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Les déclarations d’intention sont trompeuses. Au fond, on ne sait jamais trop ce qu’on veut faire. Il y a bien une vague direction qui se dessine, mais sa destination demeure inconnue au moment où on se lance. L’écriture, c’est aussi une forme de désir. Or si l’écriture perdure, c’est que l’objet de son désir se déplace, se retranche, glisse, fuit, se transforme. On avance, on cherche, on creuse, on frôle, on flirte, on caresse mais on ne saisit pas. Cette absence de saisie: est-ce en ça que consisterait l’échec? L’échec fait-il partie intégrante de toute écriture? Que serait une écriture qui ne connaîtrait pas l’échec? C’est-à-dire qui serait parvenue à abolir tout écart, toute distance entre son mouvement et l’objet derrière lequel elle court?

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Autre titre un temps envisagé: Les Gosses.

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Début 2012 (ça doit être le mois de février?), au moment où tu lis Les Gommes (un peu avant ou un peu après?), tu es dans un village-vacances. Il fait gris, la Mer du Nord n’est pas loin mais tu ne la verras pas. C’est la première fois que tu mets les pieds dans ce genre d’endroit, où tout est pensé-conçu pour les touristes. Qui entrent dans le parc et n’en sortiront plus de tout leur séjour. (Plus tard, tu liras W ou le Souvenir d’enfance de Pérec. Sans doute le souvenir du huis-clos qui te suggère, maintenant, ce rapprochement. Ou plus récemment La Fiction Ouest de T. Decottignies.) Il y a même des lapins qui batifolent sur l’esplanade. Y avait-il un lac? Oui. Tu crois que oui. Mais n’en es plus sûr: la géographie du lieu se confond désormais dans ton esprit, sept ans plus tard, avec celle qui servira de décor au roman. S’y dégage en tout état de cause quelque chose de vaguement idyllique, comme une vaine tentative de reconstruction pastorale. Sauf que ce n’est pas exactement en ces termes qu’on vend le projet aux classes moyennes. En février 2012, le ciel est bas. Les nuages humides. Le gris coule sur les toitures et les cottages identiques. Un grand bâtiment de tôle est posé au cœur du parc. De gros boyaux s’entortillent à l’extérieur. Des toboggans qui se jettent dans la piscine. Il y a le « Balooba », l’espace de jeu intérieur avec ses châteaux gonflables et ses chaussettes PVC tendues à l’hélium sur lesquelles sont plaquées des figures de clowns immuables. Les enfants voudront y retourner tous les jours. Tu es un touriste comme un autre. Te contentes de ce qu’on t’offre. Peu importe si c’est la même chose pour tout le monde. Vos désirs, vos besoins, vos envies — tout ça bien sûr est calculé, préparé. Étudié. Anticipé. Le monde est le même pour tous. On s’y aménage des espaces qu’on est surpris de voir déjà occupés par d’autres. La promenade en forêt. Le footing du dimanche matin. La plage aux beaux jours. (Les beaux jours: pendant un temps, c’est ainsi que tu avais envie d’intituler le roman.) Tu tentes de prendre un peu de recul sans pour autant bouder ton plaisir. Deux choses à retenir: 1/ l’uniformisation des désirs, 2/ l’impression de simulacre qui flotte sur l’ensemble. C’est à partir de ces deux aspects que naîtra le projet du #3, qu’il tentera de concilier. Dans une sorte de faux roman policier. Un peu à l’image des Gommes.

