. 5 .

Le projet a été conçu au printemps 2012. Tu étais alors dans l’écriture de ce qui allait devenir À tous les airs. Tu ne retrouves plus les premiers fichiers, qui ont dû se perdre lorsque tu as changé d’ordinateur. Tu as certainement esquissé quelques idées à gros traits. Une orientation. D’après les fichiers les plus anciens que tu as pu retrouver, tu as commencé à écrire à l’été 2013. Une dizaine de pages. Histoire de voir si ça prendrait. Tu savais toutefois que ce texte, il te faudrait l’écrire plus tard. Tu ne cours qu’un texte à la fois. En 2013, À tous les airs — alors intitulé Ritournelle du cimetière — avait été profondément remanié, et était alors assez proche de sa version définitive. Tu es passé au texte suivant, Les Charognards, dont la première version a été écrite entre septembre 2013 et juin 2014. (Il faudrait vérifier l’exactitude des dates.) Ce n’est qu’après avoir confié le manuscrit des Charognards à P., à l’été 2014, que tu as pu te mettre à temps plein à l’écriture de ce troisième texte. À partir du mois de juillet, donc. Jusque fin décembre. Six mois d’écriture. Cent vingt pages. Et une vision plus claire d’où tu allais, de ce vers quoi tu tendais. Le projet a ensuite été mis entre parenthèses pour préparer la publication de Charøgnards — son titre définitif. Et tu n’y es revenu qu’en mars 2015. Tu entames alors une nouvelle phase d’écriture qui te mène jusqu’en novembre. Où il t’a fallu reprendre Ritournelle en vue de sa publication. Deux ou trois versions amendées et corrigées ont été nécessaires pour arriver à À tous les airs. Il était temps que ce texte paraisse, sans quoi tu l’aurais encore retouché. La publication était le plus sûr moyen de t’en débarrasser définitivement. Ce n’est qu’au printemps 2016 que tu as rouvert le #3. Timidement d’abord. Puis tu as repris un travail plus assidu à l’été. La première ébauche du roman a été terminée fin octobre 2016. Le roman comptait alors 338 pages; 92 191 mots. Qu’aurait pu suivre la mention Été 2013 – Automne 2016.

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Le problème, c’est que depuis le départ, depuis tes premières lignes en 2011, tu es strictement infoutu d’émettre le moindre jugement constructif sur ce que tu fais. Tu admires celles et ceux qui sont capables d’abandonner un projet, qui parviennent à deviner les impasses, à rebrousser chemin. Qui se disent que telles pages sont médiocres, qu’elles n’apportent rien, que tel travail est superficiel et ne mènera nulle part. Ces écrivains savent anticiper. Ont sans doute une idée plus précise de ce qu’ils ou elles recherchent. Une démarche plus assurée. Une confiance sereine en leurs opérations. Un jugement sûr. Ces écrivains savent retrancher, savent délester, savent étoffer lorsqu’il le faut, savent rythmer leurs pages. Savent reconnaître l’erreur. Voient l’échec approcher. Sans doute savent-ils à quoi il ressemble, à quoi le reconnaître, quels signes l’annoncent. Toi, non. Tu n’as pas encore appris. Alors tu avances, continues d’avancer, t’accroches au projet, te dis qu’il faut continuer sans voir que tu ne peux pas continuer, tu vas donc connement continuer sous le regard narquois du grand Sam qui a sans le vouloir tracé le chemin grotesque et improbable sur lequel tu t’enfonces, cap au pire, vers un ratage en grande pompe car non, toi, à l’évidence, tu n’as pas su faire mieux.

. 2 .

