. esquisse d’ « esquisse » .

Toute évidence est bonne à dire. Ce nouveau projet te fait prendre conscience de ce que tu savais déjà, comme tout le monde: il n’y a pas d’écriture, on n’écrit pas, jamais. On ne fait que récrire.

On récrit bien sûr toute la littérature, en permanence, il n’y a pas de texte qui n’ait déjà été écrit (cette phrase elle-même est un cliché), anticipé, prédit, c’est peut-être la condition même de la littérature en tant que littérature, dans l’entreglose qui la définit — la retarde et la relance. On n’en a pas toujours conscience, du reste, et c’est tant mieux ou c’est tant pis, de toute façon c’est trop tard. Ainsi des soi-disant « influences » qu’on découvre après coup, les ressemblances avec des livres qu’on n’a pas lus, dont on n’a parfois pas même entendu parler.

Et puis d’un texte à l’autre, c’est sans doute toujours la même histoire qu’on se raconte entre les lignes, qu’on cherche à mettre en forme, déguisée ou apprêtée sous d’autres atours à chaque fois; certains écrivains (Borges) ont la lucidité de s’en rendre compte, d’autres pas. Évidemment un tel récit est fuyant, on est bien incapable de l’écrire et c’est la raison pour laquelle on le récrit sans cesse, parfois en ignorant même son existence, pensant écrire en surface une autre histoire, plombée par ses blancs.

Mais au niveau le plus élémentaire déjà, écrire c’est encore récrire — le geste qui tremble, qu’on reprend, la ligne qu’on esquisse mot à mot, qu’on rebrousse, qu’on efface, qui s’esquive, qu’on redéploie, lentement, mot par mot, celui-là n’est pas celui qu’on veut, alors on le troque contre un autre, le déporte plus loin dans la phrase, qu’on copie, qu’on supprime, qu’on colle ailleurs, mais ce paragraphe est peut-être en trop, il fausse le rythme, à moins qu’on en inverse des phrases? qu’on en gomme les jointures? qu’on en renforce d’autres? alors on délaye, on délie, on relie; l’écriture en tant que geste premier, original, virginal, ce faisant se perd et se dilue dans les multiples hésitations du texte ainsi en marche, qu’on n’écrit pas tant qu’on le relit en permanence — qu’on le récrit sans cesse. Et c’est en récrivant qu’on en arrive à ce qu’on espère être le « premier jet », un brouillon, une ébauche, une esquisse en vue du texte repris, final, définitif, celui auquel, promis, on ne touchera plus; or pour ne plus y toucher, tu l’as compris enfin, il faut cesser de le relire; le texte n’est définitif que dès lors que tu choisis de l’oublier, de t’en affranchir — de le raturer une fois pour toutes, tirer — ce qui peut coïncider (ou pas) avec sa publication — un ultime trait  ———

C’est peut-être en ce sens que le texte n’est en soi jamais rien d’autre qu’une doublure, une sorte de plagiat sans origine. Une série de fictions (de lui-même) le traversent dont on ne préserve pas la trace, à peine perceptible sous les ratures qu’on a pris soin de gommer à leur tour. Le « premier jet » n’a rien d’une épure — il est déjà re-jet.

Peut-être l’enjeu d’ « Exquise esquisse », car le texte que tu projettes n’est pas pré-écrit, se trouve-t-il là pour toi — dans la possibilité (fantasmée) de sa non-récriture. Outre de plier la syntaxe et la fondre dans l’espace contraint des 140 caractères autorisés par Twitter, de voir ainsi (après d’autres) quel phrasé, quel souffle, quel rythme imprimer au texte, l’enjeu est donc aussi pour toi de te placer face au texte dans une position qui te serait inhabituelle. Car contrairement à tout autre type de tentative fictionnelle, tu ne bénéficieras pas du luxe de la reprise. Chaque tweet, une fois publié, pèsera de façon durable sur le récit en cours; pas de réagencement en vue, donc. Une mauvaise bifurcation est toujours possible, le retour en arrière, lui, ne l’est pas. Il te faudra jouer le jeu. Le texte, d’ailleurs, n’aboutira peut-être pas. C’est aussi ça, sa possibilité — la possibilité de n’être pas, en tant que texte; de ne pas faire texte. Peut-être seras-tu ainsi contraint d’abandonner le projet en cours. Car si chaque tweet a dès lors pour vocation d’ouvrir et de ménager un espace pour le tweet suivant, d’appeler en quelque sorte et de modeler la suite du texte, il menace aussi et toujours, dans le même temps, de le clore sur lui-même.

L’échec toujours, toujours demeure en ligne de mire.

Landscape

29 août 2016.

. credits .

Pendant un an, sur ton mur Facebook comme il convient de l’appeler, tu as donc publié régulièrement l’incipit des textes dont tu venais d’achever la lecture. Tu n’y as mis, à quelques rares exceptions près (non listées ci-dessous), que les premières phrases des textes d’ordre fictionnel. Tu as opté symboliquement de mettre ces incipit en ligne le lundi. Il s’agissait, en quelque sorte, de tenir un journal de tes lectures. Jusqu’à ce qu’au cœur de ce journal tu te mettes à entrevoir la possibilité d’une fiction. Les choses se sont alors mises en place progressivement. Un protocole s’est lentement dessiné. Car il leur fallait encore, à ces phrases, c’est ce que tu as fini par comprendre, jouer leur rôle jusqu’au bout — elles devaient impulser un nouveau texte.

Ce texte est « Retour d’un chien ». Il se compose donc exclusivement des mots glanés dans les 42 incipit suivants — coupés, taillés, déployés, collés, télescopés —, redonnés ici dans l’ordre des lectures et dans leur version originale suivie, dans le cas des textes lus en anglais, de la traduction utilisée dans l’élaboration du texte.

Merci et pardon aux auteurs de ces mots volés à leur insu, accouplés de force à d’autres:

 

1. Comme il faisait une chaleur de trente-trois degrés, le boulevard Bourdon se trouvait absolument désert. (Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet)

2. Ne suis-je pas déjà mort cent fois, abandonné, perdu, tué ou laissé pour tel et revenu à la vie autant de fois qu’il le fallait? (Romain Verger, Forêts noires)

3. I went to work and a guy I wait on said he was leaving. (Vanessa Veselka, Zazen) [Je suis allé(e) travailler et un type que j’ai l’habitude de servir a dit qu’il s’en allait.]

