. 13 avril 2017 – 22 mai 2017 .

13.

 

Tu viens d’achever le roman #3, commencé il y a presque trois ans. À quasiment chaque pallier de son écriture, tu l’as laissé reposer pour rouvrir les grilles de ton cimetière. Chaque fois la même rengaine: tu retires ici, tu rajoutes là; retouches, retranches; ratures, remplaces. Tu pourrais faire ça des années encore. Les versions se sont succédé: 30 juin 2014, 5 septembre 2015, 2 décembre 2015, 15 mars 2016, 26 octobre 2016… Son sort reste indécis pour l’heure. Depuis la décision de publier Charøgnards, on visait 2017. Il a récemment été question aussi que la publication soit repoussée à 2018. Plusieurs fois t’est venue l’idée de refuser la publication du roman. Ce qui est bête. Tu y as consacré tellement de temps et d’énergie. C’est juste qu’à tes yeux le texte ne vaut que dans le parcours d’écriture qu’il permet de baliser. Ce qui fait aussi que tu te sens loin de ce texte maintenant, malgré les incessantes immersions. Ce roman, qu’il soit ou non publié, existe bel et bien pour toi; il aura rendu des choses possibles, tracé des lignes de fuite, infléchi tes trajectoires d’écriture. C’est de lui, depuis son cœur, qu’est né Charøgnards. Sa valeur, comme celle de tout texte, de toute œuvre, ne se situerait pour toi que là, dans ce marquage temporel, dans les jalons plantés. Or plus il tarde à paraître, plus sa réception risquera d’être truquée, en quelque sorte, le regard porté sur lui comme à la mauvaise distance. Tu en parles avec P. Qui prend la décision de le publier à l’automne, en octobre. Tu as quelques jours pour préparer sa sortie. Les choses d’un coup se précipitent. Tu te replonges une dernière fois dans le roman, du 12 au 22 mai, te disant que toute correction apportée maintenant te fera gagner du temps lors de la relecture des épreuves: tu iras vite alors, ne procéderas qu’au nettoyage du texte, traqueras les dernières coquilles, élimineras les dernières scories. Tu as activé le suivi des modifications par curiosité. Tu effectues 831 retouches, procèdes à 450 insertions, 361 suppressions. Tu y vois quelque chose de maladif. Ces modifications, toujours superficielles — car depuis la version de septembre 2013 tu as choisi de rester fidèle à la forme arrêtée, aux partis pris esthétiques, à l’ambiance générale du texte —, tu pourrais en apporter autant à chaque fois que tu rouvres ton fichier; il ne tient pas en place ou tu t’acharnes. Ça t’avait déjà marqué à l’époque où tu terminais la relecture des épreuves avant l’impression de Charøgnards; cette frénésie de dernière minute, ces signes de fébrilité, cette réticence sans doute à laisser le texte s’éloigner définitivement.

Tu vois s’agiter sous tes yeux cette dame d’un autre âge, tu es témoin, mi-amusé, mi-anxieux, des derniers soubresauts d’un texte entamé il y a six ans, ayant subi mille métamorphoses et préservé ses mystères, sur le point enfin de trouver paix et repos sous sa couverture. P. te l’a envoyée il y a quelques jours; elle est belle dans sa robe de velours.

 

. 4 juillet – 17 octobre 2014 .

12. 

