(140618)

L’ordre dans lequel s’écrivent les livres n’est pas neutre. Chaque livre a sa place, chaque livre à sa place. Qu’À tous les airs ait été écrit avant Charøgnards a son importance, que Charøgnards précède le #3 n’est pas anodin. Si l’ordre se brouille, c’est le parcours qui s’efface. Chaque livre appelle le suivant, le rend possible, le justifie. Justification et appel auxquels chaque livre suivant tente d’échapper. Pourtant la continuité demeure; tu le vois maintenant. D’un texte à l’autre, c’est un mouvement de complication qui les porte. Dans l’approche, dans la méthode.

Tu reprends le #4 ces jours-ci. La difficulté majeure, une difficulté que tu n’as connue, dans un moindre mesure, que pour À tous les airs, concerne la forme à lui donner. Non pas qu’elle t’échappe; c’est juste que tu ne parviens pas à la visualiser. Ou plutôt si, tu la visualises justement. Et le problème est bien là. Dans sa visualisation — comment rendre sur la plane surface de la page l’espace dans lequel le texte se donne à voir?

Hier tu es allé à la Poste, envoyer le manuscrit du #3 à P. L’employé t’a demandé ce qu’il te fallait. Tu lui as dit, en montrant le manuscrit, que c’était pour un envoi. Il a jeté un coup d’œil à l’objet, ses 319 pages recto-verso, puis a posé la question qu’il doit sans doute poser à tout le monde: il y a de la valeur? Comment répondre à cette question? — Valeur marchande: aucune. — Valeur esthétique: douteuse. — Valeur sentimentale: variable. Avec le prix de l’enveloppe à bulles, il t’en a coûté 8,50€.

(090618)

Moment toujours délicat que celui où, croit-on, se termine un texte. Entraperçu fin 2011, vaguement esquissé à l’été 2012, débuté réellement en 2013, interrompu puis repris régulièrement depuis, M.A. vient de trouver un terme. Plus ou moins définitif. Parce que, comme à chaque fois, tu pourrais y replonger demain et apporter de nouvelles corrections, découvrir des pistes inexplorées, repenser les choses différemment. On n’en a jamais fini d’écrire. De chercher un équilibre qui au fond n’existe pas. Un repos qui au fond ne dure pas. L’écriture aura été assez fastidieuse. Plus sans doute que pour Charøgnards et À tous les airs. Non que ces deux textes aient été faciles à écrire — Charøgnards, étrangement, sans doute plus. Dans le cas d’À tous les airs, c’est l’attente qui a été pénible; car l’attente génère les relectures, et les relectures ne sont rien d’autre que des récritures en puissance. Pas une phrase, pas un paragraphe, pas une page qui n’aient été cent fois retouchés entre fin 2013, date à laquelle le roman avait fini par trouver sa forme, et sa publication en 2017. Ce sont surtout ces quatre longues années qui ont été fastidieuses, les doutes et les scrupules qu’elles charriaient, qui te faisaient reprendre sans cesse, y revenir encore. Aujourd’hui même, si le texte n’avait été publié, tu trouverais des détails à modifier, des lignes à redessiner, des teintes à diluer. C’est l’avantage de la publication — on enterre le texte, qui n’est plus qu’un souvenir. Un geste qui hante les suivants, qu’il faut oublier pour en réapprendre d’autres. Dans le cas de M.A., c’est différent. Les derniers mois ont été épuisants — physiquement épuisants. Tu as beaucoup rogné sur ses marges. Tu en as pour plus de 60 pages de « restes ». Le texte demeure assez long, sa longueur chapitrée étant l’une des prémisses du roman. Et maintenant l’impression et l’envie qu’une phase, avec ce texte, s’achève. Que tu peux dorénavant passer à autre chose. D’où le désir aussi de le voir rapidement aboutir en publication. Pour tourner la page. Compléter ce qui, avec les deux autres, pourrait a posteriori former une sorte de trilogie. Quelqu’un te disait l’autre jour que derrière un texte il y avait toujours un lecteur. Tu ne le crois pas; la seule certitude que tu peux, que tu dois avoir lorsque tu écris, c’est précisément qu’il puisse n’y avoir personne — que le texte puisse rester lettre morte. Enveloppe creuse. Pour le savoir, il ne te reste plus qu’à imprimer le texte et l’envoyer à P.