4. Les hommes sont des chiens, ils se frottent les uns aux autres dans la misère, ils se roulent dans la crasse sans pouvoir en sortir, se lèchent le poil et le sexe à longueur de journée, allongés dans la poussière prêts à tout pour le bout de barbaque ou l’os pourri qu’on voudra bien leur lancer, et moi tout comme eux, je suis un être humain, donc un détritus vicieux esclave de ses instincts, un chien, un chien qui mord quand il a peur et cherche les caresses. (Mathias Enard, Rue des voleurs)

5. François Deschamps soupira d’aise et déplia ses longues jambes sous la table. (René Barjavel, Ravage)

6. Ici, donc, je reprends, et je résume. (Alain Robbe-Grillet, La Reprise)

7. Pour parler franc, là entre nous, je finis encore plus mal que j’ai commencé… (Céline, D’un château l’autre)

8. Le chariot n’en finissait plus d’avancer. (Céline Minard, Faillir être flingué)

9. If you’re reading this on a screen, fuck off. (Joshua Cohen, The Book of Numbers) [Si vous lisez ceci sur écran, allez vous faire foutre.]

10. Je vois bien que Poulet me boude… (Céline, Rigodon)

11. Mevlido leva la brique une deuxième fois, et Berberoïan, qui détestait qu’un inférieur lui cogne sur la tête, se hâta de reprendre son autocritique. (Antoine Volodine, Songes de Mevlido)

12. I still get nightmares. (Mark Z. Danielewski, House of Leaves) [J’en ai encore des cauchemars.]

13. oir puis blanc puis noir de nouveau, (Christophe Manon, Extrêmes et lumineux)

14. La pluie, dans la cour où je la regarde tomber, descend à des allures très diverses. (Francis Ponge, Le Parti pris des choses)

15. For years the air above the earth had begun sagging, suffused by a nameless, ageless eye of light. (Blake Butler, There Is No Year) [Cela faisait des années que l’air au-dessus de la terre avait commencé à s’affaisser, irradié par un œil de lumière sans nom ni âge.]

16. Suddenly, no, at last, long last, I couldn’t any more, I couldn’t go on. (Samuel Beckett, Texts for Nothing) [Brusquement, non, à force, à force, je n’en pus plus, je ne pus continuer.]

17. L’arrondi de l’épaule gauche tranché par un coup de machette, la tête de l’humérus sectionnée, le bras ne tient plus que par un lambeau de chair rattaché à l’aisselle. (Antoni Casas Ros, Médusa)

18. I can feel the heat closing in, feel them out there making their moves, setting up their devil doll stool pigeons, crooning over my spoon and dropper I throw away at Washington Square Station, vault a turnstile and two flights down the iron stairs, catch an uptown A train… (William Burroughs, Naked Lunch) [L’odeur de roussi se rapproche, je les devine dans l’ombre en train de combiner leur coup, de mettre en place leurs mouchards de charme et baver de joie en repérant ma cuiller et le compte-gouttes que j’ai jetés à la station de Washington Square au moment où j’ai sauté le tourniquet pour dévaler la ferraille des deux étages et attraper l’express du centre…]

19. Pour ceux d’entre nous qui, comme moi, connaissait Egon Storm ne fût-ce qu’un peu, ses débuts tardifs mais magistraux derrière la caméra avec Nebula, à quarante-sept ans, furent la confirmation que nous attendions depuis longtemps. (Pierre Cendors, Archives du vent)

20. This word occurs because of god. (Blake Butler, 300,000,000) [Ce mot à cause de Dieu.]

21. En juillet 2014 j’ai rencontré Sa Majesté Yonkeu Jean, introduit auprès de lui par Bob (Yves-Pascal), de la fondation Gacha. (Arno Bertina, Des lions comme des danseuses)

22. C’était en plein milieu des champs. (Philippe Annocque, Pas Liev)

23. Just how I found my poor bedeviled self standing over a gulchful of expired trees, staring down the barrel of a prewar flintlock fowler toted by a crazy old cross-eyed prospector bent on dispatching yours truly, Huckleberry Finn, if not off to some other world, at least to the bottom of the mournful gulch below us, is something you ought know about on account of it being a historical moment—or ruther, like that decrepit shotgun pointed at me, a PREhistorical one. (Huck Out West [ms], Robert Coover) [Comment exactement j’ai pu, pauvre diable que je suis, me retrouver au bord d’un ravin plein d’arbres morts, regard suspendu au canon d’un fusil à silex datant d’avant-guerre dans les mains d’un vieux chercheur d’or fou et bigle bien décidé à m’envoyer, votre humble serviteur Huckleberry Finn, si ce n’est dans un autre monde du moins au fond de ce sinistre ravin qu’était à nos pieds, c’est quelque chose qu’il faudrait que vous sachiez dans la mesure où il s’agit là d’un moment historique, ou plutôt, à l’image de ce fusil délabré pointé droit sur moi, d’un moment préhistorique.]

24. Ça commence comme un orage. (Laure Limongi, Anomalie des zones profondes du cerveau)

25. The nighttime clouds were slipping across the sky as if summoned. (John Brandon, A Million Heavens) [Les nuages nocturnes glissaient dans le ciel comme si on les avait convoqués.]

26. Rue Alsace-Lorraine, devant Carrefour Market. (Marie Cosnay, Cordelia la guerre)

27. C’est à 11h03, le samedi 2 avril, que l’on a sonné à la porte de Notre Château. (Emmanuel Régniez, Notre Château)

28. In the time before steamships, or then more frequently than now, a stroller along the docks of any considerable seaport would occasionally have his attention arrested by a group of bronzed mariners, man-of-war’s men or merchant sailors in holiday attire, ashore on liberty. (Herman Melville, Billy Budd, Sailor) [Au temps d’avant les bateaux à vapeur, ou du moins plus souvent en ce temps-là que de nos jours, quiconque flânait le long des docks d’un quelconque port de mer important avait parfois son attention arrêtée par un groupe de marins bronzés en tenue de sortie, qu’ils vinssent d’un vaisseau de guerre ou d’un navire marchand, en permission à terre.]

29. A sensation of coming back alive again, only not quite that, half life maybe. (Brian Evenson, Immobility) [Ce serait à nouveau comme une sensation de retour à la vie, pas tout à fait, de demi-vie peut-être.]

30. La forêt s’interrompt brusquement au bord d’une falaise à pic. (Marie Redonnet, La femme au Colt 45)

31. You should have received two copies. (Shelley Jackson, Half Life) [Vous avez dû recevoir deux exemplaires.]

32. I recall only one sentence that she said. (Deb Olin-Unferth, Vacation) [Je ne me souviens que d’une seule phrase qu’elle répétait.]

