(070418)

Tu termines le #3. Que tu as repris intégralement. Ne t’étais pas plongé dedans depuis presque un an, lorsque tu avais mis les dernières touches à la mouture précédente. Tu l’as relu, retiré un chapitre, en as ajouté un autre, as travaillé l’habillage. Le reste: des retouches ici ou là, des développements, des précisions. Moment toujours délicat, celui de la reprise. Qu’est-ce qui autorise la réécriture? Depuis quel bord du texte se lance-t-elle? Que ferait-elle que l’élan initial n’a pas su faire? Tu as toujours été mauvais juge, incapable de trancher, de retrancher. Incapable de dire aussi, comme fasciné par ces mots à l’écran qui défilent, si ça tient, si ça prend. Es-tu vraiment l’auteur de ce texte? Ou ne serait-ce pas plutôt l’inverse? Lui qui t’invente, t’oriente, te dirige, te domine. Te dresse.

L’autre jour, à la télé — tu ne t’es pas attardé, as pris l’émission en cours, cinq minutes tout au plus avant de passer à autre chose —, Dicker disait qu’il lui était impossible de camper l’action de ses romans en Suisse. Que la côte est des États-Unis — si c’est bien là que se passent ses romans, tu ne les as pas lus —, parce qu’il ne la connaissait pas ou mal, parce qu’il n’y habitait pas, était plus propice à la fiction. Que sa connaissance intime d’un lieu l’empêchait d’en faire le cadre de son roman. Parce que le réel le démentirait. Marrant, cet asservissement de la fiction au réel. Sous prétexte que l’intrigue se passerait ailleurs, la fiction devient possible. Comme si le romancier craignait qu’on puisse le prendre en défaut, lui reprocher l’inexactitude de sa copie. Comme si le réel résistait à la fiction, à l’invention, au mensonge, à l’erreur. Comme si le réel ne trompait pas. Alors que.

Les responsabilités qu’implique une traduction sont énormes.

« He actually wished me “good evening,” as if there were nothing wrong. But something was wrong, I reassured myself. »

— Renee Gladman, Event Factory.  

(250318)

Un petit moment maintenant que tu n’es plus repassé par ici. Plus d’un mois. Tu ne pratiques pas l’écriture de journal. Faute de temps, en partie — le peu de temps que tu consacres à l’écriture, assis à ton écran, tu le consacres au projet en cours. Un à la fois. Tu t’interdis le papillonnage. L’écriture est un sport d’endurance. Tes plages de travail sont trop courtes — une petite heure et demie en moyenne, à peine, 4 à 5 fois par semaine — pour te permettre de courir plusieurs projets simultanément. Tu as besoin de t’immerger, de te saisir d’un fil et de le dérouler, sans le perdre sans le casser. Malgré les promesses et le efforts, tenir un journal, même hebdomadaire, s’avère intenable. Le temps n’explique pas tout; car il faut des choses à dire aussi, ou à défaut, des choses à écrire. Certains y parviennent, tirent de leur quotidien, ou de leur rapport au monde, ou de leurs lectures, la matière d’une écriture. Tu as quant à toi pris le parti d’écrire ici sur ton propre rapport à l’écriture — ce qui limite assez les choses, faut dire. Or ce rapport est difficilement cernable; changeant, flou, précaire. Abstrait souvent, et faussement rhétorique. Il relève d’un après-coup frauduleux qui peut de surcroît, tu en as conscience, ne pas échapper au cliché. Car écrire sur ton rapport à l’écriture, ce n’est plus écrire. Précisément. Et c’est cet intervalle sans doute qu’il te faudrait interroger. Creuser. À défaut tu réfléchis. Réfléchis l’écriture. Et on sait bien que le reflet n’est pas la chose qu’il reflète. Qu’il existe à distance. Que tu passes ou non ici, que tu écrives ici quelques lignes de temps en temps ou que tu te retranches, comme les semaines écoulées, dans le silence, au fond ça revient un peu à la même chose. Tu prends, puis mesures la distance.

Le #3 est bientôt fini. Il faudrait que tu en dises quelques mots ici. Peut-être la prochaine fois.

(170218)

Tu te dis que ce n’est pas l’indicible, le problème. Pas tant qu’on ne puisse dire les choses, que les choses peuvent se dire de façon multiple et souvent contradictoire. De sorte qu’à vouloir dire les choses, les uns et les autres se heurtent sans cesse aux arêtes tranchantes du langage. Non seulement on ne s’entend plus, mais on se fait mal. Beaucoup de mal.