Tu n’es pas Beckett. Tu n’auras jamais le Prix Nobel. Tu n’auras peut-être jamais le moindre prix pour ce que tu écris. Tu as déjà pu dire, en tout cas tu l’as fortement pensé, que tu t’en foutais royalement. Quand on écrit sérieusement (définir « sérieusement » en la circonstance), on n’écrit pas en vue des lauriers dont on pourrait se faire coiffer. Merci. Tout écrivain un tant soit peu sérieux (définir « sérieux » en la circonstance) te le dira. Suffit de tendre l’oreille aux alentours des mois d’octobre-novembre. « Comment la remise d’un prix fait-elle flamber la cote de celui qui le remet ? Peut-on imaginer un prix qui enraye cette économie et ne revienne pas tout droit dans la poche du jury ? » (A. Ronell) Tu t’abstiendras de répondre, ne sachant pas quelle réponse apporter. Ce que tu peux bien penser des prix littéraires par ailleurs ne regarde que toi. (Si vous lisez ces lignes, il y a fort à parier que vous connaissez déjà très bien tout ça, vous n’êtes pas dupe, on ne vous la fait pas, et vous n’avez sûrement besoin de personne pour vous raconter les coulisses de la gloire littéraire. Non, si vous êtes là c’est que vous êtes plus pervers que ça. L’intérêt que vous traquez dans ces lignes ne se porte pas sur la fabrique du succès. Non-non, vous avez été attiré par l’échec dont on vous promet le récit, et vous avez eu envie de vous marrer un peu en lisant l’histoire de l’écrivain raté qui explique — ou tente de, revoyez vos attentes à la baisse, écrivain raté, ça doit vous mettre sur la voie… — comment il a foiré son dernier texte et pourquoi personne n’en a voulu. Vous avez eu envie de vous payer un peu sa poire non sans toutefois lui offrir un peu de votre pitié. Vous en aviez en stock. C’est gentil et cruel à la fois de votre part. Vous êtes comme ça. On ne vous apprend rien.)

. 1 .

Un écrivain ne parle pas de ses échecs. Il les garde pour soi. Ou s’il en parle, c’est pour mieux fanfaronner et rappeler d’où il écrit. Ça n’aura échappé à personne, Beckett était un pitre. Combien d’écrivains ont cru bon reprendre à leur compte sa maxime désormais usée, Try again. Fail again. Fail better. Hein? Et puis. Un peu d’honnêteté. On veut tous à un moment ou à un autre toiser l’échec dans toute cette splendeur — toi aussi, toi le premier tu veux rater mieux, comme Sam; toi aussi tu veux un échec au poil, un échec parfait et raffiné de texte en texte. Publiés, les textes. Et avec quelques honneurs. Cela va sans dire. Or Beckett écrit ces lignes au début des années 1980. Worstward Ho, dont elles sont extraites (qui en 1991 deviendra dans sa traduction française Cap au pire — ben voyons), date de 1983. Beckett reçoit le Nobel de littérature en 1969. Soit 83 – 69 = quatorze ans plus tôt. Quatorze (14). Tu vois un peu? À ce rythme-là on peut toujours se vanter d’« échouer mieux ». Beckett est publié chez Grove Press aux États-Unis, Calder à Londres. Les Éditions de Minuit en France. Rater mieux? Mon cul, ouais, as-tu envie de dire. En d’autres termes, il se fout bien de ta gueule, le vieux Sam, qui sait très bien, le salopard, qu’on ne lui arrive pas à la cheville. Personne.

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. 0 .

Commencer par là. Par dire — poser comme une prémisse possible — qu’il s’agirait en quelque sorte de cartographier l’échec, d’en raconter l’histoire. Ici donc tu tenterais de dessiner l’histoire de ce qu’il conviendrait de taire. Car enfin il n’est pas convenable de parler de ce que l’on rate. Si c’est raté, c’est raté : qu’y a-t-il à en dire ? Rien, au fond. C’est comme ça, point. L’échec d’emblée défie et défait le dire — combien de fois n’a-t-on pas entendu quelqu’un refuser la moindre parole, le moindre contact, la moindre explication après une cuisante défaite. Je préfère ne pas en parler. Parler ne fait que remuer le couteau dans la plaie. Parler ne fait que prendre la mesure du gâchis, de cette énergie perdue, cette vaine dépense, ces réveils pour rien tôt le matin, le goût amer du café qui brûle la langue, ces efforts qui n’ont rien donné. Non-retour sur investissement. Et merde. Au lieu de ça on aurait pu —. Or à commencer ainsi (et très honnêtement tu ne vois pas trop comment tu pourrais commencer autrement), par dire que ce texte se propose de raconter l’histoire d’un échec, et donc se propose en quelque sorte de parler, de dire là où, et quand, précisément il n’y a rien à dire, c’est admettre que ce texte que tu t’apprêtes à écrire est un texte en trop, un texte qu’en vertu du bon sens il ne faudrait pas écrire sur un autre, raté et mis sous rature, qu’il n’aurait pas fallu écrire. Autrement dit, au-delà d’une probable impudeur seraient peut-être aussi réunies les conditions mêmes qui rendent possible la littérature en tant que celle-ci ne se donnerait que dans le redoublement stérile de toute parole. Oui, dis-le en ces termes pour commencer — si tant est qu’ils aient un sens, et quoi qu’il vaille.

