. été 2011 .

2.

 

Tu termines l’écriture d’un projet universitaire qui t’a mobilisé pendant un an et demi — un an et demi passé à écrire, à te dépatouiller avec la langue, à mettre en forme tes idées, à inventer des stratégies d’écriture qui puissent ne pas trahir tes intentions ni l’œuvre qui constitue le sujet de ton étude. Tu aimes cette confrontation directe avec la langue, ces moments passés devant ton écran à tenter de formaliser ta pensée.

Écrire?

Début août, tu es en Bretagne où tu reçois de l’auteur à qui tu consacres ton travail une série de réponses aux dernières questions que tu lui as posées. En prélude à ces réponses, toutefois, une remarque: s’il était en mesure de répondre précisément à toutes tes questions, dit-il, il serait tout bonnement incapable d’écrire et il insiste sur ce point. Autrement dit, les questions que tu lui poses sont bien des questions d’universitaire et n’ont pas grand-chose à voir avec celles que se pose l’écrivain. Sa réponse n’a rien d’hostile, tu le sais, elle exprime seulement l’embarras qu’il éprouve d’avoir à répondre à des questions sans doute trop théoriques, dont la portée échappe dès lors qu’on est confronté comme lui à des considérations pragmatiques. Tu lui réponds sur le ton de la plaisanterie qu’il vient d’anéantir avant même qu’elle n’ait débuté ta carrière d’écrivain.

Ce vieux fantasme maintenant, auquel tu repenses. Tu en parles à C. lors de vos balades le long de la mer. Tout ça t’amuse un peu mais en même temps te chiffonne. Et puis, ce projet universitaire arrivant à son terme, tu ressens déjà une certaine nostalgie à l’idée que tu n’écriras plus, que ton temps de travail ne sera plus, du moins dans l’immédiat, consacré à l’écriture. C. te demande alors: mais pourquoi tu n’écris pas? Pour toi? Qu’est-ce qui depuis tout ce temps te retient? Commence alors une réflexion nourrie des échanges avec C. qui t’encourage. Tu y réfléchis sérieusement. Pourquoi pas. C’est le moment après tout. Tu sais que si tu ne te lances pas maintenant tu ne le feras jamais. Or tu n’as jamais rien écrit en dehors de tes travaux universitaires. Tu anticipes l’échec. Tu as peur de l’imposture. Tu te vois incarner ce vieux cliché de l’universitaire qui cultive ses secrètes ambitions en se mettant à écrire. Ça t’arrache un sourire. Ton écriture, maintenant que tu y penses, est une écriture de seconde main: tu écris à partir de l’œuvre des autres, que tu analyses, commentes, questionnes — tu y trouves tes points de départ, tes lignes de fuite, la matière même de ton écriture. Que se passera-t-il si tu ôtes tout ça maintenant? Tu ne crois pas être armé d’une imagination débordante, tu crains de ne pouvoir mener tes projets à leur terme, de ne pouvoir dépasser quelques pages avant de t’arrêter net, à court d’idées, d’énergie, de confiance. En même temps, tu sais bien que le meilleur moyen de découvrir de quoi tu es capable, c’est d’essayer — de te lancer comme on saute dans le vide. Tu te rassures en te disant que tout ça n’est peut-être qu’une passade. Qu’au moins tu auras tenté, puis tu n’en parleras plus.

 

. 2006-2008 .

1. 

