Pas de correction. Pas de réécriture. Le tweet publié, il influait durablement sur les directions prises par le texte, tu ne pouvais pas gommer. Tu te souviens par exemple de ce tweet où « la voiture brûlait au soleil »; la métaphore, d’un tweet à l’autre, s’est oubliée, s’est laissé prendre au pied de la lettre, le sort de D. était jeté. C’est sans doute ce qui t’aura le plus gêné dans tes habitudes. Les 140 caractères, on s’y fait — au bout de quelques tweets, ce n’est plus vraiment une contrainte; tu jauges la longueur de tes phrases, sais plus ou moins où t’arrêter, tu as tes repères, tu rognes ici ou là un mot, escamotes la ponctuation, bricoles quelques astuces. Et tu sais intimement que rien de tout ça ne fait texte ni œuvre. Si tu regrettes l’exquise, tu sais maintenant que l’esquisse du titre vaut pour forme. Non, ce qui t’a gêné véritablement, c’était cette impossibilité de retoucher, de reprendre, de repriser.

Ainsi, bizarrement, cette conclusion qui s’impose: tu n’as rien fait. Rien d’autre que répéter un geste que tu n’as déposé nulle part. Il faudra t’en souvenir.

De sorte que, si ce texte existe bel et bien sous cette forme, il n’en demeure pas moins une fiction de lui-même; la fiction d’un texte privé de son geste. Gestation pure, vide, creuse. Ratée.

De sorte que tu n’as pas écrit — tu n’as fait qu’effleurer, que répéter la seule possibilité d’un texte.

De sorte qu’il te resterait désormais, à défaut de l’avoir écrit, à le réécrire enfin, ce texte, pour le faire advenir. Et le rater autrement. Le raturer pour de vrai.

 

 

03 mai 2017.

. horizon .

Hier soir, les nuages se sont posés sur l’horizon; ils formaient une chaîne sombre et gigantesque qui traçait sur une toile en trompe-l’œil un relief accidenté. C’était beau, c’était étrange, c’était poétique à sa façon; la longue plaine qui s’étend depuis la fenêtre de la chambre, du champ voisin jusqu’à la nationale au loin, soudain stoppée net par cette masse opaque. Tu as appelé les enfants pour qu’ils viennent voir. Tu as dû porter A., qui ne parvenait pas à se hausser suffisamment pour saisir la vue. Puis comme toi, ils se sont extasiés devant ce paysage surréaliste. A. n’y a d’ailleurs pas vraiment cru, tu ne sais plus ce qu’elle a dit, ça t’échappe, mais elle y voyait autre chose. Tu t’es cru, toi, un temps au pied de montagnes imaginaires. Vous auriez pu les baptiser, les gravir en songe, déposer des santons dans leurs creux.

Ce n’est qu’aujourd’hui que tu y as repensé. Elles te sont revenues en tête, charriant derrière elles tout le contexte politique. Peut-être est-ce ça qu’on envisage ou visualise, t’es-tu dit, lorsqu’on parle d’un « horizon bouché ». Hier, la vision était poétique; aujourd’hui, elle est politique. Alors tu t’es demandé pourquoi, qu’est-ce qui fondamentalement faisait basculer la vision, la renversait, l’annulait presque dans son contraire — le possible et l’impasse, l’invention et le morbide. Tu sais qu’il y a un fil, il est long, il est solide, transparent et ténu, qui relie le poétique au politique.

Écrire est un acte de résistance. Qu’on le veuille ou non. Qu’on le pense ainsi ou non. On le perd de vue, parfois. Car l’écriture est trop souvent rattrapée; ravalée par de voraces mécanismes, broyée par les machines signifiantes — ces appareils qui arasent les différences, qui s’approprient, qui identifient, rangent dans des cases, comprennent. Ce n’est pas facile de leur échapper. Ce n’est pas facile de se soustraire aux logiques de la maîtrise. Ce n’est pas facile d’admettre la perte. D’accepter l’étrange et l’étranger.