 

Tu as rencontré P. A. début juillet. Vous vous êtes vus pour évoquer la publication du roman. Les choses commencent à se dessiner: il pourrait voir le jour en septembre 2015 ou janvier 2016. Ça te paraît encore loin. Tu en as profité pour lui laisser un exemplaire de tes Charognards, dont tu viens de terminer la récriture, ainsi que la dernière version reliftée de ta dame du cimetière. Aujourd’hui il t’appelle. Il a fini la lecture des Charognards et te propose de le publier en septembre 2015. Ta dame devra patienter. Tu hésites; ce n’est pas la façon dont tu avais vu les choses mais son enthousiasme te flatte à nouveau. Et puis ces questions ne sont pas les tiennes — tu lui fais confiance, te ranges à sa décision, te dis que ce sera l’occasion de retoucher encore au texte, de prendre le temps de régler sa mécanique. Tu ne toucheras plus aux Charognards avant le travail d’édition pour le livre qui devrait débuter aux alentours de janvier-février 2015. Le troisième roman prend forme dans un coin de ton esprit. Tu rouvres les notes que tu avais prises, l’ébauche que tu avais commencée. Entre-temps, tu re-traverses ton cimetière, aménages, nettoies, polis quelques détails ici ou là.

 

 

L’écriture du #3 avance bon train. Depuis l’été tu y consacres tout ton temps d’écriture. Tu as hâte que paraissent tes Charognards. Tu es terrifié aussi. Dans un an, si tout va bien, le roman aura vu le jour. Ta vieille dame, elle, traîne encore les pieds en se promenant à l’intérieur de ton crâne. Quelque chose dans ce roman te chiffonne encore. Tu le sens s’éloigner de plus en plus. Tu écris alors:

« Cela fait maintenant plusieurs mois que j’ai refermé ce qui est devenu À tous les airs. Je ne sais toujours pas aujourd’hui si ce texte verra jamais le jour. Cette question ne m’appartient pas mais je ne peux m’empêcher de penser que, d’une certaine manière, c’est sans doute la meilleure chose qui puisse lui arriver. De ne pas être publié. Car c’est aujourd’hui encore, malgré l’achèvement — provisoire — d’un deuxième roman et un projet en cours qui accapare tout le temps que je consacre à l’écriture, un texte qui me hante — à moins, là encore, que ce ne soit moi qui le hante; comme si j’avais pu devenir, au gré d’une ironie qui m’échappe, ce personnage errant dans les allées dérobées de ce cimetière qu’est tout roman, du moins en tant qu’il est le dépositaire d’une pensée achevée. Or, et c’est là sans doute son problème — l’un d’entre eux, il y en a sûrement bien d’autres —, À tous les airs m’apparaît depuis quasiment le début, en tout cas de plus en plus, comme un texte inachevé, voire un texte de l’inachevé, qui portait déjà en lui son principe d’inachèvement (évidemment je ne le voyais pas à l’époque où j’ai entamé le projet). Je ne me fais au fond que peu d’illusions et je crois bien savoir qu’aucun texte ne peut jamais véritablement être achevé (que serait, que vaudrait un texte pour lequel l’auteur pourrait n’avoir aucun scrupule? sur lequel jamais il ne se poserait la moindre question? dans lequel il aurait cessé d’errer?). On ne fait au fond que le remiser dans des archives (un site, un catalogue, une correspondance, une bibliothèque). L’achèvement est le fruit d’une décision — d’une coupure, d’une césure. La mienne (les miennes), dans le cas d’À tous les airs, m’était en quelque sorte interdite, ou n’était autorisée que comme un simulacre, un geste hésitant (« Elle hésite… »). Bref, cette décision, je suis revenu plusieurs fois dessus et je sais que j’y reviendrai encore. À tous les airs, ce titre emprunté à Rimbaud, au fond le dit sans doute mieux que je n’aurais pu l’espérer — plus qu’une simple déclinaison de possibles narratifs, c’est ainsi que je le lisais dans un premier temps, ce titre dit combien l’achèvement est illusoire, que tous ces airs sont volatiles et ne valent pour autant qu’ils ne sont pas figés — ne valent que pour autant qu’ils se prolongent, se répètent, se reprennent dans les marges silencieuses du texte. De sorte que l’œuvre, celle peut-être dont je rêvais — Agamben écrit de jolies choses à ce sujet —, est celle qui ne se laisse pas appréhender, sans cesse repoussée, délogée, relogée de reprise en méprise, dans les blancs du texte, le silence et le mystère (« ce qui est tu », rappelait Agamben, justement) imperturbables de ce personnage (ou son refus) venu se loger dans le tombeau vide d’un texte — ouvert, inlassablement creusé, en chantier toujours — et donc potentiellement fermé le temps infini des travaux. »

 

. 16 avril – 30 mai 2014 .