Il vous reste une semaine, à V. et toi, pour rendre votre traduction. Mais vous n’avez pas à vous plaindre. Tu retourneras ensuite à celle de MK. Dont tu penses avoir percé le secret, compris les rouages. Enfin ce que tu as compris, surtout, c’est que tu étais dans de beaux draps.

Tu t’es replongé dans le #3. Étonnamment, tu ne le trouves pas si mal. Tu as récrit un chapitre intégralement. Il va falloir en récrire un deuxième — au moins. Mais tu t’y retrouves. Tu seras peut-être bien le seul.

 

(100218)

Il a neigé un peu partout sauf ici. Ça faisait des jours qu’on l’annonçait et la neige devait finalement tomber, hier. On avait tout prévu, tout anticipé. L’arrêté préfectoral a été promulgué, les ramassages scolaires ont été annulés. Ainsi s’annonçait la paralysie. À l’école primaire, les gamins qu’on déposait le matin avaient été emmitouflés dans leurs doudoune, écharpe, gants, bonnet, bottes, c’est à peine s’ils parvenaient encore à mettre un pied devant l’autre. On était prêt. Sauf que la neige ne tombait toujours pas. Les météorologues à la radio étaient pourtant formels. Il y en aurait pour plusieurs centimètres. Alors quand les premiers flocons ont commencé à tomber en milieu de matinée, c’était un peu le soulagement. Il neigeait. Il neigeait enfin. On ne s’était pas trompé. Tout se passait bien comme annoncé. Ça a dû durer une heure, juste de quoi blanchir les toitures. Il avait neigé. Puis aussitôt il s’était arrêté de neiger. L’asphalte reluisait, noir comme jamais. Quoi? C’est tout? Le cataclysme n’a pas eu lieu. Tous les signes avaient été cependant déployés, les attentes canalisées. Mais rien. Ou si peu.

On se serait cru dans un de tes romans.

(030218)

Les gens lisent encore des romans dans le métro. Tu aimes bien tenter de savoir quel est le livre qu’ils ont dans les mains, tu guettes l’instant où en tournant la page ils dévoileront la couverture, un nom d’auteur.e ou un titre. La plupart du temps ces livres ne te disent rien; des polars, des bestsellers souvent, voilà ce qu’affiche la couverture. Ce qui t’a retenu l’autre jour, c’est la brièveté des chapitres. Dans la même rame, deux personnes engagées dans une lecture différente, toutes deux à peu près au milieu du livre — pour la première, deux chapitres s’enchaînaient sur une double page, 62 (un ou deux paragraphes à peine) et 63; pour la deuxième, chapitre 44. À ce rythme, ces deux romans se composent grosso modo de 120 et de 80 chapitres au bas mot.

Le point de départ du #3 était le chapitrage — tu voulais que le texte adopte une forme également répartie entre plusieurs chapitres numérotés. Tu avais tes raisons. C’est sans doute pour ça que tu t’es arrêté sur ce nombre improbable de chapitres dans le métro. Tu as alors tenté d’imaginer quelles pouvaient être les justifications formelles à débiter le texte en autant de chapitres. Il y en a peut-être; du moins peut-il y en avoir. À ceci près que tu as du mal à concilier la brièveté des chapitres avec la longueur du roman (tous deux étaient assez épais). Le chapitre est une commodité et a assez peu à voir avec l’écriture; il permet simplement de ménager des pauses dans la lecture; qu’il calibre, régule, rythme — il autorise des respirations, un changement de ligne dans le métro, la vérification de ses messages, une note mentale (racheter du jus d’orange). Et quand on le numérote, il a aussi l’avantage de faire avancer. Chapitre 44! Chapitre 63! J’ai bien avancé dans ma lecture. Oui, le texte avance, il propulse, il lance — ça décoiffe. Ça va vite. On se croirait dans un film américain. On refermera le livre en se disant qu’on l’a avalé. Ça pulse. Ça balance. Ça envoie.

C’est ça qu’il aura peut-être manqué à À tous les airs. Des numéros de chapitres.

*

« When did stories become so difficult to tell? » — Lance Olsen, Dreamlives of Debris.