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. 13 avril 2017 – 22 mai 2017 .

13.

 

Tu viens d’achever le roman #3, commencé il y a presque trois ans. À quasiment chaque pallier de son écriture, tu l’as laissé reposer pour rouvrir les grilles de ton cimetière. Chaque fois la même rengaine: tu retires ici, tu rajoutes là; retouches, retranches; ratures, remplaces. Tu pourrais faire ça des années encore. Les versions se sont succédé: 30 juin 2014, 5 septembre 2015, 2 décembre 2015, 15 mars 2016, 26 octobre 2016… Son sort reste indécis pour l’heure. Depuis la décision de publier Charøgnards, on visait 2017. Il a récemment été question aussi que la publication soit repoussée à 2018. Plusieurs fois t’est venue l’idée de refuser la publication du roman. Ce qui est bête. Tu y as consacré tellement de temps et d’énergie. C’est juste qu’à tes yeux le texte ne vaut que dans le parcours d’écriture qu’il permet de baliser. Ce qui fait aussi que tu te sens loin de ce texte maintenant, malgré les incessantes immersions. Ce roman, qu’il soit ou non publié, existe bel et bien pour toi; il aura rendu des choses possibles, tracé des lignes de fuite, infléchi tes trajectoires d’écriture. C’est de lui, depuis son cœur, qu’est né Charøgnards. Sa valeur, comme celle de tout texte, de toute œuvre, ne se situerait pour toi que là, dans ce marquage temporel, dans les jalons plantés. Or plus il tarde à paraître, plus sa réception risquera d’être truquée, en quelque sorte, le regard porté sur lui comme à la mauvaise distance. Tu en parles avec P. Qui prend la décision de le publier à l’automne, en octobre. Tu as quelques jours pour préparer sa sortie. Les choses d’un coup se précipitent. Tu te replonges une dernière fois dans le roman, du 12 au 22 mai, te disant que toute correction apportée maintenant te fera gagner du temps lors de la relecture des épreuves: tu iras vite alors, ne procéderas qu’au nettoyage du texte, traqueras les dernières coquilles, élimineras les dernières scories. Tu as activé le suivi des modifications par curiosité. Tu effectues 831 retouches, procèdes à 450 insertions, 361 suppressions. Tu y vois quelque chose de maladif. Ces modifications, toujours superficielles — car depuis la version de septembre 2013 tu as choisi de rester fidèle à la forme arrêtée, aux partis pris esthétiques, à l’ambiance générale du texte —, tu pourrais en apporter autant à chaque fois que tu rouvres ton fichier; il ne tient pas en place ou tu t’acharnes. Ça t’avait déjà marqué à l’époque où tu terminais la relecture des épreuves avant l’impression de Charøgnards; cette frénésie de dernière minute, ces signes de fébrilité, cette réticence sans doute à laisser le texte s’éloigner définitivement.

Tu vois s’agiter sous tes yeux cette dame d’un autre âge, tu es témoin, mi-amusé, mi-anxieux, des derniers soubresauts d’un texte entamé il y a six ans, ayant subi mille métamorphoses et préservé ses mystères, sur le point enfin de trouver paix et repos sous sa couverture. P. te l’a envoyée il y a quelques jours; elle est belle dans sa robe de velours.

 

. 4 juillet – 17 octobre 2014 .

12. 