Pourtant — peut-être le ressens-tu davantage parce que tu lis principalement en langue étrangère —, la littérature ne propose rien d’autre: faire l’expérience de l’étranger; de ce que tu ne maîtrises pas; de ce qui te dessaisit. Dissout tes frontières. T’ouvre sur l’autre. Te désarme. Perce tes horizons.

 

26 avril 2017.

. bribes .

Tu ne traînes plus souvent par ici ces derniers temps. L’époque est rude, le crâne paraît soudain désempli, quelques échos résonnent pourtant parfois, les questions, toujours les mêmes, certains textes qui avancent, d’autres qui reculent, l’entreprise et sa légitimation au regard de ce qui se trame au dehors. Le temps qui manque. Les doutes qui perdurent. Et puis parfois une idée s’avance, tu la contemples un instant, te demandes si, la laisses s’éclipser. Elle repousse ailleurs. Tu as envisagé des questions dont la formulation exacte t’échappe encore; peut-être y reviendras-tu. Il y a les règles que tu t’es fixées, auxquelles tu n’oses encore déroger même si ça te démange. Il y a toujours cette épine, ce que veut dire écrire, ce que le mot, l’acte même, recouvre, la place de la fiction, sa typologie dans le climat actuel. La « post-vérité », les « faits alternatifs », les « emplois fictifs » et toi qui ajoutes de la fiction à la fiction. Alors bien sûr les liens entre écriture et politique, la fonction de l’écrivain dans la marche du monde, tu y songes, surtout que. La fatigue qui te creuse les traits. L’incertitude qui pèse sur les textes. Les courses contre la montre qu’on s’impose. Le tri dans les projets. Les esquisses à terminer. Les impasses dans lesquelles on s’enfonce. La distance qui te porte. Il y a encore. Et puis cette impression de ne plus pouvoir penser que par bribes. Et par rafistolages. Alors on sort une bêtise de temps en temps qu’on placarde sur un mur. Mine de rien. Mine de tout. Il faudrait pouvoir. Et les décomptes hebdomadaires. Et les phrases qu’on extrait de leur contexte. Auxquelles tu t’accroches, tu y tiens. L’oubli qui sommeille. Et cet impératif selon lequel il faudrait penser ce qu’on écrit ou écrire ce qu’on pense. L’envie de dire merde aussi. Le crâne est un drôle d’endroit. Il s’y passe des choses. Ça fourmille, il y en a partout, tu ne peux pas faire un pas sans te cogner sur un truc qui dépasse, n’est pas à sa place, tu te baisses pour le ramasser et il te glisse des mains, a disparu, silence complet, tu te retournes, il n’y a plus rien. Vide. Noir. Tout n’y est que décor en carton-pâte; un coup de vent tout s’envole.

Tu relis ces lignes. Vieille habitude: tu passes sans doute plus de temps à te relire qu’à écrire vraiment. On pourrait croire que. Mais non. Il faut clarifier. Dissiper les malentendus. Ils reparaîtront ailleurs, de toute façon, ils sont têtus, logés au cœur même de la langue. Tu ne te plains pas. Te dis juste que. Quoi? Sans doute que c’est ça, écrire. Au fond. Tourner en rond dans son crâne. Avancer en reculant. Nouer des bribes qui se défont. Marcher dans le noir. Sentir le temps vous effleurer le bout des doigts. Se cogner sans se faire mal. Se faire mal sans se cogner. Ne plus savoir ce qu’on voulait dire et comprendre qu’on ne voulait rien. Danser une gestuelle vide. Habiter le vertige. Et se taire aussi.

 

17 mars 2017.

. distance .

Ta Ritournelle, ton premier roman, a subi de multiples transformations qu’il te serait aujourd’hui difficile, sinon impossible de retracer. La première version du texte, celle princeps à partir de laquelle, mot à mot parfois, au gré des retranchements et des ajouts successifs, des tentatives de rééquilibrage ou d’atténuation, le texte actuel a été taillé, date de 2013. Sa publication demeure aujourd’hui encore incertaine, peut-être repoussée.