 

 

(200118)

La musique te manque. Tu y penses parfois, projettes des choses. Tu rêves de livres dotés de l’impact émotionnel de la musique. L’avantage de la musique sur l’écriture, c’est qu’elle court-circuite la langue. On peut s’y prendre de multiples façons, bien sûr, faire de la musique un langage, dire des choses en musique, raconter une histoire sans doute; mais avec la musique tu n’as plus à t’embarrasser de la langue, du sens, du récit, de sa cohérence, de son suivi. Le rapport y est beaucoup plus immédiat. Plus simple. Plus direct. Avec l’écriture, on cherche toujours à savoir ce qui se dit, on y voit toujours un art de la transitivité et la répétition y est mal vue. C’est sûrement moins vrai de la poésie, à laquelle on accorde, semble-t-il une licence un peu plus grande. Et encore. Alors que la musique, elle, la musique instrumentale a fortiori, touche, perce, secoue comme ni le roman ni vraiment la poésie ne parviennent à le faire, c’est-à-dire sans qu’il soit besoin d’un fastidieux détour par la signification. On cherche toujours le sens derrière les mots, la référence, le vouloir-dire, on s’accommode assez mal des tentatives, souvent vaines d’ailleurs, visant une certaine forme d’abstraction — forcément condamnée d’avance par la nature référentielle de la langue. Ce qui finit par faire dire qu’on n’y comprend rien, et que si on n’y comprend rien c’est qu’il y a prise en défaut. Tandis que la musique, elle, ne se comprend pas, n’a pas à se « comprendre ». Elle joue ailleurs, dans d’autres régions gagnées à la seule sensation.

C’est con, mais tu rêves d’un roman qui ne soit que pure sensation. D’un roman tout en musique; d’une écriture moins la langue.

(130118)

Et cet étudiant qui à l’issue du cours vient te remercier pour l’avoir réconcilié avec la littérature contemporaine. « Ce n’est pas moi qu’il faut remercier, ce sont les auteurs que je n’ai fait que glisser entre vos mains! »  Évidemment, son gentil mot t’a touché. Tu espères juste qu’il ne se mettra pas en tête d’aller te lire — il risquerait une rechute définitive, tout le lent travail de Marie Cosnay, Claro, Céline Minard, Christine Montalbetti, Julien d’Abrigeon, Antoine Volodine, Éric Chevillard, Claude Simon, Christophe Manon, sapé à jamais…

L’autre jour, à la librairie, tu attendais au comptoir pour récupérer une commande quand soudain un monsieur s’avance, hésite, se retourne — C’est lui? Oui. « Bonjour Monsieur, je suis en train de lire votre livre, À tous les airs, et… » Tu ne l’as pas laissé terminer sa phrase. Tu as juste crié Aïe! et tu es parti en courant. Tu es repassé hier discrètement récupérer ta commande.

Tu as calculé que pour rendre ta traduction dans les temps, il te fallait traduire à peu près une page par jour. Ça ne comprend pas la relecture, les révisions, les vérifications, les allers-retours avec l’auteur, ceux avec l’éditeur, les reprises, le lissage, les dernières retouches. Tu as déjà trois jours de retard.

 

(060118)

Tu songes à reprendre le #3 bientôt, dans lequel tu n’as pas replongé depuis le printemps dernier. Tu as eu très peu de retours pour l’instant à son sujet. Tu fais lire tes textes aux mêmes personnes toujours. Leur avis compte. Tu veux dire par là qu’il t’éclaire. Ils ou elles peuvent ne pas aimer, là n’est pas la question. On n’attend pas des relecteurs qu’ils puissent aimer le texte qu’on leur confie. Tu attends plutôt qu’ils ou elles l’expérimentent librement. Le manipulent. L’essayent. Ce qu’il peut y avoir à en dire te permet de jauger la portée de ton geste. De mieux le comprendre, pour toi-même. De mesurer l’écart qui subsiste entre le texte provisoirement achevé et l’idée, son modèle, qui l’a suscité, appelé, aiguillé. Bien sûr, dans le cadre de cette expérimentation il te faut prendre en compte aussi le fait qu’on puisse se détourner du texte, le poser puis l’oublier, qu’il puisse ne pas (se) porter. Ce qui ne change sans doute pas grand-chose à tes envies. C’est ainsi que tu travailles. Tu sais d’avance, quels que puissent être à tes yeux les mérites du texte, que son achèvement n’a rien de définitif. Tu sais d’avance que tu y retourneras, que tu y retoucheras. Pendant six ans tu as été incapable de laisser À tous les airs reposer. Ce sera la même chose avec le #3, puis le #4. Tant qu’ils ne seront pas publiés, tu continueras d’agiter leurs surfaces. Pourtant, s’il te faut aussi prendre en compte la possibilité, toujours ouverte, que ces textes puissent ne pas être publiés, leurs retouches, leurs reprises, leurs nouveaux départs ne se font jamais en vue d’une publication. En reprenant le #3, tu souhaites reprendre, rejouer, parfaire son geste, en redessiner les coutures, en renégocier les contours, car c’est là qu’achoppe ta pensée du texte — d’un texte qui, comme les autres, n’a d’existence que là, à l’intérieur du crâne, sa copie à l’écran ou sur papier n’en étant jamais qu’un vague écho, qu’une sombre réplique. Tu ne reprendras pas le #3 pour lui donner de meilleures chances d’être publié. Peut-être y a-t-il en lui, comme il y avait très certainement dans À tous les airs, quelque chose qui en fait un texte en soi difficilement publiable, car difficilement compréhensible dès lors que ne sont pas explicités les postulats de départ, dès lors que la parole qu’il porte est coupée du geste qui l’a fait naître. La publication serait-elle autre chose que cette coupure qui, dans certains cas, plutôt que de porter le texte, le fragilise?

