Tu ne traînes plus souvent par ici ces derniers temps. L’époque est rude, le crâne paraît soudain désempli, quelques échos résonnent pourtant parfois, les questions, toujours les mêmes, certains textes qui avancent, d’autres qui reculent, l’entreprise et sa légitimation au regard de ce qui se trame au dehors. Le temps qui manque. Les doutes qui perdurent. Et puis parfois une idée s’avance, tu la contemples un instant, te demandes si, la laisses s’éclipser. Elle repousse ailleurs. Tu as envisagé des questions dont la formulation exacte t’échappe encore; peut-être y reviendras-tu. Il y a les règles que tu t’es fixées, auxquelles tu n’oses encore déroger même si ça te démange. Il y a toujours cette épine, ce que veut dire écrire, ce que le mot, l’acte même, recouvre, la place de la fiction, sa typologie dans le climat actuel. La « post-vérité », les « faits alternatifs », les « emplois fictifs » et toi qui ajoutes de la fiction à la fiction. Alors bien sûr les liens entre écriture et politique, la fonction de l’écrivain dans la marche du monde, tu y songes, surtout que. La fatigue qui te creuse les traits. L’incertitude qui pèse sur les textes. Les courses contre la montre qu’on s’impose. Le tri dans les projets. Les esquisses à terminer. Les impasses dans lesquelles on s’enfonce. La distance qui te porte. Il y a encore. Et puis cette impression de ne plus pouvoir penser que par bribes. Et par rafistolages. Alors on sort une bêtise de temps en temps qu’on placarde sur un mur. Mine de rien. Mine de tout. Il faudrait pouvoir. Et les décomptes hebdomadaires. Et les phrases qu’on extrait de leur contexte. Auxquelles tu t’accroches, tu y tiens. L’oubli qui sommeille. Et cet impératif selon lequel il faudrait penser ce qu’on écrit ou écrire ce qu’on pense. L’envie de dire merde aussi. Le crâne est un drôle d’endroit. Il s’y passe des choses. Ça fourmille, il y en a partout, tu ne peux pas faire un pas sans te cogner sur un truc qui dépasse, n’est pas à sa place, tu te baisses pour le ramasser et il te glisse des mains, a disparu, silence complet, tu te retournes, il n’y a plus rien. Vide. Noir. Tout n’y est que décor en carton-pâte; un coup de vent tout s’envole.

Tu relis ces lignes. Vieille habitude: tu passes sans doute plus de temps à te relire qu’à écrire vraiment. On pourrait croire que. Mais non. Il faut clarifier. Dissiper les malentendus. Ils reparaîtront ailleurs, de toute façon, ils sont têtus, logés au cœur même de la langue. Tu ne te plains pas. Te dis juste que. Quoi? Sans doute que c’est ça, écrire. Au fond. Tourner en rond dans son crâne. Avancer en reculant. Nouer des bribes qui se défont. Marcher dans le noir. Sentir le temps vous effleurer le bout des doigts. Se cogner sans se faire mal. Se faire mal sans se cogner. Ne plus savoir ce qu’on voulait dire et comprendre qu’on ne voulait rien. Danser une gestuelle vide. Habiter le vertige. Et se taire aussi.

 

17 mars 2017.