Bien sûr. Bien sûr le texte est ce qu’il est — belle tautologie par où il faut sans doute entendre que s’il est ce qu’il est c’est aussi parce qu’il n’est pas autrement, mais qu’à tout moment il pourrait ou aurait pu l’être; il te suffirait de réveiller ton fichier, de glisser ton curseur entre ses lignes. Ce que, depuis quelques semaines déjà, tu t’es promis ainsi qu’à ton éditeur de ne plus faire. Alors bien sûr, qu’il soit publié hier, aujourd’hui ou dans deux ans, le texte ne sera ni moins bon ni meilleur. Il est et reste ce qu’il est.

Et pourtant.

Ça va faire quelque temps maintenant que tu y songes. Sérieusement. À l’enterrer pour de bon, ne plus en parler, l’oublier. C’est étrange. Car il existe, ce roman, il a un titre, une forme, ses imperfections, quelques réussites aussi, tu l’espères. Et en même temps, en dehors de toute publication il n’a aucune existence officielle. Il n’est donc pas encore né que tu t’inquiètes déjà qu’il ait pu vieillir, mal vieillir. C’est bête, évidemment, il n’y a pas péremption en la matière. Le texte est, reste ce qu’il est. Alors pourquoi ces scrupules? te demandes-tu.

Peut-être parce que chaque texte est une étape. Une balise dans un parcours indéterminé. C’est en ce sens que chaque texte, à son auteur, paraît indispensable. Tu sais par exemple, intimement, que ce premier roman a rendu possible l’écriture de Charøgnards. Que l’écriture de ce premier texte portait en elle, tu l’ignorais à l’époque mais l’as découvert plus tard, l’écriture de Charøgnards. De même que Charøgnards aura rendu possible, aura appelé depuis son cœur l’écriture du suivant. Et ainsi de suite. Il n’y a nulle progression, nulle évolution d’un texte à l’autre. Juste un parcours, une série d’étapes, une suite de relais. Des verrous qui sautent ou qu’on pose sans s’en apercevoir. Des indices amassés au cours d’une quête, que certains font avancer, que d’autres enrayent momentanément, forçant un changement de cap, un virement de bord ou une marche arrière. Alors peut-être te dis-tu que l’œuvre est dans les courants qui la portent, les écarts qui la creusent; la distance qu’elle parcourt.

Ce n’est peut-être pas tant que ta Ritournelle ait pu vieillir. Plutôt que tu ne baignes plus dans le courant qui l’a façonnée. Tu la regardes à distance depuis un autre bord maintenant. Ne la reconnais pas. Ou plus. Ou n’y vois plus, n’y entends plus tout à fait la même chose. Tu es ailleurs maintenant, à quelques ricochets d’elle, et sa mélodie te parvient assourdie par la distance. Tu ne peux pourtant oublier que c’est d’elle que tu es parti. Que c’est elle qui a présidé à tout le reste, orchestré la suite. Mais — précisément — tu es parti.

Alors lorsqu’elle paraîtra, si elle paraît, si tu la laisses paraître — tu n’es plus sûr —, il te faudra tenter de revenir sur tes pas, de retrouver le cheminement qui t’en a éloigné, la lire à rebours. À contre-courant.

 

 

6 février 2017.

. impératif .

Tu achèves la relecture de ce qui pourrait devenir ton troisième roman, dont la première ébauche a été finalisée il y a deux mois maintenant. Tu écris sur ordinateur directement, ne prends pas de notes préalables, n’utilises aucun carnet, ne rédiges aucun brouillon, ne dessines aucun plan; tout se passe directement à l’écran devant toi, à même la page virtuelle qui s’y découpe, dans ses marges aussi que tu annotes et où, parfois, tu reportes tes questions, quelques idées, tes doutes ou les pistes à suivre. Pour la relecture — afin de te permettre de voir le texte différemment —, tu procèdes à l’impression de ses pages dont tu parcours les lignes un crayon à la main. Tu as déjà vu à plusieurs reprises des tapuscrits ainsi annotés de la main de leur auteur qui recourt à des couleurs différentes, qui annote abondamment le texte, le rature, le corrige, de sorte qu’il paraît impossible à quiconque hormis l’auteur de s’y retrouver dans cet impasto d’écritures. Tu espérais secrètement en faire de même — élaborer au gré des pages une succession de tableaux que toi seul serais en mesure de déchiffrer, composés de couleurs, de diagrammes et de flèches, d’astérisques et de traits; autant de signes qu’un travail véritable ait été opéré, une lecture active, agissante, dont la trace matérielle ne laisserait pas le texte intact — le ferait évoluer, le métamorphoserait sous tes yeux.