 

Tu as rencontré P. A. début juillet. Vous vous êtes vus pour évoquer la publication du roman. Les choses commencent à se dessiner: il pourrait voir le jour en septembre 2015 ou janvier 2016. Ça te paraît encore loin. Tu en as profité pour lui laisser un exemplaire de tes Charognards, dont tu viens de terminer la récriture, ainsi que la dernière version reliftée de ta dame du cimetière. Aujourd’hui il t’appelle. Il a fini la lecture des Charognards et te propose de le publier en septembre 2015. Ta dame devra patienter. Tu hésites; ce n’est pas la façon dont tu avais vu les choses mais son enthousiasme te flatte à nouveau. Et puis ces questions ne sont pas les tiennes — tu lui fais confiance, te ranges à sa décision, te dis que ce sera l’occasion de retoucher encore au texte, de prendre le temps de régler sa mécanique. Tu ne toucheras plus aux Charognards avant le travail d’édition pour le livre qui devrait débuter aux alentours de janvier-février 2015. Le troisième roman prend forme dans un coin de ton esprit. Tu rouvres les notes que tu avais prises, l’ébauche que tu avais commencée. Entre-temps, tu re-traverses ton cimetière, aménages, nettoies, polis quelques détails ici ou là.

 

 

L’écriture du #3 avance bon train. Depuis l’été tu y consacres tout ton temps d’écriture. Tu as hâte que paraissent tes Charognards. Tu es terrifié aussi. Dans un an, si tout va bien, le roman aura vu le jour. Ta vieille dame, elle, traîne encore les pieds en se promenant à l’intérieur de ton crâne. Quelque chose dans ce roman te chiffonne encore. Tu le sens s’éloigner de plus en plus. Tu écris alors:

« Cela fait maintenant plusieurs mois que j’ai refermé ce qui est devenu À tous les airs. Je ne sais toujours pas aujourd’hui si ce texte verra jamais le jour. Cette question ne m’appartient pas mais je ne peux m’empêcher de penser que, d’une certaine manière, c’est sans doute la meilleure chose qui puisse lui arriver. De ne pas être publié. Car c’est aujourd’hui encore, malgré l’achèvement — provisoire — d’un deuxième roman et un projet en cours qui accapare tout le temps que je consacre à l’écriture, un texte qui me hante — à moins, là encore, que ce ne soit moi qui le hante; comme si j’avais pu devenir, au gré d’une ironie qui m’échappe, ce personnage errant dans les allées dérobées de ce cimetière qu’est tout roman, du moins en tant qu’il est le dépositaire d’une pensée achevée. Or, et c’est là sans doute son problème — l’un d’entre eux, il y en a sûrement bien d’autres —, À tous les airs m’apparaît depuis quasiment le début, en tout cas de plus en plus, comme un texte inachevé, voire un texte de l’inachevé, qui portait déjà en lui son principe d’inachèvement (évidemment je ne le voyais pas à l’époque où j’ai entamé le projet). Je ne me fais au fond que peu d’illusions et je crois bien savoir qu’aucun texte ne peut jamais véritablement être achevé (que serait, que vaudrait un texte pour lequel l’auteur pourrait n’avoir aucun scrupule? sur lequel jamais il ne se poserait la moindre question? dans lequel il aurait cessé d’errer?). On ne fait au fond que le remiser dans des archives (un site, un catalogue, une correspondance, une bibliothèque). L’achèvement est le fruit d’une décision — d’une coupure, d’une césure. La mienne (les miennes), dans le cas d’À tous les airs, m’était en quelque sorte interdite, ou n’était autorisée que comme un simulacre, un geste hésitant (« Elle hésite… »). Bref, cette décision, je suis revenu plusieurs fois dessus et je sais que j’y reviendrai encore. À tous les airs, ce titre emprunté à Rimbaud, au fond le dit sans doute mieux que je n’aurais pu l’espérer — plus qu’une simple déclinaison de possibles narratifs, c’est ainsi que je le lisais dans un premier temps, ce titre dit combien l’achèvement est illusoire, que tous ces airs sont volatiles et ne valent pour autant qu’ils ne sont pas figés — ne valent que pour autant qu’ils se prolongent, se répètent, se reprennent dans les marges silencieuses du texte. De sorte que l’œuvre, celle peut-être dont je rêvais — Agamben écrit de jolies choses à ce sujet —, est celle qui ne se laisse pas appréhender, sans cesse repoussée, délogée, relogée de reprise en méprise, dans les blancs du texte, le silence et le mystère (« ce qui est tu », rappelait Agamben, justement) imperturbables de ce personnage (ou son refus) venu se loger dans le tombeau vide d’un texte — ouvert, inlassablement creusé, en chantier toujours — et donc potentiellement fermé le temps infini des travaux. »

 

. 16 avril – 30 mai 2014 .

