Toi et moi échangions peu. Trente ans nous séparaient et cet imparfait déjà m’agace qui me fait regarder en arrière quand toi tu regardais devant, toujours. La grammaire nous rattrape et j’aimerais qu’il en soit autrement mais voilà. Il me faudra un certain temps pour digérer la nouvelle.

Ton dernier message dans ma boîte mail date du 26 avril. Il n’appelait pas de réponse et je n’y ai pas répondu. Tu venais d’apporter des modifications à ton site web — il avait été piraté et tu en as profité, disais-tu, pour le déplacer. Que pouvaient bien te vouloir ces hackers ? Sur quelle traduction travaillais-tu encore, qui puisse susciter leur convoitise ? un de ces trésors sans doute dont tu avais le secret.

Je ne sais pas si je te l’ai dit. Je n’ai jamais lu tes traductions. Il se trouve que je lisais les textes que tu traduisais en anglais directement. Je lis assez lentement — trop pour me permettre de lire la version originale et sa traduction. Non pas que. En fait, je me dis maintenant que je suis passé sûrement à côté de plein de choses en ne lisant pas tes traductions. Mais je n’avais pas besoin de les lire pour les savoir excellentes. Il n’y a qu’à écouter ce qu’en ont pu penser d’autres et l’estime dans laquelle ils te tenaient tous. Bob, en particulier. Un jour je les lirai. Comme je lirai les auteurs que je t’ai promis de lire et que je n’ai pas encore lus. Sur lesquels dorénavant planera ton souvenir. Ma façon à moi de regarder vers l’avant maintenant, avec cette promesse faite à la mer. Je t’écris ces lignes en haut d’une falaise normande. Je me dis que si je regarde assez loin par la fenêtre de la chambre, si je suis la diagonale que trace le ferry qui remonte l’horizon comme j’aimerais remonter le temps, je pourrais presque tenter d’apercevoir ta silhouette élancée, légèrement penchée vers l’avant, ta folle chevelure au vent. Tu m’as toujours fait penser à un chanteur de rock de la fin des années 70, début 80. C’est con, je sais, l’anneau que tu avais à l’oreille — j’essaie de revoir : la gauche ou la droite ? Putain je n’en ai plus la moindre idée. Comme ça j’aurais dit la gauche. Je t’imagine te marrer en gardant la réponse pour toi, histoire de m’emmerder un peu. Je viens de vérifier sur les quelques photos qui circulent sur les réseaux sociaux. Tu vois…