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De tous les nouveaux-romanciers, Alain Robbe-Grillet est sans doute celui qui, aujourd’hui, a le plus mauvaise presse. Du moins est-ce l’impression que tu as. Simon, Sarraute, Butor, Pinget… On peut les mentionner sans rougir. Tandis que Robbe-Grillet, tu ne sais pas — il semblerait que son cas soit plus délicat. Tu ignores pourquoi. Est-ce parce qu’il était académicien? Est-ce parce qu’il a tenté de théoriser le « nouveau roman », en devenant une tête pensante, un chef de file? Est-ce à cause du tour érotico-pornographique qu’ont pu prendre certains de ses textes? Peu importe. C’est en 2012 que tu lis ton premier Robbe-Grillet. Les Gommes. Ça faisait longtemps que tu devais le faire. Il y avait là tous les ingrédients du polar, traités de manière quasi parodique. Wallas en enquêteur piégé. La déconstruction patiente du tragique annoncé par l’exergue. La mécanique narrative qui s’énonce à rebours. Et sans doute est-ce en partie ça qui d’emblée t’a séduit: la façon dont opère le narratif. On voit souvent en Robbe-Grillet un maniaque de la description, un obsédé du détail, un fétichiste de la précision. Or la description, chez lui, n’élimine pas le narratif. Le descriptif est un complément essentiel de la narration. Car c’est lui qui l’enraye, qui fait patiner le récit autant qu’il en assure les raccords ou les raccrocs. Il y a là quelque chose de mécanique, de machinique — machines, rouages, pignons, cordages (voir l’invention des machines de torture par exemple)… Pas étonnant au fond que Robbe-Grillet se soit aussi très tôt tourné vers le cinéma et donc l’art du montage. Il faudrait étudier tout ça, si ce n’est pas déjà fait. Toujours est-il que c’est ce travail, non pas tant sur la description que sur la narration — cet axe syntagmatique, orienté, horizontal — qui t’a d’emblée intéressé. Ça et, ce qui est peut-être la même chose, cette façon de trouer la trame, de replier la ligne sur elle-même, ces accrocs qu’on camoufle (mal) dans les raccords, comme, oui, autant de traits de gomme; quelque chose était là, ou aurait pu être là, qu’on a effacé — telle une esquisse, un travail préparatoire qui ne dissimule ni ses hésitations ni ses ratés. Et l’obsession du trait qui repasse, tente de corriger, de rectifier. Faussement. Car le trait n’est jamais droit. Il boucle. Et dans la boucle quelque chose se perd. L’intrigue se creuse. L’énigme épaissit. Le mystère, le silence.

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Tu exhumes le projet maintenant. Il le faut. Car c’est là, dans ces années passées à l’écrire, ces pages qui s’accumulent, que se trouve l’échec. L’échec est-il situable? datable? A-t-il des coordonnées précises que tu pourrais retrouver? Un mot, une phrase qui désoriente le projet, lui fait prendre un tour dangereux, un mauvais virage? Il te suffirait alors de retracer le chemin en sens inverse, rembobiner la chute dans le rien, rebrousser les pages, retrousser les phrases jusqu’au point d’impact, l’instant T où tout fout le camp. À moins que l’échec ne lui ait été consubstantiel, à ce projet. Qu’il ait guetté là, tapi dans le concept même qui allait nourrir l’écriture; depuis le départ.

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Le projet a été conçu au printemps 2012. Tu étais alors dans l’écriture de ce qui allait devenir À tous les airs. Tu ne retrouves plus les premiers fichiers, qui ont dû se perdre lorsque tu as changé d’ordinateur. Tu as certainement esquissé quelques idées à gros traits. Une orientation. D’après les fichiers les plus anciens que tu as pu retrouver, tu as commencé à écrire à l’été 2013. Une dizaine de pages. Histoire de voir si ça prendrait. Tu savais toutefois que ce texte, il te faudrait l’écrire plus tard. Tu ne cours qu’un texte à la fois. En 2013, À tous les airs — alors intitulé Ritournelle du cimetière — avait été profondément remanié, et était alors assez proche de sa version définitive. Tu es passé au texte suivant, Les Charognards, dont la première version a été écrite entre septembre 2013 et juin 2014. (Il faudrait vérifier l’exactitude des dates.) Ce n’est qu’après avoir confié le manuscrit des Charognards à P., à l’été 2014, que tu as pu te mettre à temps plein à l’écriture de ce troisième texte. À partir du mois de juillet, donc. Jusque fin décembre. Six mois d’écriture. Cent vingt pages. Et une vision plus claire d’où tu allais, de ce vers quoi tu tendais. Le projet a ensuite été mis entre parenthèses pour préparer la publication de Charøgnards — son titre définitif. Et tu n’y es revenu qu’en mars 2015. Tu entames alors une nouvelle phase d’écriture qui te mène jusqu’en novembre. Où il t’a fallu reprendre Ritournelle en vue de sa publication. Deux ou trois versions amendées et corrigées ont été nécessaires pour arriver à À tous les airs. Il était temps que ce texte paraisse, sans quoi tu l’aurais encore retouché. La publication était le plus sûr moyen de t’en débarrasser définitivement. Ce n’est qu’au printemps 2016 que tu as rouvert le #3. Timidement d’abord. Puis tu as repris un travail plus assidu à l’été. La première ébauche du roman a été terminée fin octobre 2016. Le roman comptait alors 338 pages; 92 191 mots. Qu’aurait pu suivre la mention Été 2013 – Automne 2016.