33. [From in the light I touched the light. (Blake Butler, Ever) [Depuis la lumière je touchais la lumière.]

34. Under the leaning plant-tumuli were galleries of wet dirt in which the escapees hid, panting like animals, naked and trembling, gazing up at the flared leaves whose stalks, paler than beansprouts, wove each other’s signatures. (William Vollmann, Butterfly Stories) [Sous les tumulus de plantes obliques existaient des galeries de boue où les fuyards se cachaient, haletants comme des bêtes, nus et tremblants, yeux levés vers les feuilles flamboyantes, dont les tiges, plus blanches que des germes de haricots, tissaient la trame de leurs signatures.]

35. Lol V. Stein est née ici, à S. Tahla, et elle y a vécu une grande partie de sa jeunesse. (Marguerite Duras, Le Ravissement de Lol V Stein)

36. Les graduations en bronze jaune et en relief dessinaient sur le cadran un arc de cercle vers lequel pointait un ergot solidaire de la manette que, pour démarrer ou prendre de la vitesse, le conducteur poussait à petits coups de sa paume ouverte, la ramenant à sa position initiale et coupant ainsi le courant lorsqu’on approchait d’un arrêt, s’affairant alors à tourner rapidement le volant de fonte situé sur la droite (semblable, en plus petit, à ces volants qui, dans les cuisines, autrefois, actionnaient la pompe du puits) et, dans un bruit de crémaillère, serrant les freins. (Claude Simon, Le Tramway)

37. After the rains had come and gone, we went down by the reservoir. (Dawn Raffel, Further Adventures in the Restless Universe) [Les pluies étaient venues puis reparties, et nous descendîmes près du réservoir.]

38. Ça fait un bon moment que je voulais t’écrire. (Olivier Cadiot, Providence)

39. Now (Blake Butler, Sky Saw) [Maintenant]

40. Les faits ne se contentent pas d’arriver, ils reviennent. (Olivia Rosenthal, Mécanismes de survie en milieu hostile)

41. Moldenke would remain (David Ohle, Motorman) [Moldenke resterait]

42. Je ne suis pas aussi bon que toi pour les langues. (Stéphane Padovani, Le bleu du ciel est déjà en eux)

 

 

 

. fraude .

Faire retour sur son propre texte n’est pas un acte gratuit; la parole suppléant le geste, le dire se substitue au faire. Il en coûte. Il y a là au mieux un déplacement qui ne va pas de soi. Tu t’interrogeais déjà sur cette question juste avant la parution de Charøgnards, voyant alors dans les derniers soubresauts du texte, si tu oses dire, dans ces dernières touches qu’on lui apporte et qu’on sait indélébiles, qui le signent en quelque sorte, « comme une espèce d’infraction — prendre le dessus quand tout se passe en-dessous. Signer l’œuvre, en ce sens — arrêter de l’écrire —, n’est-ce pas aussi, immanquablement, la rater ? »

Tu n’as toujours pas de réponse à cette question, si c’en est une — une qui au demeurant ne soit pas (uniquement) rhétorique.

Au fond, sans doute, ce qui te pose problème, ici comme ailleurs, n’est autre que le concept d’« auteur » ; cette idée qu’un texte puisse être soumis à une autorité — la tienne, en l’occurrence — qui seule et sans partage le revendiquerait, l’assignerait à un sens ou une intention. Une œuvre existe aussi dans ses ratés, ses impensés, ses failles, son retrait, ses replis — qui parfois en disent long, plus long qu’un quelconque vouloir-dire.

Peut-être y a-t-il quelque chose de cette méfiance ou de ce soupçon à l’origine de « Retour d’un chien ». Tu ne sais pas. Peu importe.

Peut-être était-ce aussi pour toi l’occasion d’occuper les temps morts entre deux projets plus, disons, substantiels. Un roman s’achève, un autre déjà s’esquisse. Il te fallait peut-être, dans l’entre-deux, un temps de respiration. Un souffle. Les temps creux qui séparent un texte du suivant sont aussi, pour toi, une façon de les retenir encore. Tout en introduisant du jeu, sans doute nécessaire, sans lequel l’articulation d’un projet à l’autre ne se ferait pas ou bégaierait, se heurterait au risque de la répétition.

Et puis, qu’est-ce qu’écrire, au fond, si ce n’est enchaîner les mots, mettre un mot devant l’autre, et encore. Puiser sans relâche et tendre en avant, chancelant, titubant aux abords du sens, là devant toi, qui t’aguiche, t’attire, se place en travers de ta trajectoire; auquel il te faut résister, ne pas céder. En appeler à sa possibilité, certes, qu’il te faut toutefois dans le même temps congédier. Ce que, la nature du langage étant ce qu’elle est, qui t’enchaîne au référent et, de proche en loin, au signifié, tu ne feras jamais vraiment, et jamais autant que tu prétends, ici encore, le faire.

Ur Kungl. bibliotekets samlingar - [librisid: 8401659]

Alors peut-être que « Retour d’un chien » était pour toi, sans que tu le saches alors, un jeu d’écriture qui consistait dans une certaine mesure à vider l’acte d’écriture d’une part de subjectivité.

Écrire un texte sans en être l’auteur. Faire advenir ses phrases au cours d’un acte dont tu ne serais pas, à proprement parler, le sujet.

Romantisme? Peut-être.

Duperie? Sûrement.

Fraude? Toujours.

Vanité? Aussi.

 

12 juin 2016.

 

. ombre .

Lorsqu’à l’approche de la publication de Charøgnards tu as ouvert ton compte Facebook, cela va faire un an bientôt, tu ignorais pas mal de choses, à commencer par l’utilisation que tu en ferais. Tu ne savais pas non plus quelle identité numérique tu t’apprêtais à forger. Tu avais jusque-là résisté aux réseaux car en vrai tu n’as rien d’un animal social ou si peu. Si après toutes ces années tu t’y résolvais, c’était avant tout pour servir la cause du livre et, derrière lui, celle de l’éditeur qui le publiait et prenait tous les risques. Toi, tu n’avais pas grand-chose à perdre. Puis le temps a passé au gré des « statuts ».

L’un des premiers aura été l’incipit de Bouvard et Pécuchet dont tu venais d’achever la lecture. Tu ne souhaitais pas, ni là ni ici d’ailleurs, commenter tes lectures.

Depuis huit ans, tu as pris l’habitude de consigner scrupuleusement les lectures que tu fais, année par année. Tu saurais donc dire quand tu as lu tel livre pour la première fois, quand tu l’as relu. Pourquoi tu fais ça? Si tu le savais, tu arrêterais sans doute de le faire.