On est le 26 mai, il fait chaud, très chaud, même ici en haut de la falaise, le vent n’y change rien ; un mois jour pour jour depuis ton dernier mail. Dix-neuf jours depuis ta disparition. Quelques heures à peine après que la nouvelle m’est parvenue. J’ai passé ma journée avec toi. Tu étais là, tu n’as pas quitté mes pensées. Dans la voiture tout à l’heure j’ai passé la playlist des jours gris. Je n’ai pas souvenir que nous ayons jamais parlé musique. Tu écoutais quoi ? J’ai bien quelques idées mais je sais d’avance qu’elles ne seront pas assez larges pour brasser l’étendue de ta culture. J’ai fait le calcul tout à l’heure. Tu avais 71 ans. Putain. T’aurais pu être mon père, Bernard. Et pourtant quand on se voyait avec Bob & Pili — il y avait Marc aussi souvent —, vous étiez deux vrais gosses. Toi et Bob avez la même malice dans le regard. Je maintiens le présent. Bob. Bien sûr que je l’ai prévenu. C’est le premier à qui j’ai annoncé la nouvelle. On devait se voir dans deux semaines tout pile. Le jour d’anniversaire, tiens. Tu n’étais pas en copie du dernier message de Bob qui nous donnait les détails de son court séjour à Paris avec Pili. Je me suis dit merde, et Bernard ? Bob m’a répondu illico qu’il n’avait pas encore reçu de tes nouvelles, il devait te relancer. Se retrouver à Paris sans toi c’était impensable. La dernière fois c’était mars 2015, ça paraît loin maintenant. Il faudra pourtant bien qu’on s’y résolve. Bob était déjà tout fou, je le lisais entre les lignes. J’entends déjà vos rires. Ton accent anglais. Je te vois rouler et allumer ta clope. Tu fumais encore ? Je t’aurais annoncé que ma Ritournelle paraissait en octobre. Tu as été l’un des premiers à la lire. Je me souviens de ton coup de téléphone — j’étais à la fac entre deux cours. Ton nom s’est affiché à l’écran de mon portable. Je me suis dit, putain Bernard ? j’ai décroché, me demandant bien ce que tu pouvais vouloir me dire. On ne s’est pas appelé souvent. J’ai peut-être dû t’appeler une fois après ça mais c’est tout. Ou alors pour se retrouver dans Paris ? Peut-être. Quelques mails arrivaient pour m’annoncer tes rencontres en librairie à Paris. En tout cas ce jour-là au téléphone tu voulais me dire que tu avais lu mon roman. Que tu l’avais même apprécié. Naïvement j’ai dû dire une connerie du genre « c’est vrai ? », tellement ça me flattait et tellement j’avais du mal à y croire. Évidemment que c’était vrai, si ça ne t’avait pas plu tu aurais arrêté de le lire, tu me l’aurais dit, et oui, tu me l’aurais dit, c’est d’ailleurs pour ça que je m’étais permis de te l’envoyer, ce texte ; je savais que tu ne donnerais pas dans la flagornerie, pas toi, tu étais direct, droit dans tes bottes comme on dit. En écrivant ça, je ne sais pas pourquoi, je repense au mal de chien que tu as eu à diriger l’ATLAS. Tu m’en avais parlé, je n’avais pas compris grand-chose à ces histoires. On a les mêmes pourtant à la fac, j’aurais pu te raconter les miennes, tiens, ça t’aurait fait rire. Tu y aurais vu un rapprochement avec une scène dans un bouquin que je n’aurais pas lu, tu m’aurais dit faut que tu le lises, je t’aurais promis de le faire, et tu m’aurais fait rire. Ma Ritournelle t’avait donc plu et tu voulais me le dire. Tu aurais pu m’envoyer un mail. Mais non. Tu as voulu me le dire. Tu vois, Bernard, ce n’est que maintenant que je mesure la portée de ton geste et de ta générosité, en écrivant ces mots : « Tu aurais pu m’envoyer un mail. » Je suis content d’avoir décroché le téléphone ce jour-là. Je ne le fais quasiment jamais. Mais là, voir ton nom s’afficher… Bien sûr, tout n’était pas parfait. Le début t’avait ennuyé. Ce n’est que quelques jours plus tard que tu me l’as envoyé ce mail — un samedi. Avec un compte-rendu exhaustif de ta lecture et les critiques que tu soulevais. Il y avait 8 pages de trop dans le manuscrit ; 354 grammes, selon tes calculs, soit 1/3 du prix de l’affranchissement que j’aurais pu ainsi économiser : penses-y ! m’avais-tu alors écrit. J’aurais été content de t’envoyer un exemplaire du bouquin, je te l’avais promis. D’ailleurs, c’est grâce à toi si je me suis tourné quelques mois plus tard avec une version corrigée et retravaillée du manuscrit vers Pascal. Je ne savais pas à qui l’envoyer, ce texte, je connaissais mal l’édition française, lisais peu en français et me voyais mal éplucher le catalogue de chaque maison avant de pouvoir me trouver des affinités avec un éditeur. J’ai pensé à toi, je suis allé sur ton site pour voir où paraissaient tes traductions. C’est là, avec Josipovici, que j’ai découvert Quidam. Je suis allé sur le site. Il y avait cette phrase d’accroche qui servait à décrire la ligne de la maison. Je me suis dit, oui, c’est ça, c’est là, c’est à cette porte que je dois toquer. Sauf qu’à l’époque Pascal ne recevait plus de manuscrits. Je me suis dit merde, c’est bien ma veine. Le temps de retoucher encore au manuscrit, un mois ou deux de travail, ça devait être l’été, et en septembre je retournais voir le site de Quidam. Même avertissement. C’était trop con, j’avais la conviction que si ça pouvait marcher avec quelqu’un ce serait là, ce serait lui. Alors je me suis dit tant pis, vas-y, envoie un message, tu verras bien. Une heure plus tard je recevais une réponse qui disait « Si vous êtes le Vanderhaeghe qui écrit sur Coover alors tout est ouvert. » J’ai dû relire ce message dix fois. Plus. Je ne sais plus. T’ai-je jamais raconté ça ? Comment Pascal a-t-il eu vent de ça ? on ne s’était jamais vus, jamais croisés, jamais parlé. Je ne sais plus si je lui ai posé la question, à Pascal. Je sais qu’on a ensuite parlé de Pricksongs & Descants, que tu ne voulais pas retraduire, toi, précisément parce que tu ne revenais pas en arrière. Tu regardais vers l’avant toujours. Et c’est là que j’ai compris. Tu en avais parlé dans une interview disponible sur la toile. Tu avais mentionné mon nom et l’intention que j’avais de retraduire Pricksongs & Descants. Alors je m’imagine depuis que c’est comme ça, grâce à toi encore, que Pascal a dû voir mon nom associé à celui de Bob. On te dit « passeur », mais tu es plus que ça, et non, je n’utilise pas l’imparfait. Tu m’as fait passer sans le savoir en contrebande de ce côté-ci de la littérature. J’aime cette image du contrebandier. Je ne sais pas si elle t’aurait plu, je ne sais pas non plus si elle est juste, mais je me dis qu’elle évoque la mer, les caches, le risque, l’alcool, le partage, la vie. Tiens, à propos de contrebande, je t’aurais dit aussi dans deux semaines que je venais de lire — enfin, putain ! — A Smuggler’s Bible de McElroy. Je sais que c’est un auteur que tu aurais aimé traduire, que tu projetais depuis un bail maintenant, si ça tombe il y a des fichiers qui sommeillent dans la mémoire de ton ordinateur, ça ne m’étonnerait pas que tu aies commencé à le faire, que tu projetais de traduire Plus. Tu es dingue, Bernard, et ça j’ai déjà dû te le dire. Tu souris. Jettes la tête en arrière en crachant la fumée de ta clope si tu fumes encore. Je regarde vers l’avant. La marée monte, les vagues bientôt cogneront au pied de la falaise. Et merde : elle va nous manquer, ta douce et généreuse folie.

26-28 mai 2017.