Raté.

Tes pages étalées devant toi, relues attentivement, ont à peine été effleurées par le stylo. Il y a bien ici ou là une rature, un mot souligné, des commentaires portés à la main dans les marges, des questions, des suggestions. Mais rien de comparable aux brouillons multicolores que tu as pu observer chez d’autres. Pourtant, le texte est loin d’être parfait, tu sais qu’il te faut le reprendre, le récrire à certains endroits, resserrer des plans, tisser, tramer, taire, tourner des phrases différemment. Mais ce travail, dont l’étendue te demeure imprécise, ne t’apparaît que comme l’ombre portée, épaisseur zéro, de vagues impressions, de sentiments diffus à la relecture sur lesquels les mots glissent, fuient, se taisent. De sorte que, comme pour les deux textes ayant précédé celui-ci, tu demeures incapable d’articuler une quelconque pensée, d’émettre quelque jugement critique, de mesurer la valeur esthétique de ta propre écriture. Et toujours cette difficulté à retrancher quoi que ce soit, à réorganiser ou refondre le texte, à dire et situer ce qui ne va pas — à t’en détacher.

Ce qui ne veut pas dire, encore une fois, que ce que tu as relu est bon. Tu ignores, en l’occurrence, ce que « bon » veut dire dans de telles circonstances. Tu constates juste que cette incapacité à trancher, à prendre — est-ce de la hauteur? du recul?, qu’on nomme ça comme on veut, en dit autant sur ton rapport à l’écriture que sur la façon dont tu lis. Dans un cas comme dans l’autre, de ce côté-ci ou là du texte, le rapport qui s’instaure n’est pas de l’ordre d’un affect; ce qui par conséquent rend difficile l’idée même et la possibilité d’un jugement; d’un avis, d’une critique — et des décisions qui s’ensuivent. Le problème est là, si c’en est un: tu ne parviens pas à décider après coup. Et c’en est un, puisqu’il te faut gagner l’assurance que ce que tu commets en vaille la peine, soit le fruit d’un acte réfléchi autant que maîtrisé. Ne t’en déplaise, que tu le veuilles ou non, c’est toi l’auteur et c’est donc à toi de répondre de ton œuvre.

Pourtant tu te dis — tu essaies de te rassurer — que pour que tu puisses juger, il te faudrait des critères fiables, stables, sûrs; des balises, des bornes, des échelons, des types, des modèles. Il te faudrait pouvoir évaluer le texte à l’aune de ce qu’il doit être — de ce que tu en as projeté, de ce qui l’attire, de ce à quoi il doit se conformer, son modèle, son patron, l’idée en germe qui l’a fait naître. Or — tout ceci est extrêmement compliqué et t’échappe en partie —, il te semble que ce soit précisément cet impératif qui d’emblée fait défaut. Ou peut-être ne fait-il pas défaut; peut-être est-il là, quelque part, dissimulé à l’intérieur du crâne, fuyant, insaisissable. Peut-être est-il exclusivement dans le mouvement qui en anime la recherche — quête plutôt que graal.