Ce journal de tes lectures, tu t’es donc dit que tu pouvais le poursuivre et le compléter de l’incipit du texte fraîchement lu — façon facile de faire vivre ton mur. Tous les lundis ou presque, tu notes donc religieusement dans l’ordre où tu les lis les incipit de tes dernières lectures; la toute première phrase, de la majuscule au point qui l’achève (protocole simple et évident mais qui t’amène parfois à tricher si tu ne veux pas recopier l’intégralité du texte comme cela aurait pu arriver au moins à une occasion).

Tandis que de semaine en semaine tu les publiais ainsi sur ta page, l’idée t’est d’abord venue qu’à la lecture de ces incipit les uns à la suite des autres, un récit — du moins, dans ces enchaînements aléatoires, la possibilité d’un récit — pourrait progressivement projeter son ombre dans les blancs qui les séparaient. Alors tu as fini par te mettre à la traquer, cette ombre, à la tisser; tu as voulu la saisir à l’intérieur de contours éphémères et changeants.

 

Jusqu’à ce que tu finisses par l’apercevoir, cette ombre, comme flottant là sur l’envers de tes lectures.

 

Elle ressemblait vaguement à la silhouette d’un chien.

 

doggy1

 

2 juin 2016.

 

 

 

. débauche .

Depuis maintenant plusieurs mois tu étais engagé dans la récriture de ta Ritournelle dont tu achèves ces jours-ci une nouvelle ébauche. La quatrième si tu tiens bien les comptes. Tu t’étais fixé un certain nombre d’objectifs, pensais avoir mis le doigt sur quelques défauts ou travers. L’architecture du roman étant ce qu’elle est, il t’a fallu mettre ton texte en pièces — tu l’as pour ainsi dire désossé, jointure après jointure; en as examiné chaque élément avant de les retisser patiemment. Les retouches ont été nombreuses, plutôt cosmétiques pour la plupart et ponctuelles. Quelques rares pans de texte ont toutefois disparu, d’autres sont apparus à leur place. Pourtant, après avoir recousu l’ensemble, tu te dis que le texte en soi n’a pas changé. Pas vraiment. Tu n’es ainsi pas certain d’avoir rempli tes objectifs initiaux. La récriture ne va pas de soi, âpre lutte de tous les instants.

Avec toi-même pour commencer, tes tics et tes trucs éprouvés dans Charøgnards. 

Avec la langue aussi, les clichés qui l’habitent, les conventions auxquelles elle préside (il y a celles, évidentes, qu’on écarte d’emblée; mais il y en a d’autres, insidieuses, tellement intégrées qu’on ne les voit plus, qu’on en ignore la présence souveraine — qu’il faut alors tenter patiemment de débusquer).

Avec le texte, enfin, ses arêtes franches trois fois sculptées dans la langue. Car il existe déjà, le texte, au moment où tu le reprends, et tu ne peux en ignorer les angles, les nœuds, les forces. Le reprendre, comme on reprendrait un enfant dont le comportement laisse à désirer, n’est pas chose aisée. Faut-il le plier à ta volonté d’auteur? Tu as beau essayer — qu’est-ce que tu risques? —, sur certains points il te résiste, ne lâche rien. Et donc, crois-tu, c’est le texte qui tranche, qui aura en fin de compte le dernier mot, qui souvent t’impose ses volontés propres. Son rythme, ses raccords, ses bifurcations. Tu as beau vouloir modifier tel aspect, introduire telle idée, adoucir tel angle — souvent tu n’y parviens pas. À la place il te fait faire d’autres choses que tu n’avais pas anticipées. L’écriture n’est pas un programme pré-rempli dont on viendrait cocher les cases une à une au rythme de sa progression. Tu as beau jeu d’ébaucher — le texte, lui, débauche. Défait tes attentes, découd tes idées. Dérègle, dérange, déforme, détourne.

Quelque six mois plus tard, il t’est impossible de dire si le texte est « meilleur » qu’il ne l’était. Il est différent et en même temps étrangement identique à lui-même. Peut-être un peu plus lui-même qu’il ne l’était. Peut-être un peu moins. Qui sait? Et pourtant toujours cette impression que le texte jamais ne coïncide avec lui-même, toujours-déjà sa propre doublure. Doublure ne doublant rien, rien d’autre — quelques contours en négatif, trouble décalque d’une absence — d’un caprice — d’une fiction prélevée sur un versant de la langue.

À débaucher encore.

Il n’y a pas, n’y a jamais eu, n’y aura jamais, de version finale et définitive d’un texte. Les versions qu’on publie sont des accidents de parcours — un parcours qui s’arrête net, comme amputé soudain; une trajectoire qui s’épuise et s’étrangle dans les soupçons d’autres possibles. Le moment propice pour jeter l’éponge.

24 mars 2016.

 

. ready-made .

Le roman, donc, comme une sorte de ready-made. Inévitablement raté, car manqué (comme on manque un rendez-vous qui n’a jamais été pris); car lu déjà (read-y) intégralement sur le bord d’une route ou au milieu d’une forêt, dans l’instant même où il t’arrive et, t’arrivant, se perd.

Au moment où tu l’achèves, c’est-à-dire au moment où tu penses l’avoir retrouvé dans l’épaisseur de la langue où tu as séjourné de longs mois, tu sais que ce roman n’est en réalité qu’un vague écho, l’écho d’un appel lancé à l’intérieur du crâne, renvoyé par d’invisibles parois. Celles qu’y érige la langue déjà, celles auxquelles, la traversant, tu te cognes.

Bref, cette idée que le roman, celui qui enfin se donne à lire, n’arrive toujours que dans un après-coup sans avant. Et si tu souhaites demeurer fidèle à l’idée initiale dans laquelle est contenu le roman — non pas « en germe », non, car le roman ne « grandit » pas, ne se développe pas à partir de cette idée: l’idée, l’instantest le roman, intégral, replié sur lui-même peut-être, qu’il convient dès lors de déplier patiemment pour lui donner forme, sa forme —, il te faut en quelque sorte faire œuvre de copiste (ah, Bartleby…): le roman en ce sens ne serait jamais rien d’autre qu’une copie privée d’original. Son propre écho, son fantôme, un après coup jamais donné; sa doublure, ne doublant rien.

