5.

 

En quelques mois l’écriture est devenue pour toi une sorte d’addiction. Tu ne laisses passer aucune occasion, écris dès que tu peux, de trois à cinq fois par semaine en fonction de ton emploi du temps universitaire. Le matin, toujours. Même créneau. C’est un moment privilégié. Tu es seul face à ton texte. Le jour se languit encore en début d’année. Tu écris dans le noir, ce qui ne plaît pas à C. Puis peu à peu tu vois le jour par la fenêtre prendre de la vigueur, tenter de se lever plus tôt à mesure que tu déposes les mots à l’écran. Il y a toujours l’odeur du café. Le ronronnement de la machine. Le bruit de tes doigts qui s’enfoncent sur les touches du clavier. Ton siège grince dès que tu remues ou étends les jambes. H. dans la chambre juste derrière toi qui parfois se retourne ou se cogne sur l’un des jouets qui l’entourent à la tête de son lit.

Tu as commis en début d’année quelques infidélités à ta dame. C’est que les idées se précipitent. Tu as commencé à ébaucher un nouveau texte, « Les charognards ». Sorte de journal pseudo-apocalyptique. Tu voulais en faire une nouvelle, as enchaîné plusieurs entrées avant de te rendre compte qu’il allait falloir y consacrer plus de temps; peut-être le prochain roman si tu parviens à terminer celui en cours. Pour lequel tu t’es mis à lire quelques livres en vue de te documenter. Il y en a un sur la naissance du cimetière; un autre sur l’économie de la mort. D’autres encore. Tu prends des notes que tu consignes dans un nouveau fichier. Tu ne sais pas trop à quoi elles vont bien pouvoir te servir, ces notes. Sans doute ces lectures te donnent-elles bonne conscience, l’impression de faire les choses comme il faut. Cependant tu découvres dans le même temps que ce rapport à la documentation ne va pas de soi en ce qui te concerne. Le projet d’écriture dans lequel tu es bien engagé maintenant suit vraisemblablement d’autres biais. La caution documentaire ne te paraît pas nécessaire: le rapport au réel, son décalque minutieux, la précision topologique, thématique, lexicale, ce n’est pas ça qui nourrit principalement ton écriture. Peu importe. Tu as longuement hésité mais au gré d’un retour dans ton ancien quartier, au mois de mars, tu décides malgré tout de t’aventurer dans le cimetière qui, dans ton imagination, a servi de point de départ au projet. Peut-être y retrouveras-tu cette vieille dame? Tu te promènes dans les allées, prends quelques photos discrètement, notes sur ton téléphone les quelques idées que l’agencement du lieu t’inspire. Là non plus il ne s’agit pas de travailler à la précision de ton écriture; le cimetière qui sert de cadre au roman, tu ne le décriras pas, pas vraiment — tu y cherches davantage une ambiance, des impressions, des coïncidences. De la matière, des idées, des images — qu’il ne s’agira pas de reproduire scrupuleusement. Juste des points de départ, des amorces à l’écriture. Des accidents. Évidemment tu y vois aussi une forme d’indécence, te pavaner là au milieu de la mort, un appareil photo et un téléphone en mains. Tu baisses les yeux. 

En sortant du cimetière, une dame est assise sur un banc, en grande conversation avec un homme et une femme. Tu t’attardes, traînes par là un regard oblique. Oui, malgré son air enjoué, tu crois bien que c’est elle.