4. 

 

Tu t’es confortablement installé dans ta nouvelle routine d’écriture. Le réveil sonne, tu tends le bras pour le faire taire, te lèves aussitôt. Tu descends te préparer ta dose matinale de caféine sans laquelle tu te persuades que tu ne survivrais pas. Tu remontes à pas de loup, dans le noir, l’escalier craque sous ton poids mais tu as découvert où mettre les pieds sur quelles marches pour éviter les bruits les plus lourds. C. et les enfants dorment. Tu t’assois à ton bureau, ton ordinateur ronronne devant toi. Tu ouvres le fichier en cours, relis les quelques phrases ou paragraphes déposés la veille. Tu corriges beaucoup et souvent d’un jour à l’autre. Le texte ne tient pas en place. Tu développes ici, tu supprimes là. Puis tu rallonges le texte, en suis le tracé, surveilles ses écarts, anticipes ses bifurcations, accueilles ses caprices.

Ça fait quatre mois maintenant que tu jongles entre plusieurs fichiers thématiques. Alors aujourd’hui tu décides de les rassembler en un seul qui fournira l’amorce d’une trame au roman. Tu n’y as jusqu’ici pas songé, ton souci premier étant d’écrire au sens le plus littéral du terme: enchaîner les phrases, choisir les mots, créer de la matière, esquisser une suite possible. C’est ce qui t’a fait opter sur le plan de la méthode pour l’ouverture de plusieurs fichiers: il y en a un pour les interventions du narrateur, un autre pour l’enquête policière, un avec des scènes d’intérieur, des scènes de cimetière, les réveils du personnage… Les fichiers s’étoffent. Il faut alors commencer à penser leur agencement. Tu vas devoir structurer l’ensemble. Ce que tu tentes aujourd’hui en tissant les divers éléments sur lesquels tu travailles depuis plusieurs mois. Il en résulte plusieurs dizaines de pages agencées de façon intuitive. Que tu relis d’un trait. Il y a ici ou là des ouvertures, des greffes envisageables. Tu insères dans le texte quelques commentaires avec les pistes à suivre. Tu sais maintenant que tu iras au bout du projet. Tu ignores encore ce que tu en feras, tu es incapable d’émettre un jugement critique sur ce qui prend forme sous tes yeux. Ce que tu sais en revanche, c’est que tu y prends beaucoup de plaisir. Les deux heures que tu consacres à l’écriture passent vite. Le jour peine à se lever. A. est réveillée, tu l’entends chantonner dans sa chambre. H. ne tardera pas non plus à se manifester. Tu enregistres ton nouveau fichier sous le nom Le cimetière de la dame aux mystères.