Alors peut-être te faut-il t’en convaincre; il n’y a pas d’après en matière d’écriture. Indépendamment de la « valeur » intrinsèque de ton travail, qu’il ne t’appartient pas de juger — tu en es tout bonnement incapable —, ton incapacité autant que ta réticence à retoucher au texte en dehors de l’acte ou du geste d’écriture témoignent d’une chose: tu écris au présent, dans l’instant. Le roman que tu traques est tout entier taillé, découpé dans cet instant. Écrire, en ce qui te concerne, est un acte borné; c’est-à-dire qu’il a lieu dans un cadre, si étroit soit-il, à l’intérieur duquel tu as toute liberté; mais en sortir, suspendre le geste à la prise d’une décision, à l’arrêt et au tranchant d’un jugement, t’est impossible. Non, pas impossible en soi — puisque tu le fais, tu relis sans cesse —, mais le faisant, tu ne peux que constater l’écart que tu as creusé, l’abîme que tu as franchi, au-delà duquel, dans cet après-coup trompeur, le texte t’est plus ou moins méconnaissable — ni bon ni mauvais, simplement il est; c’est-à-dire qu’il existe, est doté de caractéristiques propres qui le font ce qu’il est. Arrêté, figé, en suspens.

Relire jusqu’à ce que le texte s’anime, devienne instant, traversé par l’urgence et le fourmillement. Relire; ce serait peut-être parvenir à trouver cet équilibre fragile entre toutes les composantes du texte qui en préserverait le mouvement intérieur — son élan de page en page, son mobile. De sorte que le roman sera achevé, s’il l’est jamais, dès lors que tu auras réussi à faire passer le texte de l’être auquel il aspire à celui du faire sans lequel il n’est pas, pas encore.

 

Quelque chose comme ça.

 

 

 

23 décembre 2016.

. miroir .

Lorsque tu as commencé à écrire — tu as suffisamment attendu avant de te lancer pour savoir ne rien avoir à attendre de ce que tu écrirais: la fin n’était pas en soi la publication et les moyens d’y parvenir ne se justifiaient pas. Tu avais plusieurs pistes à suivre, plusieurs idées de texte te trottaient en tête depuis pas mal de temps; tu as choisi celle qui te paraissait la plus évidente pour commencer, c’est-à-dire celle qui te permettrait d’apprendre à écrire — du moins est-ce ainsi que tu la voyais, cette idée. (Tu as compris depuis qu’on n’en a jamais fini d’apprendre à écrire, que chaque texte, inventant ses propres règles, constitue une nouvelle forme d’apprentissage.) Lorsque tu as commencé à écrire, donc, tu t’es enfermé dans cette idée, as tenté de la développer, de l’explorer, de l’éprouver sous tous ses angles. Tu n’as fait que ça, ne t’es consacré qu’à ce texte, te l’es imposé, infligé presque; tu savais dès le départ, c’est ainsi que tu l’avais envisagée, que cette idée ne donnerait pas un « roman » en bonne et due forme, qu’il ne s’agissait pas de filer un monde, de le saturer de détails référentiels, de combler les lacunes, de tisser l’intrigue au plus serré, de nouer les nœuds et de cocher les cases. Cette idée, tu le découvrais, avait ses spécificités, cette tentative fictionnelle suivait sa logique propre qu’il te fallait épouser. Elle t’a accaparé pendant deux bonnes années durant lesquelles personne ou presque ne savait que tu écrivais; au fond, ça ne regardait que toi. Jusqu’au jour où il t’a paru que tu avais fini par faire le tour de l’idée, et que l’idée ainsi tournée avait donné naissance à un premier texte. Ta première fiction. Tu étais un peu désemparé. Fier, bien sûr, d’avoir mené ce projet à son terme, de n’avoir pas baissé les bras. Perplexe aussi. Incapable de l’évaluer ou de dire si le roman ainsi achevé une première fois était conforme à l’idée que tu en avais projetée.

On t’a récemment posé la question: par qui se faire relire? quand et pourquoi? qu’en attendre? Écrire, c’est récrire sans cesse et récrire, c’est se relire en permanence. Tu es donc, c’est une évidence pour ne pas dire un cliché, ton premier et deuxième lecteur. Qui tous deux toutefois en appellent un troisième; un tiers.