D’où aussi l’extrême difficulté en ce qui te concerne à porter un quelconque jugement sur ce que tu fais. Tu te souviens d’une discussion avec un écrivain américain à qui tu confiais, penaud, bredouillant, presque gêné de l’admettre, que, oui, tu tentais bien d’écrire, toi aussi — dans le noir d’une fausse ambition, une prétention sans bornes agitant son spectre au-dessus de ta tête. Et ses mots d’encouragement: ne pas accepter l’entre-deux — viser la grandeur pour sombrer s’il le faut dans la platitude; le texte doit être génial ou ridicule, toute position intermédiaire est à proscrire. Mais comment le savoir? comment le reconnaître? L’étalon auquel mesurer la réussite  ou la valeur du roman, donné dans l’instant qui l’appelle, disparaît aussitôt.

Alors tu récris. Tu récris sans cesse. Le roman — peut-être est-ce de là que vient l’idée à l’origine de ta première tentative fictionnelle — serait une sorte de ritournelle; il esquisse un air familier, qui toujours te dit, te redit quelque chose, sans que jamais tu l’aies entendu, sans jamais qu’il y ait rien à dire. Il te revient toujours, remonté des profondeurs de la langue. Une vague mélodie aux notes fantômes, des harmoniques en suspens dans l’air. Que tu es pourtant incapable de fredonner.

microwave

27 janvier 2016.

. instantané .

Au commencement il y a une « idée » — appelle-la comme ça.

L’idée, c’est peut-être une image, une rencontre, un souvenir, une voix à la radio, un mot peut-être ou deux, une association, l’esquisse d’une phrase, son squelette, une couleur, un soupçon subtilisé parfois dans le texte d’une autre. Quelque chose. Pas forcément de très bien défini, du reste. Une idée, donc. Ou un instant. Oui. Plutôt. Tu préfères.

Et dans cet instant, un roman.

Il est là, tout entier niché dans cet instant.

Pour autant, l’idée initiale — vague, fixe, folle — qui le fait naître n’a rien d’un programme. Dans cet instant, nulle programmatique, en effet. L’instant, l’idée ne programment rien. Car le roman est achevé déjà au moment où tu le contemples.

Au commencement était donc la fin. Car dans l’instant où tout commence, il est déjà trop tard — le roman qui se donne dans cet instant, fugace et fragile, se donne dans sa complétude, dans sa finitude. Tu le vois, l’imagines fini, complet — écrit. Dans cet instant il y a tout, et dans ce tout, l’impression qu’avant même de l’avoir écrit, tu l’as lu d’avance, ce roman. Ce qu’il raconte, les détails d’une intrigue, ses inflexions, ses contours, sa destination, tout ça toutefois tu l’ignores et au fond, lorsque l’idée se manifeste à toi, ça t’intéresse assez peu. Ce que tu sais, en revanche, c’est que pour qu’il y ait un roman ou, du moins, un texte qui puisse venir se loger dans cet instant, dans cette idée — car bien sûr il y a des idées fausses, des instants creux et perdus —, il te faut une forme. Et la forme, avec l’idée, c’est la première chose qui t’arrive. Car l’idée d’emblée appelle une forme dont elle est indissociable et c’est cette forme, même fluctuante et soumise à pression, qui emporte l’idée, fait d’elle un texte. Un roman.

De là sans doute cet échec que disent vivre certains écrivains, qui constatent bon gré mal gré que le roman qu’ils projettent s’est déjà donné et, en l’occurrence, se passe volontiers du processus d’écriture. Enfin, tu dis ça mais tu n’en sais rien. Ce que tu dis là, ce que tu cherches à penser sans que ce soit d’ailleurs clairement articulé à l’intérieur du crâne, c’est un peu la façon dont tu (re)vois, dont tu (re)vis les choses, notamment lorsque, comme maintenant, tu te penches sur ces aubes soyeuses où tu laisses volontiers courir et trébucher tes doigts sur le clavier.

Cette idée que Charøgnards, par exemple, dont tu ne savais strictement rien au moment où l’idée t’est venue, était en quelque sorte écrit avant que tu ne l’écrives.

Cette idée que chaque roman — tu en projettes (façon de parler) plusieurs — puisse être là, déjà, dans cet instant qui le voit naître, dans cet instant où tu le trouves et où, peut-être, il meurt aussi, dans le même temps, dans le même geste informulé, inentamé. Là. Quelque part. Terminé comme il doit l’être. En parfaite adéquation avec lui-même. Ainsi, il y a déjà le roman de la dame au cimetière, il y a déjà celui aux chapitres, celui au protocole, celui à l’envers, celui qui rampe — et peut-être déjà d’autres encore. Écrits tous. Intégralement. Lovés dans leur forme. À l’intérieur du crâne.

Ne te reste donc plus qu’à les récrire; qu’à les recopier. Chaque roman est en quelque sorte un texte trouvé, te dis-tu. Ou retrouvé, en l’occurrence. Après la latence de l’écriture. Et dans cette distance, lors de ces retrouvailles, tu vois bien que le roman n’est plus tout à fait le même, plus tout à fait lui-même. Les retrouvailles n’éliminent pas le soupçon.

D’où aussi, sans doute, de proche en loin, cette question qui te tourne à l’intérieur du crâne ces jours-ci sur le rapport qu’entretient le roman avec l’histoire, avec le récit. Tu as beau dire et prétendre le contraire: évidemment que le roman est affaire de narration. Il y a bien, à quelque niveau que ce soit, une histoire qui quelque part se noue — même si cette histoire se dissimule encore derrière l’idée, même si c’est dans les blancs du texte, en pointillés, qu’elle va se raconter et se défaire. Or, en matière d’écriture, passé l’instant originel, tu te vois confronté à un double impératif: d’un côté, donc, l’histoire, le récit, la narration, qui traversent le temps, le scandent, l’articulent, lui donnent corps, forme, épaisseur. De l’autre, cette conviction — peut-être pas une conviction, d’ailleurs: une impression? — que le roman se fige dans l’instant; qu’il est une sorte d’instantané et qu’à cet égard il déjoue d’emblée le temps et lutte avec son double temporel. Que, peut-être, l’essence même de l’écriture, si tu te permets, serait en ce qui te concerne à chercher dans les temps morts ou ces instants figés dans la mémoire. Comme si le travail d’écriture consistait à creuser l’instant plutôt qu’à le développer ou l’enchaîner à d’autres; à le dilater, plutôt, l’aménager comme on aménage un intérieur.