11.

 

Tu viens d’achever le premier jet d’un texte intitulé Les charognards. Tu décides de laisser le texte reposer, de ne pas précipiter les choses. Tu as encore en mémoire l’épisode du Cimetière de la dame aux mystères, envoyé trop tôt aux éditeurs dans une forme que tu maîtrisais mal. Tu sollicites à nouveau l’avis d’A., toujours sûr et précieux. Tu as déjà cerné certains éléments problématiques sur lesquels tu souhaiterais revenir. En attendant, tu rouvres ton cimetière, dans lequel tu n’as pas mis les pieds depuis de longs mois maintenant. De quoi le voir d’un œil différent. Tu sais ce que tu veux: alléger l’écriture, vérifier les enchaînements, ne pas t’encombrer de passages inutiles. Resserrer les choses autour de ton gendarme, clarifier certains enjeux. Tu écris maintenant depuis bientôt trois ans. De façon régulière. Ne t’octroies que quelques jours de repos. Tu as remarqué une chose — tu as beaucoup de mal à retrancher et à élaguer. Ce qui t’agace. Tu te dis qu’il faudrait que tu aies un regard plus acéré sur ce que tu écris, que tu sois capable de reconnaître ce qui est « bon » de ce qui l’est moins. Mais non. Les choses ne se passent pas comme ça. Tu essaies de comprendre pourquoi. Tu te dis que ça a peut-être à voir avec le fait que tu écris peu mais récris beaucoup. La phrase en gestation, tu reviens dessus, déplaces ton curseur en permanence, la rembobines en cours de phrasé, la rejoues, modifies un accent ici, en déplaces un autre là. Tu commences à douter de la spontanéité de ton écriture. De sorte qu’une fois composé, un paragraphe a déjà subi mille retouches. Chaque nouvelle relecture procède de la même manière: si la structure du texte évolue peu — tu as néanmoins réagencé l’ouverture —, de nombreuses micro-retouches sont déposées à sa surface. Tu t’es difficilement résolu à retirer certains passages, dont un assez long qui pourrait devenir une nouvelle autonome. Les autres chutes seront perdues. Sur les conseils de P. A., avec qui tu es resté en contact mais que tu n’oses encore appeler « ton éditeur », tu modifies le titre. Tu en as envisagé plusieurs; tu retiens À tous les airs, emprunté à Rimbaud.

 

. 21 novembre 2013 .

10.

 

Ton manuscrit continue de circuler chez quelques éditeurs. Pour certains, les réponses ne tardent pas à arriver. Négatives, toutes. Mais parfois un mot les accompagne pour vanter la maîtrise de l’écriture et témoigner l’intérêt procuré à la lecture. Cette histoire de « maîtrise » t’étonne un peu, toi qui as encore un mal de chien à comprendre ce que tu as tenté de faire au juste avec ce texte. Mais tu as fixé ton attention sur Quidam. Avec qui tu as échangé plusieurs messages depuis la mi-septembre. Le manuscrit est en lecture depuis plusieurs semaines maintenant; faut-il voir un signe positif ou négatif dans cette absence de retour? Tu renvoies un message pour t’enquérir du statut de ton manuscrit. Tu espères ne pas brusquer les choses. L’éditeur t’appelle dans la soirée. Il est embêté. Commence par te dire qu’il a aimé ton texte, qu’en temps normal il serait prêt à le publier dans la foulée. La conversation dure une dizaine de minutes. Il te pose des questions. T’explique sa situation et les raisons pour lesquelles, malgré son désir, il ne peut pour l’instant s’engager fermement. Il comprendrait que tu veuilles passer ton chemin, ne veut ni ne peut te retenir. Tu aimes sa franchise; es flatté par la lecture qu’il a faite du manuscrit, qu’il parvient à te montrer sous un jour différent. Tu raccroches le téléphone. Ne sais trop quoi en penser, partagé entre le soulagement et la joie de savoir que ce texte, malgré ses défauts, malgré ses partis pris, puisse plaire et rencontrer un lectorat, et l’incertitude quant à son sort, lié aux aléas de l’édition. Il te faudra prendre ton mal en patience. Les choses devraient se décanter dans l’année qui suit. Ça te paraît si loin, tu n’oses te réjouir. Le texte lui-même, déjà, maintenant que tu as l’esprit entièrement bouffé par tes charognards, te semble logé dans une poche de temps qui se referme et s’éloigne. Rien n’est fait. Pour l’heure, tu décides de laisser ta Ritournelle à son propre destin.