Faire relire son manuscrit n’est pas simple. Si tu n’avais dit à personne que tu écrivais, c’est aussi parce que l’écriture, quelque part, relève de l’intime. Te faire relire, c’est inviter quelqu’un à l’intérieur de ton crâne — on s’y sent serré à deux, on manque d’espace, on devient gauche, on perd ses repères habituels, on n’ose plus rien dire, on ne sait plus quoi penser, on se sent vulnérable — le texte et toi derrière n’êtes pas protégés encore par la couverture du livre et l’institution littéraire dont elle tient lieu et qui ainsi, bon gré mal gré, l’accueille. Il faut bien les choisir, ses relecteurs.

Tu te dis maintenant que c’est peut-être cette vulnérabilité que tu cherches lorsque tu décides de faire relire ton texte. Car seul face à lui, tu finis par ne plus le voir, par ne plus savoir comment le regarder ou par quel biais le prendre. Tu l’as tant lu et relu que sa lecture t’échappe; tu ne fais plus que le survoler. Il t’est familier — trop sans doute, c’est du moins l’impression que tu te fais. L’impression que tu le connais intimement; c’est ton texte après tout. Tu y as tes repères, tu en connais les grandes lignes. Tu sais ou crois savoir où elles te mènent. Une forme de confiance s’est installée, dont il faut percer l’enveloppe. Alors bien sûr au-delà des tapes amicales sur l’épaule, des encouragements et des félicitations, ce sont les perspectives neuves, l’affleurement des lignes diagonales, les parcours alternatifs, les découpes inédites dans le texte qui t’importent — tout ce qui fait de ton texte un texte qui ne t’appartient plus ou auquel, plutôt, tu n’appartiens pas encore. C’est la distance t’en séparant qui ainsi se fait jour. Il est posé devant toi, ce texte, t’appelle, il ne te reste plus que quelques pas à franchir pour le rejoindre.

La relecture, entremise d’un regard autre, t’apparaît comme un miroir déformant à la surface duquel, ce qui paraît, c’est précisément cette distance qu’il te reste à combler. À tenter de.

Il n’y a que dans cette distance, sous ces traits déformés, que le texte (paradoxalement) se présente à toi pour ce qu’il est, tel qu’il est. Contrairement à ce que tu pouvais imaginer, il ne t’est pas, ne t’est jamais trop familier. Cette familiarité est une illusion d’optique. Car il renferme encore, et toujours, des secrets, des zones d’ombre que tu n’as pas parcourues, des passages dérobés, des angles morts. La relecture a le pouvoir de te les faire percevoir. Ça t’est au fond assez égal que le texte ait plu ou pas — ton rapport à l’écriture (à la lecture aussi, maintenant que tu y penses) n’est pas de l’ordre de l’affect; ou pas comme ça, pas en ces termes. Ce n’est pas la question que tu poses — tu as aimé? Le piège est là. La relecture est en soi une étape indispensable, partie prenante du processus d’écriture, sans laquelle il t’est impossible de faire advenir le texte que tu cherches, car celui-ci ne t’est en partie révélé que depuis des angles te demeurant inaccessibles.

Il n’y a donc que par l’adoption d’un regard autre que le texte paradoxalement se fait tien, t’accepte, t’aborde. En pointant d’éventuelles erreurs, ce qui passe pour des défauts, des lourdeurs, des (in)suffisances, la relecture dégage et aiguise les contours du texte, polit son esthétique — et te permet de reconnaître ce qui relève d’un parti pris que le texte lui-même exige et qu’il te faudra dorénavant approfondir, de ce qui demeure de l’ordre de l’impensé, de l’effet secondaire, de l’empiètement, du dérivé. Le relecteur aura beau dire et argumenter, à travers lui, c’est la voix et la raison du texte, sa nécessité que tu cherches; parfois les deux se rejoignent, ton relecteur, le sachant ou pas, l’aura perçue, cette nécessité; parfois pas. Mais ce n’est pas ce que tu lui demandes, au fond; tu lui demandes juste de te relire — c’est à toi de la dégager, cette nécessité, qui une fois trouvée alignera tout le reste, et devrait te permettre de persister d’abord puis de signer enfin le texte.

 

 

10 décembre 2016.

. une dernière fois .