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Le problème, c’est que depuis le départ, depuis tes premières lignes en 2011, tu es strictement infoutu d’émettre le moindre jugement constructif sur ce que tu fais. Tu admires celles et ceux qui sont capables d’abandonner un projet, qui parviennent à deviner les impasses, à rebrousser chemin. Qui se disent que telles pages sont médiocres, qu’elles n’apportent rien, que tel travail est superficiel et ne mènera nulle part. Ces écrivains savent anticiper. Ont sans doute une idée plus précise de ce qu’ils ou elles recherchent. Une démarche plus assurée. Une confiance sereine en leurs opérations. Un jugement sûr. Ces écrivains savent retrancher, savent délester, savent étoffer lorsqu’il le faut, savent rythmer leurs pages. Savent reconnaître l’erreur. Voient l’échec approcher. Sans doute savent-ils à quoi il ressemble, à quoi le reconnaître, quels signes l’annoncent. Toi, non. Tu n’as pas encore appris. Alors tu avances, continues d’avancer, t’accroches au projet, te dis qu’il faut continuer sans voir que tu ne peux pas continuer, tu vas donc connement continuer sous le regard narquois du grand Sam qui a sans le vouloir tracé le chemin grotesque et improbable sur lequel tu t’enfonces, cap au pire, vers un ratage en grande pompe car non, toi, à l’évidence, tu n’as pas su faire mieux.

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Tu n’es pas Beckett. Tu n’auras jamais le Prix Nobel. Tu n’auras peut-être jamais le moindre prix pour ce que tu écris. Tu as déjà pu dire, en tout cas tu l’as fortement pensé, que tu t’en foutais royalement. Quand on écrit sérieusement (définir « sérieusement » en la circonstance), on n’écrit pas en vue des lauriers dont on pourrait se faire coiffer. Merci. Tout écrivain un tant soit peu sérieux (définir « sérieux » en la circonstance) te le dira. Suffit de tendre l’oreille aux alentours des mois d’octobre-novembre. « Comment la remise d’un prix fait-elle flamber la cote de celui qui le remet ? Peut-on imaginer un prix qui enraye cette économie et ne revienne pas tout droit dans la poche du jury ? » (A. Ronell) Tu t’abstiendras de répondre, ne sachant pas quelle réponse apporter. Ce que tu peux bien penser des prix littéraires par ailleurs ne regarde que toi. (Si vous lisez ces lignes, il y a fort à parier que vous connaissez déjà très bien tout ça, vous n’êtes pas dupe, on ne vous la fait pas, et vous n’avez sûrement besoin de personne pour vous raconter les coulisses de la gloire littéraire. Non, si vous êtes là c’est que vous êtes plus pervers que ça. L’intérêt que vous traquez dans ces lignes ne se porte pas sur la fabrique du succès. Non-non, vous avez été attiré par l’échec dont on vous promet le récit, et vous avez eu envie de vous marrer un peu en lisant l’histoire de l’écrivain raté qui explique — ou tente de, revoyez vos attentes à la baisse, écrivain raté, ça doit vous mettre sur la voie… — comment il a foiré son dernier texte et pourquoi personne n’en a voulu. Vous avez eu envie de vous payer un peu sa poire non sans toutefois lui offrir un peu de votre pitié. Vous en aviez en stock. C’est gentil et cruel à la fois de votre part. Vous êtes comme ça. On ne vous apprend rien.)

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Un écrivain ne parle pas de ses échecs. Il les garde pour soi. Ou s’il en parle, c’est pour mieux fanfaronner et rappeler d’où il écrit. Ça n’aura échappé à personne, Beckett était un pitre. Combien d’écrivains ont cru bon reprendre à leur compte sa maxime désormais usée, Try again. Fail again. Fail better. Hein? Et puis. Un peu d’honnêteté. On veut tous à un moment ou à un autre toiser l’échec dans toute cette splendeur — toi aussi, toi le premier tu veux rater mieux, comme Sam; toi aussi tu veux un échec au poil, un échec parfait et raffiné de texte en texte. Publiés, les textes. Et avec quelques honneurs. Cela va sans dire. Or Beckett écrit ces lignes au début des années 1980. Worstward Ho, dont elles sont extraites (qui en 1991 deviendra dans sa traduction française Cap au pire — ben voyons), date de 1983. Beckett reçoit le Nobel de littérature en 1969. Soit 83 – 69 = quatorze ans plus tôt. Quatorze (14). Tu vois un peu? À ce rythme-là on peut toujours se vanter d’« échouer mieux ». Beckett est publié chez Grove Press aux États-Unis, Calder à Londres. Les Éditions de Minuit en France. Rater mieux? Mon cul, ouais, as-tu envie de dire. En d’autres termes, il se fout bien de ta gueule, le vieux Sam, qui sait très bien, le salopard, qu’on ne lui arrive pas à la cheville. Personne.