 

. juillet-septembre 2013 .

9.

 

Tu démontes le texte, le mets en pièces. Fragment par fragment, tu le recomposes maintenant. Ton narrateur est mort et enterré, les « ébauches » sont dissoutes et disséminées aux quatre coins du roman. Tu retouches à l’identité de certains personnages. Le nouvel agencement qui prend forme te convient mieux, défini maintenant par un va et vient narratif permanent. L’écriture se fait cyclique, repasse par les mêmes points en tâchant de les emporter, de les déplacer imperceptiblement. L’élan narratif, quoiqu’en trompe-l’œil et en permanence court-circuité, te paraît plus dynamique. Pour autant les choses ne sont toujours pas plus limpides dans ton esprit. Tu finis par t’en accommoder, te dis que c’est sans doute mieux ainsi, le signe que travaille au cœur même de l’écriture une force qui lui est propre, proche de l’intuition qu’illusoirement tu voulais privilégier au moment où, il y a deux ans, tu te mettais à écrire. Tu essuies dans le même temps d’autres refus et regrettes d’avoir envoyé le manuscrit si vite, de ne pas avoir su déchiffrer plus tôt tes réticences. Erreur de débutant, te dis-tu. On ne t’y prendra plus. Ton cimetière fait peau neuve; tu lui trouves un nouveau titre. Ritournelle du cimetière. Tu le relis une dernière fois fin août. Sans doute y retoucheras-tu encore, mais tu es sûr d’une chose: cette version, tu l’assumes davantage. Sa forme est définitive. Tu ne reviendras pas sur tes partis pris.

 

Début septembre, tu tournes la page; te replonges intégralement dans l’écriture de tes « Charognards ». Dans les temps creux, tu recontactes certaines des maisons d’édition qui ont déjà refusé le manuscrit dans sa version initiale. Pas toutes. Tu expliques en quelques mots que si l’esprit du texte reste sensiblement le même, la forme, elle, a évolué, qu’esthétiquement, c’est un autre roman. Certaines acceptent de recevoir la nouvelle mouture. Pas toutes. Tu élargis tes recherches. Tu rouvres la liste d’éditeurs que tu as compilée, retournes sur les sites web, notes les adresses. Pour certaines d’entre elles, il y a peu d’espoir à avoir, tu ne te fais guère d’illusions. Deux ou trois parmi elles, toutefois, t’attirent, avec lesquelles, à en juger par leur ligne éditoriale, tu t’imagines des affinités. Dont Quidam éditeur, que tu as découvert il y a quelques mois par l’entremise de B. — qui y publie certaines de ses traductions —, à un moment où la maison n’acceptait plus les envois de manuscrits; ça t’a évité d’envoyer une version bancale de ton texte, ce dont tu te félicites. Apparemment cette politique est toujours d’actualité. Tu hésites; n’as rien à perdre. Tentes une approche. Le 10 septembre tu envoies un mail pour t’enquérir de la politique d’envoi des manuscrits; tu as bien vu qu’il était précisé sur le site qu’ils ne souhaitaient plus en recevoir pour l’heure et tu te demandais si cette politique était toujours d’actualité. Tu reçois une réponse dans la foulée:

Bonjour,

Si vous êtes le Vanderhaeghe qui écrit sur Robert Coover, alors tout est ouvert. Je suis disposé à entendre ou lire ce que vous souhaiteriez proposer mais il faut que vous sachiez que Quidam est en stand-by au moins jusqu’à la fin de l’année.  Sinon, non, et en ce cas, désolé pour vous.

Cordialement,

Pascal Arnaud

Tu as dû relire ce message une dizaine de fois, au moins. Tu y as trouvé une heureuse conjoncture; un fructueux hasard; le signe qu’il était dangereux mais permis d’y croire. Et tu y as cru alors, malgré les refus qui arrivaient encore.

. 28 juin – 24 juillet 2013 .

8.

 

Le premier refus, attendu, t’est signifié le 28 juin par une lettre-type en provenance d’une grande maison d’édition. Tu ne t’en offusques pas, tu sais bien que les manuscrits reçus sont nombreux et qu’il est humainement impossible de faire un retour détaillé et personnalisé sur chacun d’entre eux. Le bal est ouvert: les refus s’enchaîneront. On te propose d’envoyer des timbres-poste pour récupérer ton manuscrit ou de passer directement le retirer à la maison d’édition. L’année universitaire se termine, tu vas rarement à Paris ces jours-ci. Tant pis. Cette version-là du texte est déjà périmée de toute façon. Tu as commencé à y apporter des corrections, pour le moment pas trop invasives, mais quelque chose te dérange, doutes, scrupules, repentirs. Tu reçois, en un mois, cinq lettres de refus. La dernière date du 24 juillet et est plus circonstanciée que les autres :

 

« Votre écriture est maîtrisée, saisissante par moments, et presque poétique. Néanmoins, il nous a semblé que cette maîtrise devenait un obstacle à la narration de votre roman: vos personnages ne sont guère habités, et nous peinons à entrer en contact avec cette femme dont la vie dépend de ses allées et venues dans le cimetière. Cela tient peut-être aussi à votre projet lui-même, qui impose une permanente remise en question de l’histoire en train de s’écrire. Les incursions du personnage-narrateur brouillent à dessein les pistes d’un drame dont on a du mal à percevoir clairement les enjeux. »

 

Ces quelques lignes te touchent. Tu les relis plusieurs fois. Y vois malgré le refus qu’elles signifient un encouragement. Elles te font prendre conscience que les réticences que tu pouvais avoir quant à l’agencement du texte étaient fondées. Que le texte ne plaise pas, qu’il ne convainque pas, qu’il ne corresponde pas à une ligne éditoriale, qu’il soit jugé mauvais même — tout ça t’importe peu. Ce qui compte à tes yeux c’est avant tout que le roman soit conforme à l’idée que tu en avais projetée. Qu’il réponde point par point aux exigences que tu t’es imposées. Or depuis le début, ce sont ces « incursions du personnage-narrateur » qui te gênent, tu en prends maintenant toute la mesure; elles te gênent car elles sont outrancières et en l’état tu ne les assumes pas, tu n’assumes pas la veine postmoderne qui, pour caricaturale qu’elle soit, ne l’est sans doute pas assez. Là était sans doute l’écueil que tu n’as pas su éviter. Prendre la distance suffisante et nécessaire sur une forme d’écriture — à laquelle tu voulais en partie rendre hommage — déjà définie par la distance et le recul ironiques. Il te fallait ironiser l’ironie, en quelque sorte, trouver une forme d’ironie au carré. Ce que tu n’as pas su faire. Que le personnage ne soit vu que comme une ébauche, oui, tant pis, ça tu l’assumes, tu ne le voulais pas autrement. Et si le reste du projet consistait bien à enrayer l’élan narratif, tu te rends compte avec ces quelques semaines de recul maintenant que celui-ci, cet élan narratif, devait prendre, être amorcé malgré tout pour mieux faire sentir le patinement. Tu reprends espoir et confiance. Paradoxalement. Tu y réfléchis quelques jours, en parles à C. et décides de reprendre le manuscrit en profondeur. Le narrateur intrusif sera inhumé dans les profondeurs du texte. Il faut repenser toute la structure et les enchaînements. Tu fermes ton cimetière pour travaux.