Tu n’as pas connu P.O.L., as peu fréquenté son catalogue jusqu’ici; ce qui ne t’a pas empêché de trouver remarquables les quelques titres que tu as pu lire et de reconnaître dans son travail quelque chose de nécessaire, de vital pour la littérature dans toutes ses exigences.

Trois fois la table de jardin s’est envolée depuis que tu l’as couverte de sa bâche qui t’a coûté la peau du cul. Trois fois tu as resserré les liens, trois fois tu l’as lestée. Tu étais à deux doigts de t’avouer vaincu, de la démonter et de la mettre à l’abri quelque part. Tu l’as changée de place, coincée derrière la maison, entre le tas de bois et les poubelles. En la déplaçant, tu t’es demandé: écrire un roman, est-ce autre chose que s’entêter en vain contre les éléments?

(161217)

Le #4 avance lentement. Le processus est long. Ton créneau matinal s’est considérablement réduit depuis qu’H. est entré au collège en septembre. Il se lève plus tôt et tu perds une bonne demi-heure d’écriture par jour. À laquelle s’ajoutent trois-quart d’heure de temps de lecture documentaire, dont tu sais pertinemment que tu ne feras rien; rien de précis. Il te reste donc entre trois-quarts d’heure et une heure environ, à peine. Le temps de relire et de retoucher ce que tu as fait la veille; tu enchaînes quelques phrases, en ébauches d’autres. Mais là n’est pas le problème. Le problème, c’est d’inventer la méthode. De fixer ton attention sur le geste. Rien que le geste. Or le geste, tu le sens contraint, entravé dans son élan. Dirigé vers un but spécifique à atteindre. De sorte que ce geste devient répétition. Mécanique. Rien à voir avec l’écriture des précédents, plus libre peut-être, plus folle. Immature, sans doute — adolescente aussi. Ce que tu te dis pour te rassurer. Néanmoins la question te taraude: faut-il que tu libères le geste? Faut-il que tu perdes de vue le livre — l’objet, le produit de ce geste? La responsabilité qu’il porte et qui l’anime? Tu l’ignores. Tu as résolu pour l’heure de le décomposer, ce geste. En six temps. Six mouvements. Qu’il te faudra ensuite chorégraphier.

Claude Simon ne serait plus publié aujourd’hui. Faut-il s’en émouvoir? Tu ne sais trop quoi en penser à vrai dire. Si ce n’est que la publication n’est pas un droit ni un gage. Se faire publier aujourd’hui, peut-être même depuis toujours, relèverait davantage de l’accident. Bonne heure, bon endroit, bonne personne, bonne conjoncture: ça laisse peu de chance. Comme te l’avait dit N.C. au moment où tu commençais à prospecter avec ce qui ne s’appelait pas encore À tous les airs, « tout est improbable et possible » à la fois. Quand tu regardes en arrière, ce que tu vois dans ta rencontre avec P. c’est précisément le fil ténu qui l’a rendue possible et improbable. Plusieurs fois tu t’es dit que tu avais eu de la chance, qu’il s’en était fallu de peu. Et puis la qualité d’un texte n’est pas intrinsèque; elle dépend certes du contexte dans lequel il est pensé — mais le texte vaut aussi dans son rapport à l’œuvre qu’avec d’autres il dessine.

