12. 

 

Tu as rencontré P. A. début juillet. Vous vous êtes vus pour évoquer la publication du roman. Les choses commencent à se dessiner: il pourrait voir le jour en septembre 2015 ou janvier 2016. Ça te paraît encore loin. Tu en as profité pour lui laisser un exemplaire de tes Charognards, dont tu viens de terminer la récriture, ainsi que la dernière version reliftée de ta dame du cimetière. Aujourd’hui il t’appelle. Il a fini la lecture des Charognards et te propose de le publier en septembre 2015. Ta dame devra patienter. Tu hésites; ce n’est pas la façon dont tu avais vu les choses mais son enthousiasme te flatte à nouveau. Et puis ces questions ne sont pas les tiennes — tu lui fais confiance, te ranges à sa décision, te dis que ce sera l’occasion de retoucher encore au texte, de prendre le temps de régler sa mécanique. Tu ne toucheras plus aux Charognards avant le travail d’édition pour le livre qui devrait débuter aux alentours de janvier-février 2015. Le troisième roman prend forme dans un coin de ton esprit. Tu rouvres les notes que tu avais prises, l’ébauche que tu avais commencée. Entre-temps, tu re-traverses ton cimetière, aménages, nettoies, polis quelques détails ici ou là.

 

 

L’écriture du #3 avance bon train. Depuis l’été tu y consacres tout ton temps d’écriture. Tu as hâte que paraissent tes Charognards. Tu es terrifié aussi. Dans un an, si tout va bien, le roman aura vu le jour. Ta vieille dame, elle, traîne encore les pieds en se promenant à l’intérieur de ton crâne. Quelque chose dans ce roman te chiffonne encore. Tu le sens s’éloigner de plus en plus. Tu écris alors:

« Cela fait maintenant plusieurs mois que j’ai refermé ce qui est devenu À tous les airs. Je ne sais toujours pas aujourd’hui si ce texte verra jamais le jour. Cette question ne m’appartient pas mais je ne peux m’empêcher de penser que, d’une certaine manière, c’est sans doute la meilleure chose qui puisse lui arriver. De ne pas être publié. Car c’est aujourd’hui encore, malgré l’achèvement — provisoire — d’un deuxième roman et un projet en cours qui accapare tout le temps que je consacre à l’écriture, un texte qui me hante — à moins, là encore, que ce ne soit moi qui le hante; comme si j’avais pu devenir, au gré d’une ironie qui m’échappe, ce personnage errant dans les allées dérobées de ce cimetière qu’est tout roman, du moins en tant qu’il est le dépositaire d’une pensée achevée. Or, et c’est là sans doute son problème — l’un d’entre eux, il y en a sûrement bien d’autres —, À tous les airs m’apparaît depuis quasiment le début, en tout cas de plus en plus, comme un texte inachevé, voire un texte de l’inachevé, qui portait déjà en lui son principe d’inachèvement (évidemment je ne le voyais pas à l’époque où j’ai entamé le projet). Je ne me fais au fond que peu d’illusions et je crois bien savoir qu’aucun texte ne peut jamais véritablement être achevé (que serait, que vaudrait un texte pour lequel l’auteur pourrait n’avoir aucun scrupule? sur lequel jamais il ne se poserait la moindre question? dans lequel il aurait cessé d’errer?). On ne fait au fond que le remiser dans des archives (un site, un catalogue, une correspondance, une bibliothèque). L’achèvement est le fruit d’une décision — d’une coupure, d’une césure. La mienne (les miennes), dans le cas d’À tous les airs, m’était en quelque sorte interdite, ou n’était autorisée que comme un simulacre, un geste hésitant (« Elle hésite… »). Bref, cette décision, je suis revenu plusieurs fois dessus et je sais que j’y reviendrai encore. À tous les airs, ce titre emprunté à Rimbaud, au fond le dit sans doute mieux que je n’aurais pu l’espérer — plus qu’une simple déclinaison de possibles narratifs, c’est ainsi que je le lisais dans un premier temps, ce titre dit combien l’achèvement est illusoire, que tous ces airs sont volatiles et ne valent pour autant qu’ils ne sont pas figés — ne valent que pour autant qu’ils se prolongent, se répètent, se reprennent dans les marges silencieuses du texte. De sorte que l’œuvre, celle peut-être dont je rêvais — Agamben écrit de jolies choses à ce sujet —, est celle qui ne se laisse pas appréhender, sans cesse repoussée, délogée, relogée de reprise en méprise, dans les blancs du texte, le silence et le mystère (« ce qui est tu », rappelait Agamben, justement) imperturbables de ce personnage (ou son refus) venu se loger dans le tombeau vide d’un texte — ouvert, inlassablement creusé, en chantier toujours — et donc potentiellement fermé le temps infini des travaux. »