9.

 

Tu démontes le texte, le mets en pièces. Fragment par fragment, tu le recomposes maintenant. Ton narrateur est mort et enterré, les « ébauches » sont dissoutes et disséminées aux quatre coins du roman. Tu retouches à l’identité de certains personnages. Le nouvel agencement qui prend forme te convient mieux, défini maintenant par un va et vient narratif permanent. L’écriture se fait cyclique, repasse par les mêmes points en tâchant de les emporter, de les déplacer imperceptiblement. L’élan narratif, quoiqu’en trompe-l’œil et en permanence court-circuité, te paraît plus dynamique. Pour autant les choses ne sont toujours pas plus limpides dans ton esprit. Tu finis par t’en accommoder, te dis que c’est sans doute mieux ainsi, le signe que travaille au cœur même de l’écriture une force qui lui est propre, proche de l’intuition qu’illusoirement tu voulais privilégier au moment où, il y a deux ans, tu te mettais à écrire. Tu essuies dans le même temps d’autres refus et regrettes d’avoir envoyé le manuscrit si vite, de ne pas avoir su déchiffrer plus tôt tes réticences. Erreur de débutant, te dis-tu. On ne t’y prendra plus. Ton cimetière fait peau neuve; tu lui trouves un nouveau titre. Ritournelle du cimetière. Tu le relis une dernière fois fin août. Sans doute y retoucheras-tu encore, mais tu es sûr d’une chose: cette version, tu l’assumes davantage. Sa forme est définitive. Tu ne reviendras pas sur tes partis pris.

 

Début septembre, tu tournes la page; te replonges intégralement dans l’écriture de tes « Charognards ». Dans les temps creux, tu recontactes certaines des maisons d’édition qui ont déjà refusé le manuscrit dans sa version initiale. Pas toutes. Tu expliques en quelques mots que si l’esprit du texte reste sensiblement le même, la forme, elle, a évolué, qu’esthétiquement, c’est un autre roman. Certaines acceptent de recevoir la nouvelle mouture. Pas toutes. Tu élargis tes recherches. Tu rouvres la liste d’éditeurs que tu as compilée, retournes sur les sites web, notes les adresses. Pour certaines d’entre elles, il y a peu d’espoir à avoir, tu ne te fais guère d’illusions. Deux ou trois parmi elles, toutefois, t’attirent, avec lesquelles, à en juger par leur ligne éditoriale, tu t’imagines des affinités. Dont Quidam éditeur, que tu as découvert il y a quelques mois par l’entremise de B. — qui y publie certaines de ses traductions —, à un moment où la maison n’acceptait plus les envois de manuscrits; ça t’a évité d’envoyer une version bancale de ton texte, ce dont tu te félicites. Apparemment cette politique est toujours d’actualité. Tu hésites; n’as rien à perdre. Tentes une approche. Le 10 septembre tu envoies un mail pour t’enquérir de la politique d’envoi des manuscrits; tu as bien vu qu’il était précisé sur le site qu’ils ne souhaitaient plus en recevoir pour l’heure et tu te demandais si cette politique était toujours d’actualité. Tu reçois une réponse dans la foulée:

Bonjour,

Si vous êtes le Vanderhaeghe qui écrit sur Robert Coover, alors tout est ouvert. Je suis disposé à entendre ou lire ce que vous souhaiteriez proposer mais il faut que vous sachiez que Quidam est en stand-by au moins jusqu’à la fin de l’année.  Sinon, non, et en ce cas, désolé pour vous.

Cordialement,

Pascal Arnaud

Tu as dû relire ce message une dizaine de fois, au moins. Tu y as trouvé une heureuse conjoncture; un fructueux hasard; le signe qu’il était dangereux mais permis d’y croire. Et tu y as cru alors, malgré les refus qui arrivaient encore.