11.

 

Tu viens d’achever le premier jet d’un texte intitulé Les charognards. Tu décides de laisser le texte reposer, de ne pas précipiter les choses. Tu as encore en mémoire l’épisode du Cimetière de la dame aux mystères, envoyé trop tôt aux éditeurs dans une forme que tu maîtrisais mal. Tu sollicites à nouveau l’avis d’A., toujours sûr et précieux. Tu as déjà cerné certains éléments problématiques sur lesquels tu souhaiterais revenir. En attendant, tu rouvres ton cimetière, dans lequel tu n’as pas mis les pieds depuis de longs mois maintenant. De quoi le voir d’un œil différent. Tu sais ce que tu veux: alléger l’écriture, vérifier les enchaînements, ne pas t’encombrer de passages inutiles. Resserrer les choses autour de ton gendarme, clarifier certains enjeux. Tu écris maintenant depuis bientôt trois ans. De façon régulière. Ne t’octroies que quelques jours de repos. Tu as remarqué une chose — tu as beaucoup de mal à retrancher et à élaguer. Ce qui t’agace. Tu te dis qu’il faudrait que tu aies un regard plus acéré sur ce que tu écris, que tu sois capable de reconnaître ce qui est « bon » de ce qui l’est moins. Mais non. Les choses ne se passent pas comme ça. Tu essaies de comprendre pourquoi. Tu te dis que ça a peut-être à voir avec le fait que tu écris peu mais récris beaucoup. La phrase en gestation, tu reviens dessus, déplaces ton curseur en permanence, la rembobines en cours de phrasé, la rejoues, modifies un accent ici, en déplaces un autre là. Tu commences à douter de la spontanéité de ton écriture. De sorte qu’une fois composé, un paragraphe a déjà subi mille retouches. Chaque nouvelle relecture procède de la même manière: si la structure du texte évolue peu — tu as néanmoins réagencé l’ouverture —, de nombreuses micro-retouches sont déposées à sa surface. Tu t’es difficilement résolu à retirer certains passages, dont un assez long qui pourrait devenir une nouvelle autonome. Les autres chutes seront perdues. Sur les conseils de P. A., avec qui tu es resté en contact mais que tu n’oses encore appeler « ton éditeur », tu modifies le titre. Tu en as envisagé plusieurs; tu retiens À tous les airs, emprunté à Rimbaud.

 

. 21 novembre 2013 .

10.

 

Ton manuscrit continue de circuler chez quelques éditeurs. Pour certains, les réponses ne tardent pas à arriver. Négatives, toutes. Mais parfois un mot les accompagne pour vanter la maîtrise de l’écriture et témoigner l’intérêt procuré à la lecture. Cette histoire de « maîtrise » t’étonne un peu, toi qui as encore un mal de chien à comprendre ce que tu as tenté de faire au juste avec ce texte. Mais tu as fixé ton attention sur Quidam. Avec qui tu as échangé plusieurs messages depuis la mi-septembre. Le manuscrit est en lecture depuis plusieurs semaines maintenant; faut-il voir un signe positif ou négatif dans cette absence de retour? Tu renvoies un message pour t’enquérir du statut de ton manuscrit. Tu espères ne pas brusquer les choses. L’éditeur t’appelle dans la soirée. Il est embêté. Commence par te dire qu’il a aimé ton texte, qu’en temps normal il serait prêt à le publier dans la foulée. La conversation dure une dizaine de minutes. Il te pose des questions. T’explique sa situation et les raisons pour lesquelles, malgré son désir, il ne peut pour l’instant s’engager fermement. Il comprendrait que tu veuilles passer ton chemin, ne veut ni ne peut te retenir. Tu aimes sa franchise; es flatté par la lecture qu’il a faite du manuscrit, qu’il parvient à te montrer sous un jour différent. Tu raccroches le téléphone. Ne sais trop quoi en penser, partagé entre le soulagement et la joie de savoir que ce texte, malgré ses défauts, malgré ses partis pris, puisse plaire et rencontrer un lectorat, et l’incertitude quant à son sort, lié aux aléas de l’édition. Il te faudra prendre ton mal en patience. Les choses devraient se décanter dans l’année qui suit. Ça te paraît si loin, tu n’oses te réjouir. Le texte lui-même, déjà, maintenant que tu as l’esprit entièrement bouffé par tes charognards, te semble logé dans une poche de temps qui se referme et s’éloigne. Rien n’est fait. Pour l’heure, tu décides de laisser ta Ritournelle à son propre destin.