P. a commencé à lire le #3. Tu attends son verdict.

(091217)

Parmi les livres que tu projettes depuis quelques années maintenant, il y en a un qui partirait de la disparition d’une rock star. L’idée t’est venue au moment du battage médiatique autour de l’hospitalisation de JH à Los Angeles en 2009. Tu t’étais demandé à l’époque, en les anticipant, quelles seraient les réactions du pays à l’annonce de sa mort. Ce qui se passe actuellement ne t’étonne pas. Chacun s’invente ses idoles bien sûr, se projette, se reconnaît, admire, envie, adule; façon de rendre la vie supportable, de bricoler un sens quand on sent bien qu’il échappe. Ce roman, tu aurais pu le commencer plein de fois mais tu l’as toujours repoussé. Tu ne l’as pas abandonné, il est là, il existe à l’intérieur de ton crâne, et tu es persuadé qu’un jour tu l’en feras sortir. Il est même probable que ce soit le prochain auquel tu t’attaques lorsque tu en auras terminé avec le #4 — qui d’une certaine manière le prépare. La raison principale qui t’a contraint à en repousser l’écriture est que jusqu’ici tu ne te sentais pas prêt, armé pour l’écrire. Ce n’est pas que tu lui en aurais préféré d’autres; c’est juste que son écriture t’a été impossible, empêchée, comme interdite. De sorte que tu le contemples, ce roman, comme à distance, et ce que tu vois, c’est l’impasse qui paradoxalement y mène — l’impossibilité qui y conduit et à laquelle il faudra te heurter. Il y aurait peut-être dans l’acte d’écrire cette négociation permanente avec l’impossible — l’autre versant de l’échec. C’est peut-être pour cette raison aussi que l’écriture se prépare; un peu comme on préparerait une course. Chaque roman en un sens entraîne le suivant. La mort de JH cette semaine ne change pas fondamentalement  la donne puisque pour y avoir un peu réfléchi, c’est l’ouverture à la fiction qui t’importe, le décalage et l’intempestif, bien davantage que le décalque possible d’une réalité, fût-elle à venir. Tu l’écriras, ce roman. Cela dit, tu te demandes quel sort il aurait reçu si tu l’avais écrit et s’il avait été publié à la place de ta ritournelle. Comme l’impression d’avoir manqué quelque chose — comme on manque une juteuse opportunité, une occasion rare; un coup qu’il y avait à faire… Peut-être ce roman se serait-il vendu, lui, contrairement à l’autre. Vendu, oui; d’une certaine façon — de ces façons qu’on a de se faire passer et prendre pour un autre, de prétendre être autre qu’on ne l’est. Au fond, tu te satisfais assez de ne pas l’avoir encore écrit, ce roman; tu as ainsi évité, sans le savoir, que le réel le trahisse.

La disparition de Gass t’affecte bien davantage. Tu ne l’as jamais rencontré. Vous avez échangé plusieurs messages entre 2010 et 2012, que tu viens de relire. Tu lui avais demandé d’écrire un texte pour Bob Coover à l’occasion de ses 80 ans. Le temps passe. Gass en avait 86 à l’époque, venait de se casser la cheville, t’avait répondu qu’à son âge il ne pouvait plus s’engager fermement ni promettre quoi que ce soit. Entre la clinique et le kiné, il avait néanmoins réussi à écrire un texte sur la croyance qu’il t’avait envoyé mais qu’il considérait comme inachevé. Il y avait quelques coquilles, que tu as corrigées — Thanks for cleaning up my act, avait-il dit. Il avait souhaité qu’on le présente ainsi à la fin de la revue: William Gass used to teach philosophy at Washington University in St. Louis. Now he tries to write strange things on  lavatory doors. Tu aurais aimé le rencontrer. Tu aurais été toutefois bien incapable de décrocher la moindre parole en sa présence. Le Tunnel est le texte-monstre qui lui a permis de se faire connaître en France. Moins connus sont ses essais, d’une beauté, d’une efficacité, d’une intelligence inégalables. Le premier texte que tu as lu de Gass devait être, si ce n’est pas l’introduction qu’il a consacrée à The Public Burning de Coover, Willie Masters’ Lonesome Wife. Veuve désormais, et plus seule que jamais.