Tu as rempli ta déclaration d’impôts. As eu pour ce faire vent des chiffres. Les chiffres parlent souvent d’eux-mêmes. Tu as fait les comptes. Tu as 5,63 x plus d’amis Facebook qu’il n’y a de lecteurs d’À tous les airs. Par exemple.

(080518)

Le roman est un genre usé et conservateur, engoncé dans des traditions poussiéreuses sur lesquelles, de temps à autre, on passe un petit chiffon pour lui redonner de l’éclat. Mais la poussière revient aussitôt, se niche dans les sillons, dans les rouages, dans les gonds et articulations; on ouvre une page et ça coince, et ça grince, et ça résiste — on finit par ne plus oser y toucher, de peur qu’il se brise en mille pages. Si tu prends la peinture, il y bien longtemps que le postulat figuratif a été dépassé. L’abstraction n’est pas en soi « meilleure », c’est juste que les choses bougent, que le pictural se cherche ailleurs que dans le genre, dans la scène, le paysage, le portrait… Non pas qu’on ne puisse recourir encore au figuratif, y revenir, mais peindre aujourd’hui comme peignait Courbet, par exemple, ou peindre aujourd’hui comme peignaient les maîtres de telle ou telle époque, ça sauterait aux yeux de tout le monde, relèverait d’une aberration historique autant qu’esthétique. Ce serait ignorer l’histoire même du média. Du reste, on ne voit plus le monde avec les mêmes paires d’yeux. On ne l’entend pas non plus avec les mêmes oreilles. Il en va donc de même pour la musique, qui n’est plus tenue depuis longtemps à et par la mélodie tonale, ce n’est qu’un exemple. Pour autant, le roman, lui, semble irrémédiablement tenu par l’histoire, son déroulement et sa résolution que portent et incarnent les personnages. S’il dévie un tant soit peu de ce programme, qui se perfectionne au XIXe siècle, il en perd d’emblée toute lisibilité — il est déclaré difficile, exigeant, incompréhensible. John Barth & Alain Robbe-Grillet, à quelques années d’écart, l’un pour tenter de penser ce qui deviendrait le postmodernisme, l’autre pour tenter de poser les bases d’un « nouveau roman », faisaient tous deux le même constat. Depuis, le temps a passé, le postmodernisme a vécu, le nouveau roman est ancien, et le roman ronronne toujours, charriant ses histoires bien ficelées (les nœuds bien faits de l’intrigue), bien apprêtées (documentation impeccable et fact-checking de rigueur), bien écrites (sujet-verbe-complément-point). Marrant. Non qu’on veuille encore des histoires — toi le premier —, mais qu’on aime les coucher sur un support obsolète. Le récit, la narration, l’histoire ont depuis migré. Pas étonnant qu’un roman réussi trouve la confirmation de son succès à l’écran. Qui termine ce que n’a pas osé faire le romancier — escamoter la langue; éliminer les flous, estomper les bruits.

En attendant, tu continues d’élaguer le #3:

« Elle a fait déjà plusieurs fois le tour de la mare. À la recherche d’un passage dérobé entre deux habitations ou dans une haie. Ils sont arrivés de l’autre côté et elle n’était pas encore venue jusqu’ici. Elle s’était imaginé, sans doute, mais elle n’en sait trop rien, qu’elle pourrait d’ici rejoindre l’allée principale qui doit se trouver juste derrière ces buissons et ces quelques pavillons qui paraissent inoccupés. Le vide et le silence autour d’elle contrastent fortement avec l’agitation d’hier — où sont passés tous ces gens ? Le village, hormis quelques cancanages au loin et une paire de lapins qu’elle a vus défiler sur les pelouses à son approche, lui paraît bien désert. Un sentiment d’irréalité pèse sur ses épaules, qu’exacerbe la lourdeur d’un ciel assombri, comme retourné sur son envers. Quelque part pourtant, dans une allée ou l’autre, seul susceptible de prêter corps à ce monde précaire qui flotte devant elle, Sal ne doit pas être bien loin. »

 

(280418)