 

. 30 mars – 1er juin 2013 .

7. 

 

Tu es bien incapable de reconnaître les mérites et les défauts de ton texte, que tu relis, retouches ici ou là à la marge. Tu as contacté quelques amis dont tu sais pouvoir compter sur la franchise et dont le goût littéraire te paraît sûr. Tu te fieras à eux, ils te diront ce qu’ils en pensent. En fonction de ça, tu aviseras. Ils acceptent généreusement de te relire. Le temps est long. Tu penses à ton texte, à ta dame, déjà les remords que tu noies en ébauchant d’autres projets. Tu passes quelques jours en Gironde où tu prends quelques notes en vue d’un prochain roman. C’est là que tu reçois le premier retour, celui d’A. Tu es un peu fébrile au moment d’ouvrir son message. Que tu lis vite. Sa lecture est minutieuse et constructive, comme à chaque fois. Tu n’en attendais pas autant. Elle te rassure. Déjà tu prends de nouvelles notes, copies quelques citations extraites de tes lectures en cours que tu enterreras dans ton texte lorsque tu le reprendras d’ici quelques semaines. 10 jours plus tard, le 10 avril, c’est au tour d’A.-L. de te contacter pour te faire part de sa réaction. Tu reçois un SMS assez tôt le matin. Tu es dans le train, tu te rends à l’université. La journée commence bien, ce que tu te dis en prenant connaissance de son message. Tu la verras quelques jours plus tard, vous en parlerez de vive voix. Son enthousiasme est sincère, tu n’en doutais pas: elle t’encourage à envoyer le texte à des éditeurs. Elle te suggère deux-trois contacts qui pourraient être intéressés. Tu te rends compte que tu ne connais rien à l’édition française, hormis quelques grands noms. Tu hésites. Prends peur, anticipes l’échec. Devines que la période qui commence sera longue, pleine d’attentes et d’espoirs frustrés. Le 1er juin, tu reçois dans l’après-midi un mail très détaillé de B. Il t’a appelé jeudi pour te dire qu’il avait aimé ton texte à son tour. Tu es flatté, reprends confiance. Mais ces retours positifs t’effraient aussi. La déception risque d’être plus grande encore. Tu as commencé les envois du manuscrit. Tu ignores s’il trouvera preneur. Ça t’angoisse un peu, toute cette attente, et l’incertitude qui l’accompagne. Tu ne t’acharneras pas, ton côté fataliste, et te fais peu d’illusions. Si le roman doit être publié, il le sera un jour. Sinon —. Mais tu envisages déjà la suite, projettes d’autres romans, repenses à l’ébauche entamée en début d’année. Publié ou pas, tu continueras d’écrire. C’est pour soi qu’on écrit, pas pour les autres.

 

. fin 2012 – début 2013 .

6.