C’est plus fort que toi. Tu t’étais dit que, mais n’auras pas su résister. La dernière version de ta ritournelle, le tout premier roman auquel tu t’es essayé lorsque tu t’es mis en tête d’écrire de la fiction, n’aura tenu que quelques mois. À peine. Pas sûr que ton éditeur ait d’ailleurs eu le temps de la parcourir, cette énième version. Sans doute commence-t-il à comprendre comment tu opères. Il gagne du temps, épargne ses forces. Tu aimerais pouvoir faire comme lui — ignorer ces étapes intermédiaires, passer directement à la version enfin stabilisée, définitive du texte. Seulement voilà.

Tant que le roman n’est pas publié, il n’a d’existence qu’à l’intérieur de ton crâne où il voisine avec d’autres; projets divers, esquisses et travaux en cours. Mais où il rivalise aussi et surtout avec d’autres versions de lui-même. À y regarder de loin, elles se ressemblent toutes, ces versions, et de plus en plus à mesure que tu replonges. Pourtant, si on les regarde de plus près, de menues différences apparaissent. Un mot a disparu ici, remplacé par un autre; plus loin, c’est une phrase qui a migré vers un autre paragraphe, un adjectif est apparu, un nom a mué. Un paragraphe entier s’est volatilisé, un personnage a changé d’identité. Mais ces différences, les fondations posées et une fois terminé le gros œuvre, sont somme toute minimes et ne modifient en rien l’esthétique générale du roman. Alors à quoi bon? Pourquoi y retourner sans cesse, pourquoi ne pas laisser le texte reposer en paix comme la dépouille qu’il est voué à devenir?

Car une fois qu’il en sort, de ton crâne, ce texte ne t’appartient plus. Tu l’oublieras. Ne garderas de lui en mémoire que des traces fragiles, des instants d’écriture, des matins dans le noir et le goût du café brûlant les mots sur le bout de ta langue. Ça ne te viendrait pas à l’idée de reprendre, de retravailler le texte composant Charøgnards par exemple; ce qui évidemment ne veut pas dire que le texte, dans son état actuel et définitif, ne te paraisse pas perfectible — non qu’il s’agisse là d’un cheminement vers une quelconque perfection, du reste, forcément douteuse en la matière tant elle poserait l’existence du texte, celui-là même qui n’existe qu’en tant qu’il aiguise et aimante l’écriture dans son procès même, procès en dehors duquel il retourne aussitôt dans les limbes de l’indéterminé et du mouvant.

Alors pourquoi? Tu l’ignores. Que le texte puisse ne plus t’appartenir, au fond, ce n’est pas ça qui te pose problème. Cette obsession qui te retourne au texte n’a donc à tes yeux pas grand-chose à voir avec un éventuel caprice d’auteur. Il ne s’agirait pas, pour toi, d’asseoir ton autorité sur sa matière textuelle — de la sculpter encore selon tes désirs, tes ambitions. Il y va plutôt, sans doute, de ta propre relation, finissante, au texte et à l’écriture.

Car, oui, sans doute sens-tu que la fin approche, que tu t’apprêtes à le quitter, ce texte. Tu l’as longtemps cherché comme on cherche un inconnu dans une foule. Tu as dû le croiser une paire de fois sans le reconnaître. L’as manqué à plusieurs reprises. L’as pris pour un autre. Puis maintenant qu’il est là, enfin tu crois que c’est lui — c’est sans doute pour ça que tu en examines encore toutes les coutures, en redessines une dernière fois les contours —, tu n’oses plus le quitter; car tu sais cette fois que tu ne le retrouveras plus. Tu n’auras plus la force ni l’envie de partir à sa recherche. Tu l’auras laissé filer pour de bon et la foule aura changé ses visages. C’est un autre déjà que tu entrevois là-bas, flou, vierge et mal chantourné, fuyant dans la nuit qui s’annonce. C’est lui que tu auras envie de traquer désormais.

Pour autant, tu sais très bien que le roman qu’on enferme entre deux couvertures, ce n’est pas tant le texte qu’on a fini par trouver que celui qu’on ne cherche plus.

 

 

10 novembre 2016.