« La voilà acculée sur le seuil d’une porte close derrière elle, une enveloppe vide et vierge dont elle ne sait que faire dans les mains. Elle la regarde encore, la retourne, lève les yeux, bat la mesure de sa perplexité, la triture, replonge la main à l’intérieur, en écarte les bords, tâte le fond, ressort la main, rebat la mesure, regarde à gauche, hésite, regarde à droite, hésite, traîne les yeux sur les façades bicolores des bungalows en face, promène sur le pourtour de l’enveloppe l’arête que forment, accolés l’un à l’autre, ses pouce et index droits tout en faisant pivoter l’enveloppe d’un léger mouvement de la main gauche dès que ses doigts en atteignent un coin, puis finit par la glisser dans la poche intérieure de sa canadienne qu’elle reboutonne aussitôt. Elle aurait dû prendre des gants. »

Tu te résous à faire ce que généralement tu ne sais pas faire: retirer, supprimer, retrancher. Tu opères. Et tu as ouvert un nouveau fichier, que tu as ajouté au dossier #3. Tu l’as intitulé « Restes » et y consignes pêle-mêle tout ce que tu élimines. Comme ce passage, ci-dessus. Une ablation parmi d’autres.

« If you are engaged in a translation and discover that a quality you need to convey does not exist in your language, the language into which you are moving, do not pick the next best thing. Sometimes you will have to put a ‘0’ there; this will indicate a hole. »

— Renee Gladman, The Ravickians.

(210418)

Au fond tout serait beaucoup plus simple si on savait pourquoi et pour qui on écrit. Ainsi du #3, qu’à peine terminé, pour la troisième fois, tu as décidé de rouvrir aussitôt. C’est en définitive toujours plus ou moins la même question qui se pose; jusqu’où aller? Aller jusqu’au bout — au bout de la démarche, au bout de l’idée, au bout du bout du texte, là où il est lui-même et rien d’autre, ce point difficilement localisable et encore moins atteignable où il rejoindrait l’idée qui l’a fait naître, où il s’équivaudrait à lui-même et s’effacerait dans ce qu’il est, c’est-à-dire ce point où pour de bon il cesserait de s’écrire, de se chercher de mot en mot, où la moindre retouche le ferait s’effondrer sur lui-même —, aller au bout serait la seule réponse qui vaille. Mais au bout, tout au bout, frontière derrière laquelle il n’y a plus rien à trouver, où tout a été trouvé et dit, où le texte vaut dans sa propre extinction, au bout, tout au bout, tu sais pertinemment qu’il n’y a plus rien ni personne — et personne pour le lire. Alors faut-il se résoudre à ralentir le mouvement, à retenir le geste? Et l’infléchir? « Tu risques de perdre ton lecteur » — est une phrase que tu as pu entendre à plusieurs reprises déjà. Combien de lecteurs perdus par et dans À tous les airs? Si le #3 vient à publication, un jour, il s’ouvrira sur une carte.

Le plus difficile dans la traduction, ce n’est pas de repérer le sens, d’en saisir la prolifération pour tenter de le reproduire. C’est de comprendre le geste à l’origine du texte — sa vitesse d’exécution, son amplitude, sa hauteur, son élasticité; sa chorégraphie. Le sens te paraît souvent accessoire au regard de sa performativité.

Tout semble te séparer de l’univers d’Eugene Marten. Dont tu viens de terminer In the Blind, son premier roman, après avoir lu les trois autres. La cohérence de texte en texte, cette idée que chaque texte recommence la même chose, exécute le même geste, creuse le même sillon, force ton admiration. Si on pouvait être l’écrivain de son choix, si on pouvait choisir le style dans lequel on écrit, l’esthétique qu’on déploie, peut-être aurais-tu choisi d’être ou d’écrire comme Eugene Marten. Ce que précisément tu ne peux ni être ni faire.

(140418)