 

Tu n’écris pas. Pourtant tu amasses depuis quelque temps, comme ça, des sujets ou des idées de roman que tu consignes dans un coin de ton esprit. Parmi ces idées, il y en a une qui te retient et s’installe durablement. Tu as croisé une vieille dame dans les rues du quartier où tu habites. Tu dis vieille, mais tu n’en sais rien. Peut-être n’est-elle pas si vieille que ça après tout, même si elle en a l’air. Quelque chose en elle attire ton regard, qui peut-être croise le sien derrière ses épaisses lunettes. Elle est plutôt grande, sèche, son pas est alerte. Elle porte des baskets — tu t’arrêtes sur ce détail qui te paraît incongru et qui semble fausser son portrait. Tu ignores pourquoi au juste mais tu l’imagines aussitôt sous les traits d’un personnage de roman, un roman vieillot et poussiéreux dont elle chercherait à s’affranchir. Quelques jours plus tard, tu l’aperçois à nouveau dans les rues de ton quartier et depuis, tu as l’impression que tu ne parviens plus à mettre un pied dehors sans qu’elle soit postée là sur ton chemin, à un coin de rue ou sur le trottoir d’en face. Tu te demandes alors où elle court comme ça, à quoi elle occupe ses journées ; tu te dis qu’elle pourrait te suivre, à moins que ce ne soit toi qui sans le savoir lui emboîtes ainsi le pas. Elle est seule, toujours. Tu ne la vois parler à personne, s’arrêter pour personne. C’est étrange. Elle t’intrigue. Tu t’attends maintenant à la voir à tout instant au détour d’une rue ou l’autre sur le circuit que tu empruntes dans les rues de ton quartier et qui vraisemblablement coupe le sien. Tu lui imagines l’ébauche d’un sourire lorsque tu la croises, comme si elle aussi t’avait repéré et te faisait jouer dans son imagination. Il y aurait quelque chose de quasi obsessionnel dans vos interférences. Puis c’est en la voyant, un jour, sortir du cimetière devant lequel tu passes fréquemment, que tu finis par comprendre : c’est là qu’elle se rend, les choses se mettent en place. Sauf qu’entretemps, cette dame que tu n’aborderas pas a cessé d’être une personne de chair et d’os. Tu ne la vois, ne l’as jamais vue que comme un personnage pris au piège des fictions qui depuis quelques jours t’agitent l’intérieur du crâne et dans lesquelles tu lui fais tenir à son insu les premiers rôles. Oui, finis-tu par te dire, il y a chez cette dame, ou sa doublure plutôt que tu projettes — son opacité, son incongruité, son accoutrement, son ubiquité dans les rues du quartier —, l’ébauche d’un personnage et l’idée d’un roman qui lui donnerait corps. Tout ça s’imprime assez machinalement dans ton esprit : tu ne prends aucune note, n’écris pas un mot. Septembre 2008 : tu déménages, quittes le quartier définitivement. Tu ne la reverras plus.

 

:: À tous les airs ::

Un cimetière, quelque part en province. Chaque jour, une dame à l’âge incertain s’enfonce dans ses allées, y retourne, en revient. Elle intrigue, elle obsède. Il y a là quelque mystère, de quoi débaucher l’imagination. Qu’un gendarme entre dans la danse, dépêché par des lettres anonymes, et la rumeur enfle, brasse souvenirs et conjectures, au gré d’une ritournelle hasardeuse mais insistante…

Obsession ou hommage, tentative d’épuisement du personnage romanesque ou jeu avec les marges de la fiction, À tous les airs est avant tout un pur plaisir de lecture.

Quidam éditeur, octobre 2017

 

. exquise esquisse .

« Exquise esquisse » est une tentative de fiction évolutive sur Twitter débutée le 1er septembre 2016 et développée au rythme d’un tweet par jour.

Elle peut ne pas prendre et s’arrêter du jour au lendemain au détour d’une impasse.

Tu ne crois pas vraiment aux « notes d’intention » mais si se cachait une quelconque intention derrière cette esquisse fictionnelle, comme pour tous les autres projets d’écriture que tu ébauches, elle ne relèverait pas d’un dire mais d’un faire. Ici, peut-être, d’un faire durer ou d’un faire-durée — il s’agirait d’esquisser dans le flux permanent de l’interface qui l’accueille une temporalité autre, en soi classique dans ses replis narratifs, mais pour cette raison peut-être étrangère au dispositif dans lequel elle entend durer, traîner en longueur, peut-être en langueur aussi.

Le reste n’est qu’invention.