D’où l’extrême difficulté que tu peux ressentir à parler du roman, qu’il soit en cours d’écriture — cette tentative de repousser les frontières de l’instant, de réverbérer l’instantané, de déplier l’idée en la casant dans la forme qu’elle a suscitée — ou qu’il soit écrit pour de bon, voire publié dans le meilleur (?) des cas; quel qu’en soit le stade d’écriture, tu ne peux pas ne pas comparer le roman tel qu’il est à celui que tu as trouvé au milieu d’une route de campagne, aux abords d’un cimetière, dans le lit fangeux d’une forêt ou dans les allées d’un centre de vacances. Pour te rendre compte, toujours, que le roman que tu (r)écris ne correspond jamais, jamais ne correspondra à, ou avec l’idée à laquelle, si quelque part pourtant elle le résume, lui ne se résume pas.

Tu sens bien à la relecture de ces lignes qu’y flottent des relents de platonisme. À moins que celui-ci ne t’habite à ton corps défendant, il n’y a toutefois rien, dans tout ça, qui relèverait d’une quelconque attitude ou pensée platonicienne. Ce que tu cherches à dire simplement: l’idée du roman, au sens de l’idée qui le fait naître, n’a rien d’un idéal que tu poursuivrais. C’est peut-être la raison pour laquelle, d’ailleurs, tu la rabats violemment sur l’instant; c’est-à-dire sur le temps, sa ligne brisée, ses aléas, ses remous. C’est peut-être là, d’ailleurs, que tu le perds, le roman, à l’instant même où il t’arrive, et la raison pour laquelle il te faut sans cesse repartir à sa recherche.

Et cette recherche, le temps qu’elle durera, a lieu dans la langue, que tu traverses, que tu parcours de long en large. Tu plonges dans ses bas-fonds, lèves parfois les yeux, bien sûr, l’idée initiale en ligne de mire qui, joueuse, te résiste, se cache derrière les mots, se déguise, se transforme, t’emmène, toi et ton roman, ailleurs, plus loin, te fait prendre un détour avant de te faire retourner sur tes pas.

Alors ce n’est sans doute pas, jamais, le roman imaginé au départ que tu retrouves lorsque tu ressors au grand jour; mais tu en as peut-être trouvé un. Dont la réussite, si elle ne t’appartient pas, réside sans doute dans l’écart, non-mesurable, le séparant du roman qui n’aura cessé de l’appeler.

survey

19 janvier 2016.

. cri .

Alors que les drapeaux fleurissaient autour de toi hier sur les réseaux sociaux, tu t’es rabattu sur un tableau de Bacon. Tu étais il y a peu à Londres, ne pouvais pas ne pas retourner à la Tate Gallery, comme un rituel à chaque fois que tu franchis la Manche. Tu commences toujours par les salles à droite après l’entrée. Tu t’es à nouveau arrêté longuement devant, celui-ci et d’autres, les as montrés à tes enfants, en as discuté un peu avec eux, leur as demandé ce qu’ils y voyaient, ce qu’ils en pensaient. Tu les invitais à mettre des mots sur ce qui n’en a pas. C’était bête sans doute.

Tu ne te sens pas plus français aujourd’hui qu’avant-hier et te dis que la terreur n’a pas de couleurs.

Ce site n’a jamais eu vocation à parler du monde — pas directement, pas comme ça. En ouvrant l’intérieur de ton crâne, tu ne souhaitais pas faire de ce site un blog: il ne s’agit pas pour toi d’enregistrer le réel ou les impressions qu’il t’inflige sous une forme ou une autre, au jour le jour, au fil de tes lectures, au gré des événements qui te surviennent. On peut sans doute lire À l’intérieur du crâne comme une sorte de repli sur toi-même — narcissique et vaguement masturbatoire, monomaniaque et intéressé; la contraction d’un geste, le reflux d’une pensée circulaire. Depuis le départ, tu plaides coupable: ce site est redondant, tu en as conscience — tu joues un jeu dangereux (quoique le sens du mot te soit ici et aujourd’hui rendu dérisoire), cherchant à fuir la vanité que chaque fraction chaque mot chaque phrase font planer au-dessus de toi comme une douce menace. Ce site, à sa façon balbutiante, tu l’as conçu aussi comme une sorte de vanité — pour tenter de la réfléchir et l’annuler dans son reflet.

Alors bien sûr des événements comme ceux-ci, qu’on ne nomme pas, te forcent à oser de timides regards à l’extérieur du crâne. Et te replongent aussitôt à l’intérieur non moins violemment. Les parois tremblent et se craquèlent. Le jour qui s’infiltre est empreint d’une lueur dégueulasse.

Tu ne te sens pas plus écrivain aujourd’hui qu’avant-hier mais te dis que la terreur commence là où se fait le silence.

Alors au risque de prolonger le malentendu, tu poursuis, tu creuses, tu écris — tu n’arrives pas à penser sans traverser la langue. Tu as pu lire ici ou là que ces événements n’avaient pas de sens, que le problème était dans le défaut ou la perte de signification, qu’il y avait dans tout ceci quelque chose d’absurde. Tu te dis oui, tu comprends, peut-être qu’il y a de ça. Au fond, peu importe par quel bout on attrape le problème.

Les diagnostiques pleuvent. Tu ne prétends pas avoir de solution. Tu ignores s’il y en a une.

Tu te réfugies à l’intérieur de ton crâne et tu auscultes ta pratique. Et tu penses à ce tableau de Bacon. Tu ne prétends pas savoir le lire. Tu ignores ce qu’il représente pour toi: la folie, la douleur, l’horreur, la peur, le geste, l’effacement, la brûlure, la faim, la béance, la dévoration, la peau, l’absurde, la déchirure, le non-sens, le brouillage, la violence.

La sensation plus que le sens. Et le cri plus que les mots.

Et tu te dis que l’art est ce cri silencieux. Que certains ressentent. Que d’autres ignorent.

Qui ne changera rien au monde. Si ce n’est peut-être la perception qu’on en a — nichée dans les discours toujours, la rhétorique, la propagande, le récit, l’explication.

Tu ne sais pas plus aujourd’hui ce que tu fais quand tu écris qu’avant-hier. Et c’est peut-être pas plus mal si ça t’échappe.

Si tu pouvais, si tu arrivais, tu arracherais le langage aux discours, tu déchirerais tes pages à la force d’un cri; violerais la langue pour la charger d’affect, la soustraire au sens, la rendre à la seule sensation.

Ne rien signifier. Au fond.

Ces événements, qu’on ne nomme pas, n’ont peut-être rien d’absurde — au contraire: ils te paraissent saturés de sens; te semblent le produit d’une lecture signifiante du monde, lecture à sens unique, vengeresse et destructrice, irrémédiablement close sur elle-même.