 

Ça fait un an et demi que tu creuses ce cimetière, que tu tentes tant bien que mal de l’agencer, d’en dessiner les allées, de l’habiter de restes d’intrigues. Tu rouvres à l’occasion le synopsis que tu avais esquissé, te replonges dans ce qui a servi jusqu’ici de ligne directrice au roman. Qui s’étoffe, dont les embranchements se multiplient. Tu pensais qu’il te faciliterait la tâche, que parce qu’il visait en partie à déconstruire le récit, c’était un point de départ idéal, l’occasion d’apprendre à moindres frais. Tu commences à entrevoir ton erreur. Tu avances pourtant, le doute au bout des doigts. Tu essaies de clarifier cette nébuleuse, de la recentrer, de la faire tenir. Tu te rends compte, lorsque tu tentes de décrire ta démarche aux rares personnes à qui tu en parles, que les choses ne sont pas simples. Tu te lances dans des explications dont tu ne parviens pas à t’extraire. Tu bégayes, cherches tes mots, bafouilles. Rien n’est clair, ni dans ta bouche, ni dans ton esprit. Il t’est impossible d’exposer de façon limpide les tenants et aboutissants du roman. Que tu décides d’arrêter début mars. La fin est abrupte, tu ne l’as pas vue venir. Un mouvement, un élan qui s’épuise. Le texte comporte alors 58.000 mots à peu près, se structure tant bien que mal autour d’« ébauches » biographiques que la voix narrative ensuite « débauche » à tout va. Voilà comment fonctionnerait le roman, comme une esquisse ou un brouillon, un travail préliminaire en vue d’un roman fictif qui ne s’écrirait pas. Tu t’es mis en scène à l’intérieur du texte, face à tes doutes, tes scrupules, tes réticences; tu comptes sur une bonne part d’autodérision et d’ironie mais quelque chose te chiffonne — l’outrance, peut-être, des intrusions narratives; cette incapacité à dire en deux mots en quoi le roman consiste; l’apparente facilité et la rapidité avec lesquelles tu l’as terminé. Tu maintiens ce titre, pour l’heure, Le cimetière de la dame aux mystères. Et te voilà avec un roman sur les bras, dont tu ne sais que faire.

 

. mars 2012 .

5.

 

En quelques mois l’écriture est devenue pour toi une sorte d’addiction. Tu ne laisses passer aucune occasion, écris dès que tu peux, de trois à cinq fois par semaine en fonction de ton emploi du temps universitaire. Le matin, toujours. Même créneau. C’est un moment privilégié. Tu es seul face à ton texte. Le jour se languit encore en début d’année. Tu écris dans le noir, ce qui ne plaît pas à C. Puis peu à peu tu vois le jour par la fenêtre prendre de la vigueur, tenter de se lever plus tôt à mesure que tu déposes les mots à l’écran. Il y a toujours l’odeur du café. Le ronronnement de la machine. Le bruit de tes doigts qui s’enfoncent sur les touches du clavier. Ton siège grince dès que tu remues ou étends les jambes. H. dans la chambre juste derrière toi qui parfois se retourne ou se cogne sur l’un des jouets qui l’entourent à la tête de son lit.

Tu as commis en début d’année quelques infidélités à ta dame. C’est que les idées se précipitent. Tu as commencé à ébaucher un nouveau texte, « Les charognards ». Sorte de journal pseudo-apocalyptique. Tu voulais en faire une nouvelle, as enchaîné plusieurs entrées avant de te rendre compte qu’il allait falloir y consacrer plus de temps; peut-être le prochain roman si tu parviens à terminer celui en cours. Pour lequel tu t’es mis à lire quelques livres en vue de te documenter. Il y en a un sur la naissance du cimetière; un autre sur l’économie de la mort. D’autres encore. Tu prends des notes que tu consignes dans un nouveau fichier. Tu ne sais pas trop à quoi elles vont bien pouvoir te servir, ces notes. Sans doute ces lectures te donnent-elles bonne conscience, l’impression de faire les choses comme il faut. Cependant tu découvres dans le même temps que ce rapport à la documentation ne va pas de soi en ce qui te concerne. Le projet d’écriture dans lequel tu es bien engagé maintenant suit vraisemblablement d’autres biais. La caution documentaire ne te paraît pas nécessaire: le rapport au réel, son décalque minutieux, la précision topologique, thématique, lexicale, ce n’est pas ça qui nourrit principalement ton écriture. Peu importe. Tu as longuement hésité mais au gré d’un retour dans ton ancien quartier, au mois de mars, tu décides malgré tout de t’aventurer dans le cimetière qui, dans ton imagination, a servi de point de départ au projet. Peut-être y retrouveras-tu cette vieille dame? Tu te promènes dans les allées, prends quelques photos discrètement, notes sur ton téléphone les quelques idées que l’agencement du lieu t’inspire. Là non plus il ne s’agit pas de travailler à la précision de ton écriture; le cimetière qui sert de cadre au roman, tu ne le décriras pas, pas vraiment — tu y cherches davantage une ambiance, des impressions, des coïncidences. De la matière, des idées, des images — qu’il ne s’agira pas de reproduire scrupuleusement. Juste des points de départ, des amorces à l’écriture. Des accidents. Évidemment tu y vois aussi une forme d’indécence, te pavaner là au milieu de la mort, un appareil photo et un téléphone en mains. Tu baisses les yeux. 