Pourquoi, en littérature, s’accommode-t-on aussi mal de la répétition? Cette question te trotte dans la tête depuis un certain temps. Il y a répétition et répétition; répétition signifiante d’un côté, simple décalque de l’autre, redondance & perte de temps. Or la répétition, ce n’est peut-être que ça, au fond: l’esquisse d’un rapport particulier au temps — son creusement, son évidement. Il y a, dans le roman en particulier, dans le roman surtout, cet impératif de non-redondance: les pages doivent défiler, les chapitres s’enchaîner, il faut du mouvement & du rythme, c’est-à-dire qu’il faut scander le temps, bander son arc, le « faire passer », et vite, et bien, on doit ressortir du texte en se disant déjà? Répéter, c’est revenir en arrière, c’est refuser d’avancer, c’est arrêter le temps — pause, suspens. Tu ne parles pas de la répétition d’un mot ou d’une expression, synonyme de pauvreté lexicale, car là encore, dit-on, il faut varier. Mais la variation se mesure aussi à l’aune de la répétition. Tu parles d’une répétition à plus grande échelle. Tu parles d’un bégaiement dans la structure même du livre. D’un retour délibéré et démultiplié. Trois fois le même chapitre, par exemple. Il y a chez Coover cette phrase qui dit à peu près qu’on repère d’abord les similitudes, qu’elles sautent aux yeux en premier — sur lesquelles, précisément, on s’arrête —, et que les différences, infimes ou flagrantes, ne se laissent appréhender que plus tard, dans l’après-coup. Qui supporterait un roman, aujourd’hui, qui serait à l’écriture ce qu’une composition de Steve Reich serait à la musique?

Tu pensais en avoir fini avec le #3. La longue discussion que tu as eue à son sujet hier soir avec H.L. laisse supposer le contraire. Certaines de ses hésitations rejoignent les tiennes. Pour autant, te résoudre à infléchir le texte serait prendre le risque d’enfreindre ses règles. C’est avec elles que tu dois composer. Ce sont ces règles qui dictent tes choix — qui dès lors n’en sont pas. Ainsi de la répétition. Et de la lassitude qu’à la lecture elle peut engendrer. En y réfléchissant, hier soir, à l’écoute de ce que te disait H., tu as compris qu’au fond, et même s’il ne serait pas perçu comme tel, ce roman pouvait se lire comme un roman sur la lassitude. Tu dis « sur » parce que tu ne peux pas dire autre chose. Ce n’est pas un roman sur la lassitude, mais cette question de la lassitude et de l’ennui le traverse. De même que celle de la frustration et de l’échec. Ennui, lassitude, frustration, échec — sont aussi des moments, des phases, des modes intrinsèques du jeu. Faut-il les éliminer, les « relever »? Ou font-ils au contraire partie intégrante de l’expérience même du texte selon les modalités qui lui sont propres? Et qui, alors, pour les accepter? Les accepter en leurs termes.

(250318)

Un petit moment maintenant que tu n’es plus repassé par ici. Plus d’un mois. Tu ne pratiques pas l’écriture de journal. Faute de temps, en partie — le peu de temps que tu consacres à l’écriture, assis à ton écran, tu le consacres au projet en cours. Un à la fois. Tu t’interdis le papillonnage. L’écriture est un sport d’endurance. Tes plages de travail sont trop courtes — une petite heure et demie en moyenne, à peine, 4 à 5 fois par semaine — pour te permettre de courir plusieurs projets simultanément. Tu as besoin de t’immerger, de te saisir d’un fil et de le dérouler, sans le perdre sans le casser. Malgré les promesses et le efforts, tenir un journal, même hebdomadaire, s’avère intenable. Le temps n’explique pas tout; car il faut des choses à dire aussi, ou à défaut, des choses à écrire. Certains y parviennent, tirent de leur quotidien, ou de leur rapport au monde, ou de leurs lectures, la matière d’une écriture. Tu as quant à toi pris le parti d’écrire ici sur ton propre rapport à l’écriture — ce qui limite assez les choses, faut dire. Or ce rapport est difficilement cernable; changeant, flou, précaire. Abstrait souvent, et faussement rhétorique. Il relève d’un après-coup frauduleux qui peut de surcroît, tu en as conscience, ne pas échapper au cliché. Car écrire sur ton rapport à l’écriture, ce n’est plus écrire. Précisément. Et c’est cet intervalle sans doute qu’il te faudrait interroger. Creuser. À défaut tu réfléchis. Réfléchis l’écriture. Et on sait bien que le reflet n’est pas la chose qu’il reflète. Qu’il existe à distance. Que tu passes ou non ici, que tu écrives ici quelques lignes de temps en temps ou que tu te retranches, comme les semaines écoulées, dans le silence, au fond ça revient un peu à la même chose. Tu prends, puis mesures la distance.

Le #3 est bientôt fini. Il faudrait que tu en dises quelques mots ici. Peut-être la prochaine fois.