Alors écrire encore. Jouer encore. Crier encore. Rire encore. Pleurer encore. Sentir encore. Aimer encore. Penser encore. Cracher encore. Arracher encore. Déchirer encore. Recoudre encore. Branler encore. Vider encore. Tomber encore. Essayer encore. Échouer encore.

Et encore.

15 novembre 2015.

. interviews .

Parfois, il t’arrive de parler. Avec:

– Romain Le Vern, « L’Invité de Minuit », Chaos Reigns, 24 août 2015

– Teddy Lonjean, Un dernier avant la fin du monde, 03 septembre 2015

– Marianne Loing et Hugues Robert, rencontre à la Libraire Charybde, Paris, à l’occasion de la sortie de Charøgnards,  11 septembre 2015

– Nikola Delescluse, Paludes, Radio Campus Lille, 30 octobre 2015

– Fabrice Thumerel, rencontre à la librairie Le Bateau Livre, Lille (+ Christophe Manon), en partenariat avec Libfly

 

. journal .

Décembre 2011 : tu es engagé dans l’écriture d’un premier roman depuis l’été. Tu as bien d’autres idées mais ne mélanges pas les projets et consacres tout ton temps d’écriture à ce premier texte. Pour ne pas te disperser, tu crées des dossiers dans lesquels tu esquisses à grands traits quelques histoires auxquelles tu laisseras le temps de mûrir. Tu reviendras vers certaines d’entre elles ; d’autres resteront à jamais à l’état d’ébauche. Puis tu retournes tous les matins à ce premier roman que tu conçois comme un texte d’apprentissage. L’idée de départ s’y prêtait bien. L’apprentissage sera long et fastidieux mais tu t’y tiens. À peine t’accordes-tu le temps d’ouvrir un nouveau dossier que tu intitules « Charognards ». C’est au retour d’une balade en forêt que te vient l’idée de ce texte, une nouvelle : sur une route en ligne droite sont posés quelques freux autour de la carcasse d’un animal écrasé. Tandis que la voiture approche, les freux s’envolent. L’origine de Charøgnards est là — dans cette vision, dans ce geste et l’imaginaire qu’il déploie. Il suffit des quelques minutes du retour pour que l’histoire se mette en place. Tu ignores tout du récit en tant que tel mais la dynamique du texte s’impose. En rentrant chez toi, tu fais ce que jusque-là tu n’as jamais fait : tu te jettes dans la rédaction, faisant une entorse à ton régime d’écriture. Quelques pages en guise d’ébauche — une dizaine d’entrées dans un journal écrit à la deuxième personne qui s’ouvre sur ces mots : « Ils sont arrivés, ils sont là. Les charognards. Un petit banquet au milieu d’une route de campagne ; trois ou quatre, pas plus (?). Perdue au milieu de champs pas encore en friche, mais qui allaient le devenir — » Ça te prend quelques jours. Puis sagement tu retournes à l’écriture de ton premier roman.

 

Août 2013 : tu achèves l’écriture de Ritournelle du cimetière, dédié au « charme d’un néant follement attifé ». Aujourd’hui encore il t’est difficile de parler de ce texte, de dire en quoi il consiste précisément, ce que tu as voulu faire. Au cœur du roman se trouve un personnage autour duquel tu voulais tourner sans jamais l’effleurer. L’écriture y est cyclique et ce roman s’évertue en quelque sorte à ne pas raconter son histoire en sabordant presque systématiquement toute amorce narrative. Tu lis ainsi dans Ritournelle une sorte d’hommage à la littérature et aux auteurs avec lesquels tu as appris à lire. Il te reste maintenant à échouer mieux. Les charognards entraperçus presque deux ans auparavant s’imposent alors comme une évidence. Tu rouvres le dossier, parcours la dizaine d’entrées que tu avais rédigées, tu fais le point : tout y est. Le texte s’ouvre un « Mardi » et avance au gré d’une chronologie hasardeuse que clôt un « Jour ? » incertain. La forme du journal s’est imposée d’elle-même il y a deux ans. Tu n’y reviens pas. Après les circonvolutions de ta Ritournelle, tu vois là l’occasion de réintroduire dans le récit une certaine linéarité. Tu projettes un texte en ligne droite, porté par un élan narratif plus franc. Tu projettes un texte plus personnel aussi, dans lequel, presque littéralement, tu laisserais des plumes.

 

14 septembre 2013 : tu reprends l’écriture de Charøgnards, alors provisoirement intitulé Les Charognards. Tu t’engages, tu en as la conviction, dans plusieurs années de travail. Si, lorsque l’idée t’est venue fin 2011, tu envisageais plutôt ce texte comme une nouvelle, la forme du journal exige dorénavant une certaine longueur. Tu ignores toujours tout de l’histoire en tant que telle, du cadre, de ton personnage, des raisons poussant les charognards à envahir les rues du village. Ce que tu sais, en revanche, c’est que le roman est à construire sur une base conceptuelle. Au fond, ce n’est pas tant le récit qui t’intéresse. Ton travail d’écriture — Ritournelle te l’a appris — est avant tout formel. Des histoires, plus ou moins bien ficelées, il s’en raconte à l’envi ; le roman pour toi n’a pas vocation à raconter mais à mettre en forme. L’histoire s’y déployant doit contraindre la forme qui, en retour, fait pression sur le récit. C’est dans cet échange et cette confrontation que s’écrira le texte.

 

21 novembre 2013 : ta Ritournelle a semble-t-il trouvé preneur mais elle te paraît déjà loin. Rien n’est fait et le calendrier demeure incertain. Tes oiseaux te bouffent pas mal de temps & t’occupent l’esprit : les premières entrées du journal se succèdent à bon rythme. Un monde prend forme autour de ton narrateur ; les choses se précisent, trait à trait. Tu travailles à quelque chose de sombre et pesant, à la violence étouffée. Tu n’as qu’une idée en tête : la ligne droite.

 

Janvier 2014 : la ligne droite s’est compliquée. Évidemment. Tu cherchais les moyens de t’en affranchir. Ou peut-être pas. Disons que toute contrainte — et après Ritournelle, la linéarité pour toi en était une — ne vaut pas tant dans ce qu’elle bride que dans ce qu’elle permet de faire. La ligne esquissée, te restait la possibilité de la parcourir en plusieurs sens. Et de l’estomper aussi. Tes Charognards avancent en pointillés. Tu termines le premier jet.

