Les écrivains gagneraient à lire Bourdieu. C’est du moins ce qu’avançait Olivier Adam dans l’Obs il y a quelque temps — article sur lequel tu es tombé par hasard ces jours-ci. Évidemment, ce n’est pas Bourdieu, le problème. Ça aurait pu être n’importe qui, Freud, Debord, Lévy-Strauss, Durkheim, Caillois… Non, le problème, en ce qui te concerne, est l’instrumentalisation de la littérature qui se dessine dans ces lignes.

Qu’il existe plusieurs conceptions du littéraire, que chacun y voie ceci ou cela, au fond, c’est plutôt sain. Signe que la littérature, quelle que soit la façon dont on la définit par ailleurs, ne se laisse pas réduire à une forme de pensée univoque.

Ce qui te gêne en l’occurrence, ce serait davantage l’équation que sous-tend le propos d’Adam: littérature (= roman) = décalque du réel. Il faudrait donc en amont comprendre le réel et ses enjeux — tant sur le plan sociologique que politique, économique, philosophique, etc. — pour pouvoir ensuite le retranscrire, fidèlement, cela va sans dire, dans les pages du roman. Le travail littéraire est donc perçu et conçu in fine comme une sorte de description, de transcription, de déchiffrement, d’interprétation du monde qui entoure l’écrivain, un monde que ce dernier serait ainsi parvenu à penser d’abord pour lui-même — et à ce jeu, on peut bien s’inventer les outils nécessaires; que Bourdieu en soit un, pourquoi pas après tout —, puis à livrer ensuite au profit d’autrui tel un secret percé à jour.

(Il y aurait sans doute fort à dire sur la raison faisant se pencher Adam sur Bourdieu et pas un autre pour nourrir la vision qui semble la sienne; vision en vertu de laquelle la figure de l’ « écrivain » viendrait se hisser sur les hauts barreaux de l’échelle sociale. Or cette vision, tout emplie de prestige, a vécu. Te semble-t-il. C’est là encore sans doute la vanité de l’ « écrivain », si telle était sa visée, de ne pas reconnaître son échec — malgré sa vision perspicace et sa compréhension fine des problématiques auxquelles le « monde » fait face, un rapide coup d’œil sur les gros titres de la presse quotidienne tendrait à indiquer que les choses en retour ne paraissent pas progresser bien vite… Sans doute est-il bon de temps à autre de rappeler que les grands écrasent les petits, que les puissants mangent les faibles, que les salauds restent des salauds et les héros ont la peau dure. Mais le « monde », lui, tourne toujours, et dans le même sens.) 

Cette vision, du moins exposée ainsi, a le désavantage assez fâcheux à tes yeux d’escamoter la seule réalité sur laquelle le travail d’écriture peut avoir prise — la langue, et rien d’autre. Du moins pas directement. Et cette illusion qu’on agit à même le « monde ». Pas plus que le musicien ou le peintre l’écrivain ne travaille à même la surface des choses; l’écriture n’a rien d’immédiat. Elle n’existe dans les livres que dans la mesure exacte du rapport qu’elle établit avec le média qui lui donne corps — à savoir la langue. Et la langue seule, avec les clichés dont elle est pétrie, la rhétorique qui la guinde, le parti pris du signifiant qui la porte. Ce qui ne veut pas nécessairement dire que le média est le seul message qui vaille; on aurait alors vite fait de faire le tour de la question, sans doute. Ça veut tout simplement dire que le seul impact que puisse avoir la littérature sur le « monde » ou la « société » passe d’abord et surtout par la façon dont elle agit sur la langue qui, elle seule, donne corps et lisibilité à ce « monde » soudain offert aux regards.

Et il n’y a là — à ton sens — aucun marqueur sociologique. La classe, le rang, les rapports sociaux, autant de considérations qui semblent faire pour Adam le corps et le cœur du roman dans les thématiques bourgeoises qu’il se choisit et les personnages supérieurs qui le peuplent, tout ça n’a strictement rien à voir avec le travail de l’écrivain ou, selon le point de vue qu’on en a, le jeu littéraire — voire, pour utiliser sans doute un autre mot bourgeois, poétique.

Le sujet n’a jamais fait la littérature. Ce serait même, dans sa patience poétique, plutôt l’inverse — c’est la littérature qui fait le sujet; le travail littéraire, qui s’effectue à même la langue, dans sa lente sculpture, son façonnement, son fictionnement, crée le soi-disant sujet qui n’est rien hors de la forme qui l’a modelé. Poétique, l’écriture l’est en ce sens qu’elle n’est pas décalque d’un pré carré; elle est puissance de création, elle est frayage, elle est forage — conquiert de nouveaux espaces au cœur de la langue, pour y tester de nouveaux « mondes » sertis dans l’encre.

Título: Sem Título Autor: Athos Bulcão Ano: 1978 Técnica: Painel escultório em madeira laqueada Dimensões: 5m x 5,28m

 

6 octobre 2016.