(170218)

Tu te dis que ce n’est pas l’indicible, le problème. Pas tant qu’on ne puisse dire les choses, que les choses peuvent se dire de façon multiple et souvent contradictoire. De sorte qu’à vouloir dire les choses, les uns et les autres se heurtent sans cesse aux arêtes tranchantes du langage. Non seulement on ne s’entend plus, mais on se fait mal. Beaucoup de mal.

Il vous reste une semaine, à V. et toi, pour rendre votre traduction. Mais vous n’avez pas à vous plaindre. Tu retourneras ensuite à celle de MK. Dont tu penses avoir percé le secret, compris les rouages. Enfin ce que tu as compris, surtout, c’est que tu étais dans de beaux draps.

Tu t’es replongé dans le #3. Étonnamment, tu ne le trouves pas si mal. Tu as récrit un chapitre intégralement. Il va falloir en récrire un deuxième — au moins. Mais tu t’y retrouves. Tu seras peut-être bien le seul.

 

(100218)

Il a neigé un peu partout sauf ici. Ça faisait des jours qu’on l’annonçait et la neige devait finalement tomber, hier. On avait tout prévu, tout anticipé. L’arrêté préfectoral a été promulgué, les ramassages scolaires ont été annulés. Ainsi s’annonçait la paralysie. À l’école primaire, les gamins qu’on déposait le matin avaient été emmitouflés dans leurs doudoune, écharpe, gants, bonnet, bottes, c’est à peine s’ils parvenaient encore à mettre un pied devant l’autre. On était prêt. Sauf que la neige ne tombait toujours pas. Les météorologues à la radio étaient pourtant formels. Il y en aurait pour plusieurs centimètres. Alors quand les premiers flocons ont commencé à tomber en milieu de matinée, c’était un peu le soulagement. Il neigeait. Il neigeait enfin. On ne s’était pas trompé. Tout se passait bien comme annoncé. Ça a dû durer une heure, juste de quoi blanchir les toitures. Il avait neigé. Puis aussitôt il s’était arrêté de neiger. L’asphalte reluisait, noir comme jamais. Quoi? C’est tout? Le cataclysme n’a pas eu lieu. Tous les signes avaient été cependant déployés, les attentes canalisées. Mais rien. Ou si peu.

On se serait cru dans un de tes romans.

(030218)

Les gens lisent encore des romans dans le métro. Tu aimes bien tenter de savoir quel est le livre qu’ils ont dans les mains, tu guettes l’instant où en tournant la page ils dévoileront la couverture, un nom d’auteur.e ou un titre. La plupart du temps ces livres ne te disent rien; des polars, des bestsellers souvent, voilà ce qu’affiche la couverture. Ce qui t’a retenu l’autre jour, c’est la brièveté des chapitres. Dans la même rame, deux personnes engagées dans une lecture différente, toutes deux à peu près au milieu du livre — pour la première, deux chapitres s’enchaînaient sur une double page, 62 (un ou deux paragraphes à peine) et 63; pour la deuxième, chapitre 44. À ce rythme, ces deux romans se composent grosso modo de 120 et de 80 chapitres au bas mot.

Le point de départ du #3 était le chapitrage — tu voulais que le texte adopte une forme également répartie entre plusieurs chapitres numérotés. Tu avais tes raisons. C’est sans doute pour ça que tu t’es arrêté sur ce nombre improbable de chapitres dans le métro. Tu as alors tenté d’imaginer quelles pouvaient être les justifications formelles à débiter le texte en autant de chapitres. Il y en a peut-être; du moins peut-il y en avoir. À ceci près que tu as du mal à concilier la brièveté des chapitres avec la longueur du roman (tous deux étaient assez épais). Le chapitre est une commodité et a assez peu à voir avec l’écriture; il permet simplement de ménager des pauses dans la lecture; qu’il calibre, régule, rythme — il autorise des respirations, un changement de ligne dans le métro, la vérification de ses messages, une note mentale (racheter du jus d’orange). Et quand on le numérote, il a aussi l’avantage de faire avancer. Chapitre 44! Chapitre 63! J’ai bien avancé dans ma lecture. Oui, le texte avance, il propulse, il lance — ça décoiffe. Ça va vite. On se croirait dans un film américain. On refermera le livre en se disant qu’on l’a avalé. Ça pulse. Ça balance. Ça envoie.

C’est ça qu’il aura peut-être manqué à À tous les airs. Des numéros de chapitres.

*

« When did stories become so difficult to tell? » — Lance Olsen, Dreamlives of Debris.