En sortant du cimetière, une dame est assise sur un banc, en grande conversation avec un homme et une femme. Tu t’attardes, traînes par là un regard oblique. Oui, malgré son air enjoué, tu crois bien que c’est elle.

 

. 30 décembre 2011 .

4. 

 

Tu t’es confortablement installé dans ta nouvelle routine d’écriture. Le réveil sonne, tu tends le bras pour le faire taire, te lèves aussitôt. Tu descends te préparer ta dose matinale de caféine sans laquelle tu te persuades que tu ne survivrais pas. Tu remontes à pas de loup, dans le noir, l’escalier craque sous ton poids mais tu as découvert où mettre les pieds sur quelles marches pour éviter les bruits les plus lourds. C. et les enfants dorment. Tu t’assois à ton bureau, ton ordinateur ronronne devant toi. Tu ouvres le fichier en cours, relis les quelques phrases ou paragraphes déposés la veille. Tu corriges beaucoup et souvent d’un jour à l’autre. Le texte ne tient pas en place. Tu développes ici, tu supprimes là. Puis tu rallonges le texte, en suis le tracé, surveilles ses écarts, anticipes ses bifurcations, accueilles ses caprices.

Ça fait quatre mois maintenant que tu jongles entre plusieurs fichiers thématiques. Alors aujourd’hui tu décides de les rassembler en un seul qui fournira l’amorce d’une trame au roman. Tu n’y as jusqu’ici pas songé, ton souci premier étant d’écrire au sens le plus littéral du terme: enchaîner les phrases, choisir les mots, créer de la matière, esquisser une suite possible. C’est ce qui t’a fait opter sur le plan de la méthode pour l’ouverture de plusieurs fichiers: il y en a un pour les interventions du narrateur, un autre pour l’enquête policière, un avec des scènes d’intérieur, des scènes de cimetière, les réveils du personnage… Les fichiers s’étoffent. Il faut alors commencer à penser leur agencement. Tu vas devoir structurer l’ensemble. Ce que tu tentes aujourd’hui en tissant les divers éléments sur lesquels tu travailles depuis plusieurs mois. Il en résulte plusieurs dizaines de pages agencées de façon intuitive. Que tu relis d’un trait. Il y a ici ou là des ouvertures, des greffes envisageables. Tu insères dans le texte quelques commentaires avec les pistes à suivre. Tu sais maintenant que tu iras au bout du projet. Tu ignores encore ce que tu en feras, tu es incapable d’émettre un jugement critique sur ce qui prend forme sous tes yeux. Ce que tu sais en revanche, c’est que tu y prends beaucoup de plaisir. Les deux heures que tu consacres à l’écriture passent vite. Le jour peine à se lever. A. est réveillée, tu l’entends chantonner dans sa chambre. H. ne tardera pas non plus à se manifester. Tu enregistres ton nouveau fichier sous le nom Le cimetière de la dame aux mystères.