 

19 février-10 mars 2014 : tu reprends le texte depuis le début. Tu en as esquissé le mouvement principal, auquel il te faut maintenant donner de l’amplitude. Tu as compris que tout se jouait dans les trous. Tu peinais sur un paragraphe anodin, aux jointures grinçantes. Tandis que tu le relisais, t’arrêtant sur chaque mot, le curseur clignotait en milieu de phrase. Tu as alors — un peu machinalement — appuyé sur la touche « Entrée ». Ainsi disloquée à l’écran, cette phrase avait fini par donner au paragraphe sa raison d’être. Tu parcours le texte à nouveau, promènes ton curseur de paragraphe en paragraphe, et tu coupes — tu distends, tu disloques ; tu déchires, tu décharnes. Tu redessines le texte depuis ses marges que tu étends, que tu façonnes et sculptes dans le blanc de la page. L’écriture devient chorégraphie d’une gestuelle brisée. Décomposée. Et dans ces blancs, une invite : à la danse avec la langue, à l’imaginaire et au jeu. Chaque texte invente ses propres règles. Les Charognards venait de découvrir les siennes.

 

16 avril 2014 : tu t’attendais à des années de travail. Après trois ébauches successives, le texte te paraît avoir pris une forme plus ou moins définitive. Il reste quelques questions et des détails à régler : le rythme, des éléments d’intrigue, quelques accents à reporter sur la langue. Tu y reviendras. Tu envoies le manuscrit à AT. Tu sais pouvoir compter sur sa lecture. Premier retour précieux dix jours plus tard qui te conforte dans certains de tes choix, celui de la préface notamment. En attendant, tu replonges quelques semaines dans ta Ritournelle qui pourrait voir le jour fin 2015.

 

30 mai 2014 : tu attaques à nouveau. Le texte a reposé un bon mois. Des éléments te chiffonnent sur lesquels tu comptes t’attarder. Parmi eux, le sort de C., qui en partie t’échappe. Tu sens bien qu’un des moteurs narratifs est là pourtant. L’enjeu n’est pas d’expliquer. L’enjeu, te dis-tu, est peut-être davantage de déplier. La forme du journal, dans le huis-clos narratif qu’elle impose, resserre le plan au maximum, rend toute explication superflue, court-circuite la mise en récit. Alors tu déplies en tâchant de baliser des parcours à l’issue incertaine. Tous ne vont pas dans la même direction. L’apparence de mystère logé au cœur du texte — la présence des oiseaux dans les rues du village, le sort de C., le fusil — ne vaut à tes yeux que dans l’esthétique qu’elle nourrit ; et l’espace de jeu qu’elle ouvre dans cette invite à l’enquête qu’alimenterait l’imaginaire.

 

02 juillet 2014 : rdv & première rencontre pour évoquer la publication de Ritournelle, qui est devenue entre-temps À tous les airs. Le roman pourrait voir le jour fin 2015, début 2016. Tu as mis la dernière touche à tes Charognards le 30 juin. Tu en fais imprimer un exemplaire que tu laisses à ton éditeur — tu n’envisages pas la publication pour le moment. Tu espères juste que son retour puisse te faire voir le texte sous un angle neuf en vue de le reprendre en septembre. Tu lis dans ses yeux, au moment où il ouvre le manuscrit devant toi, une inquiétude amusée. Il appelle deux jours plus tard. Il vient d’achever la lecture qu’il ne promettait pas avant septembre. Les charognards ont bouffé tout crue ta ritournelle, condamnée à tourner encore pour un temps à l’intérieur de ton crâne.

 

29 décembre 2014-21 février 2015 : tu entames le processus de révision la trouille au ventre. Tu reçois la première maquette du texte. Tu récris des phrases entières, en ratures d’autres : tu es devenu ton narrateur. Tu cherches à peser chaque mot, chaque passage. Tu ne sais plus ce qui a pu motiver l’écriture de telle ou telle page dont l’articulation avec l’ensemble te paraît de facto compromise. Tu hésites alors à les retirer et te dis qu’au contraire, c’est peut-être dans ces moments où tu ne reconnais plus ton texte, où il t’échappe pour de bon, que quelque chose se passe. Tu laisses ces pages intactes. Les échanges que tu as autour du texte sont fructueux, le roman se transforme au gré des maquettes, la mise en page est fastidieuse et la patience, l’écoute du maquettiste remarquables : ce livre, désormais intitulé Charøgnards, lui doit beaucoup.

 

27 mai 2015 : coup de fil en fin d’après-midi. Le texte a commencé à circuler et les logiques économiques le rattrapent. On le juge d’emblée « difficile ». Ça ne te surprend pas à vrai dire — on t’avait prévenu. La confiance, l’enthousiasme et l’audace de ton éditeur demeurent inentamés. Cette notion de « difficulté » te chiffonne, tu y réfléchis et te dis qu’elle laisse entendre qu’il pourrait y avoir à l’inverse des textes « faciles » — lisses, sans aspérité, sans accroche. Les dynamiques d’écriture diffèrent. C’est juste que ces textes recyclent des règles connues là où d’autres tentent d’inventer les leurs. Ce qui n’a rien d’un jugement de valeur. Tu te demandes : personne aujourd’hui ne regarderait plus une toile abstraite en s’interrogeant sur ce qu’elle représente ; pourquoi faudrait-il continuer de lire le roman à l’aune des mêmes conventions usées ? Charøgnards laisse peu de place à l’action, les questions qu’il soulève ne trouvent pas de réponses immédiates, le tissu de ce qui lui sert vaguement d’intrigue s’effiloche au gré des pages. Qu’une certaine résistance l’habite, oui, sans doute. La lecture en ce sens, c’est vrai de tout texte, n’est guère bien différente de l’écriture : il faut se frotter à la langue pour espérer trouver le mode opératoire du livre. Chaque traversée des textes est une tentative d’apprivoisement.

 

17 juin 2015 : tu parcours le texte une dernière fois, apportes les ultimes retouches. Charøgnards part à l’imprimerie demain — il ne t’appartient plus. Son histoire s’écrit désormais ailleurs. Pourtant, quelque chose dans tout ça t’effraie, comme si dans ces derniers instants il s’agissait de figer le geste, de laisser sécher l’encre, tourner la page… comme s’il te fallait maintenant signer l’œuvre. C’est cette signature que tu trouves difficile à apposer ; c’est en sorte une ultime et vaine tentative, au moment où il faudrait laisser filer le texte, de te l’approprier : c’est ton nom qu’on fait figurer en haut de la couverture, comme pour mieux dire que ce livre est le tien, tu en es l’auteur. Il y a là, dans cette sortie au grand jour, comme une espèce d’infraction — prendre le dessus quand tout se passe en-dessous. Signer l’œuvre, en ce sens — arrêter de l’écrire —, n’est-ce pas aussi, immanquablement, la rater ?

 

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