 

. juillet-septembre 2013 .

9.

 

Tu démontes le texte, le mets en pièces. Fragment par fragment, tu le recomposes maintenant. Ton narrateur est mort et enterré, les « ébauches » sont dissoutes et disséminées aux quatre coins du roman. Tu retouches à l’identité de certains personnages. Le nouvel agencement qui prend forme te convient mieux, défini maintenant par un va et vient narratif permanent. L’écriture se fait cyclique, repasse par les mêmes points en tâchant de les emporter, de les déplacer imperceptiblement. L’élan narratif, quoiqu’en trompe-l’œil et en permanence court-circuité, te paraît plus dynamique. Pour autant les choses ne sont toujours pas plus limpides dans ton esprit. Tu finis par t’en accommoder, te dis que c’est sans doute mieux ainsi, le signe que travaille au cœur même de l’écriture une force qui lui est propre, proche de l’intuition qu’illusoirement tu voulais privilégier au moment où, il y a deux ans, tu te mettais à écrire. Tu essuies dans le même temps d’autres refus et regrettes d’avoir envoyé le manuscrit si vite, de ne pas avoir su déchiffrer plus tôt tes réticences. Erreur de débutant, te dis-tu. On ne t’y prendra plus. Ton cimetière fait peau neuve; tu lui trouves un nouveau titre. Ritournelle du cimetière. Tu le relis une dernière fois fin août. Sans doute y retoucheras-tu encore, mais tu es sûr d’une chose: cette version, tu l’assumes davantage. Sa forme est définitive. Tu ne reviendras pas sur tes partis pris.

 

Début septembre, tu tournes la page; te replonges intégralement dans l’écriture de tes « Charognards ». Dans les temps creux, tu recontactes certaines des maisons d’édition qui ont déjà refusé le manuscrit dans sa version initiale. Pas toutes. Tu expliques en quelques mots que si l’esprit du texte reste sensiblement le même, la forme, elle, a évolué, qu’esthétiquement, c’est un autre roman. Certaines acceptent de recevoir la nouvelle mouture. Pas toutes. Tu élargis tes recherches. Tu rouvres la liste d’éditeurs que tu as compilée, retournes sur les sites web, notes les adresses. Pour certaines d’entre elles, il y a peu d’espoir à avoir, tu ne te fais guère d’illusions. Deux ou trois parmi elles, toutefois, t’attirent, avec lesquelles, à en juger par leur ligne éditoriale, tu t’imagines des affinités. Dont Quidam éditeur, que tu as découvert il y a quelques mois par l’entremise de B. — qui y publie certaines de ses traductions —, à un moment où la maison n’acceptait plus les envois de manuscrits; ça t’a évité d’envoyer une version bancale de ton texte, ce dont tu te félicites. Apparemment cette politique est toujours d’actualité. Tu hésites; n’as rien à perdre. Tentes une approche. Le 10 septembre tu envoies un mail pour t’enquérir de la politique d’envoi des manuscrits; tu as bien vu qu’il était précisé sur le site qu’ils ne souhaitaient plus en recevoir pour l’heure et tu te demandais si cette politique était toujours d’actualité. Tu reçois une réponse dans la foulée:

Bonjour,

Si vous êtes le Vanderhaeghe qui écrit sur Robert Coover, alors tout est ouvert. Je suis disposé à entendre ou lire ce que vous souhaiteriez proposer mais il faut que vous sachiez que Quidam est en stand-by au moins jusqu’à la fin de l’année.  Sinon, non, et en ce cas, désolé pour vous.

Cordialement,

Pascal Arnaud

Tu as dû relire ce message une dizaine de fois, au moins. Tu y as trouvé une heureuse conjoncture; un fructueux hasard; le signe qu’il était dangereux mais permis d’y croire. Et tu y as cru alors, malgré les refus qui arrivaient encore.