6.

 

Ça fait un an et demi que tu creuses ce cimetière, que tu tentes tant bien que mal de l’agencer, d’en dessiner les allées, de l’habiter de restes d’intrigues. Tu rouvres à l’occasion le synopsis que tu avais esquissé, te replonges dans ce qui a servi jusqu’ici de ligne directrice au roman. Qui s’étoffe, dont les embranchements se multiplient. Tu pensais qu’il te faciliterait la tâche, que parce qu’il visait en partie à déconstruire le récit, c’était un point de départ idéal, l’occasion d’apprendre à moindres frais. Tu commences à entrevoir ton erreur. Tu avances pourtant, le doute au bout des doigts. Tu essaies de clarifier cette nébuleuse, de la recentrer, de la faire tenir. Tu te rends compte, lorsque tu tentes de décrire ta démarche aux rares personnes à qui tu en parles, que les choses ne sont pas simples. Tu te lances dans des explications dont tu ne parviens pas à t’extraire. Tu bégayes, cherches tes mots, bafouilles. Rien n’est clair, ni dans ta bouche, ni dans ton esprit. Il t’est impossible d’exposer de façon limpide les tenants et aboutissants du roman. Que tu décides d’arrêter début mars. La fin est abrupte, tu ne l’as pas vue venir. Un mouvement, un élan qui s’épuise. Le texte comporte alors 58.000 mots à peu près, se structure tant bien que mal autour d’« ébauches » biographiques que la voix narrative ensuite « débauche » à tout va. Voilà comment fonctionnerait le roman, comme une esquisse ou un brouillon, un travail préliminaire en vue d’un roman fictif qui ne s’écrirait pas. Tu t’es mis en scène à l’intérieur du texte, face à tes doutes, tes scrupules, tes réticences; tu comptes sur une bonne part d’autodérision et d’ironie mais quelque chose te chiffonne — l’outrance, peut-être, des intrusions narratives; cette incapacité à dire en deux mots en quoi le roman consiste; l’apparente facilité et la rapidité avec lesquelles tu l’as terminé. Tu maintiens ce titre, pour l’heure, Le cimetière de la dame aux mystères. Et te voilà avec un roman sur les bras, dont tu ne sais que faire.