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Commencer par là. Par dire — poser comme une prémisse possible — qu’il s’agirait en quelque sorte de cartographier l’échec, d’en raconter l’histoire. Ici donc tu tenterais de dessiner l’histoire de ce qu’il conviendrait de taire. Car enfin il n’est pas convenable de parler de ce que l’on rate. Si c’est raté, c’est raté : qu’y a-t-il à en dire ? Rien, au fond. C’est comme ça, point. L’échec d’emblée défie et défait le dire — combien de fois n’a-t-on pas entendu quelqu’un refuser la moindre parole, le moindre contact, la moindre explication après une cuisante défaite. Je préfère ne pas en parler. Parler ne fait que remuer le couteau dans la plaie. Parler ne fait que prendre la mesure du gâchis, de cette énergie perdue, cette vaine dépense, ces réveils pour rien tôt le matin, le goût amer du café qui brûle la langue, ces efforts qui n’ont rien donné. Non-retour sur investissement. Et merde. Au lieu de ça on aurait pu —. Or à commencer ainsi (et très honnêtement tu ne vois pas trop comment tu pourrais commencer autrement), par dire que ce texte se propose de raconter l’histoire d’un échec, et donc se propose en quelque sorte de parler, de dire là où, et quand, précisément il n’y a rien à dire, c’est admettre que ce texte que tu t’apprêtes à écrire est un texte en trop, un texte qu’en vertu du bon sens il ne faudrait pas écrire sur un autre, raté et mis sous rature, qu’il n’aurait pas fallu écrire. Autrement dit, au-delà d’une probable impudeur seraient peut-être aussi réunies les conditions mêmes qui rendent possible la littérature en tant que celle-ci ne se donnerait que dans le redoublement stérile de toute parole. Oui, dis-le en ces termes pour commencer — si tant est qu’ils aient un sens, et quoi qu’il vaille.

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. 13 avril 2017 – 22 mai 2017 .

13.

 

Tu viens d’achever le roman #3, commencé il y a presque trois ans. À quasiment chaque pallier de son écriture, tu l’as laissé reposer pour rouvrir les grilles de ton cimetière. Chaque fois la même rengaine: tu retires ici, tu rajoutes là; retouches, retranches; ratures, remplaces. Tu pourrais faire ça des années encore. Les versions se sont succédé: 30 juin 2014, 5 septembre 2015, 2 décembre 2015, 15 mars 2016, 26 octobre 2016… Son sort reste indécis pour l’heure. Depuis la décision de publier Charøgnards, on visait 2017. Il a récemment été question aussi que la publication soit repoussée à 2018. Plusieurs fois t’est venue l’idée de refuser la publication du roman. Ce qui est bête. Tu y as consacré tellement de temps et d’énergie. C’est juste qu’à tes yeux le texte ne vaut que dans le parcours d’écriture qu’il permet de baliser. Ce qui fait aussi que tu te sens loin de ce texte maintenant, malgré les incessantes immersions. Ce roman, qu’il soit ou non publié, existe bel et bien pour toi; il aura rendu des choses possibles, tracé des lignes de fuite, infléchi tes trajectoires d’écriture. C’est de lui, depuis son cœur, qu’est né Charøgnards. Sa valeur, comme celle de tout texte, de toute œuvre, ne se situerait pour toi que là, dans ce marquage temporel, dans les jalons plantés. Or plus il tarde à paraître, plus sa réception risquera d’être truquée, en quelque sorte, le regard porté sur lui comme à la mauvaise distance. Tu en parles avec P. Qui prend la décision de le publier à l’automne, en octobre. Tu as quelques jours pour préparer sa sortie. Les choses d’un coup se précipitent. Tu te replonges une dernière fois dans le roman, du 12 au 22 mai, te disant que toute correction apportée maintenant te fera gagner du temps lors de la relecture des épreuves: tu iras vite alors, ne procéderas qu’au nettoyage du texte, traqueras les dernières coquilles, élimineras les dernières scories. Tu as activé le suivi des modifications par curiosité. Tu effectues 831 retouches, procèdes à 450 insertions, 361 suppressions. Tu y vois quelque chose de maladif. Ces modifications, toujours superficielles — car depuis la version de septembre 2013 tu as choisi de rester fidèle à la forme arrêtée, aux partis pris esthétiques, à l’ambiance générale du texte —, tu pourrais en apporter autant à chaque fois que tu rouvres ton fichier; il ne tient pas en place ou tu t’acharnes. Ça t’avait déjà marqué à l’époque où tu terminais la relecture des épreuves avant l’impression de Charøgnards; cette frénésie de dernière minute, ces signes de fébrilité, cette réticence sans doute à laisser le texte s’éloigner définitivement.

Tu vois s’agiter sous tes yeux cette dame d’un autre âge, tu es témoin, mi-amusé, mi-anxieux, des derniers soubresauts d’un texte entamé il y a six ans, ayant subi mille métamorphoses et préservé ses mystères, sur le point enfin de trouver paix et repos sous sa couverture. P. te l’a envoyée il y a quelques jours; elle est belle dans sa robe de velours.