2.

 

Tu termines l’écriture d’un projet universitaire qui t’a mobilisé pendant un an et demi — un an et demi passé à écrire, à te dépatouiller avec la langue, à mettre en forme tes idées, à inventer des stratégies d’écriture qui puissent ne pas trahir tes intentions ni l’œuvre qui constitue le sujet de ton étude. Tu aimes cette confrontation directe avec la langue, ces moments passés devant ton écran à tenter de formaliser ta pensée.

Écrire?

Début août, tu es en Bretagne où tu reçois de l’auteur à qui tu consacres ton travail une série de réponses aux dernières questions que tu lui as posées. En prélude à ces réponses, toutefois, une remarque: s’il était en mesure de répondre précisément à toutes tes questions, dit-il, il serait tout bonnement incapable d’écrire et il insiste sur ce point. Autrement dit, les questions que tu lui poses sont bien des questions d’universitaire et n’ont pas grand-chose à voir avec celles que se pose l’écrivain. Sa réponse n’a rien d’hostile, tu le sais, elle exprime seulement l’embarras qu’il éprouve d’avoir à répondre à des questions sans doute trop théoriques, dont la portée échappe dès lors qu’on est confronté comme lui à des considérations pragmatiques. Tu lui réponds sur le ton de la plaisanterie qu’il vient d’anéantir avant même qu’elle n’ait débuté ta carrière d’écrivain.

Ce vieux fantasme maintenant, auquel tu repenses. Tu en parles à C. lors de vos balades le long de la mer. Tout ça t’amuse un peu mais en même temps te chiffonne. Et puis, ce projet universitaire arrivant à son terme, tu ressens déjà une certaine nostalgie à l’idée que tu n’écriras plus, que ton temps de travail ne sera plus, du moins dans l’immédiat, consacré à l’écriture. C. te demande alors: mais pourquoi tu n’écris pas? Pour toi? Qu’est-ce qui depuis tout ce temps te retient? Commence alors une réflexion nourrie des échanges avec C. qui t’encourage. Tu y réfléchis sérieusement. Pourquoi pas. C’est le moment après tout. Tu sais que si tu ne te lances pas maintenant tu ne le feras jamais. Or tu n’as jamais rien écrit en dehors de tes travaux universitaires. Tu anticipes l’échec. Tu as peur de l’imposture. Tu te vois incarner ce vieux cliché de l’universitaire qui cultive ses secrètes ambitions en se mettant à écrire. Ça t’arrache un sourire. Ton écriture, maintenant que tu y penses, est une écriture de seconde main: tu écris à partir de l’œuvre des autres, que tu analyses, commentes, questionnes — tu y trouves tes points de départ, tes lignes de fuite, la matière même de ton écriture. Que se passera-t-il si tu ôtes tout ça maintenant? Tu ne crois pas être armé d’une imagination débordante, tu crains de ne pouvoir mener tes projets à leur terme, de ne pouvoir dépasser quelques pages avant de t’arrêter net, à court d’idées, d’énergie, de confiance. En même temps, tu sais bien que le meilleur moyen de découvrir de quoi tu es capable, c’est d’essayer — de te lancer comme on saute dans le vide. Tu te rassures en te disant que tout ça n’est peut-être qu’une passade. Qu’au moins tu auras tenté, puis tu n’en parleras plus.