8.

 

Le premier refus, attendu, t’est signifié le 28 juin par une lettre-type en provenance d’une grande maison d’édition. Tu ne t’en offusques pas, tu sais bien que les manuscrits reçus sont nombreux et qu’il est humainement impossible de faire un retour détaillé et personnalisé sur chacun d’entre eux. Le bal est ouvert: les refus s’enchaîneront. On te propose d’envoyer des timbres-poste pour récupérer ton manuscrit ou de passer directement le retirer à la maison d’édition. L’année universitaire se termine, tu vas rarement à Paris ces jours-ci. Tant pis. Cette version-là du texte est déjà périmée de toute façon. Tu as commencé à y apporter des corrections, pour le moment pas trop invasives, mais quelque chose te dérange, doutes, scrupules, repentirs. Tu reçois, en un mois, cinq lettres de refus. La dernière date du 24 juillet et est plus circonstanciée que les autres :

 

« Votre écriture est maîtrisée, saisissante par moments, et presque poétique. Néanmoins, il nous a semblé que cette maîtrise devenait un obstacle à la narration de votre roman: vos personnages ne sont guère habités, et nous peinons à entrer en contact avec cette femme dont la vie dépend de ses allées et venues dans le cimetière. Cela tient peut-être aussi à votre projet lui-même, qui impose une permanente remise en question de l’histoire en train de s’écrire. Les incursions du personnage-narrateur brouillent à dessein les pistes d’un drame dont on a du mal à percevoir clairement les enjeux. »

 

Ces quelques lignes te touchent. Tu les relis plusieurs fois. Y vois malgré le refus qu’elles signifient un encouragement. Elles te font prendre conscience que les réticences que tu pouvais avoir quant à l’agencement du texte étaient fondées. Que le texte ne plaise pas, qu’il ne convainque pas, qu’il ne corresponde pas à une ligne éditoriale, qu’il soit jugé mauvais même — tout ça t’importe peu. Ce qui compte à tes yeux c’est avant tout que le roman soit conforme à l’idée que tu en avais projetée. Qu’il réponde point par point aux exigences que tu t’es imposées. Or depuis le début, ce sont ces « incursions du personnage-narrateur » qui te gênent, tu en prends maintenant toute la mesure; elles te gênent car elles sont outrancières et en l’état tu ne les assumes pas, tu n’assumes pas la veine postmoderne qui, pour caricaturale qu’elle soit, ne l’est sans doute pas assez. Là était sans doute l’écueil que tu n’as pas su éviter. Prendre la distance suffisante et nécessaire sur une forme d’écriture — à laquelle tu voulais en partie rendre hommage — déjà définie par la distance et le recul ironiques. Il te fallait ironiser l’ironie, en quelque sorte, trouver une forme d’ironie au carré. Ce que tu n’as pas su faire. Que le personnage ne soit vu que comme une ébauche, oui, tant pis, ça tu l’assumes, tu ne le voulais pas autrement. Et si le reste du projet consistait bien à enrayer l’élan narratif, tu te rends compte avec ces quelques semaines de recul maintenant que celui-ci, cet élan narratif, devait prendre, être amorcé malgré tout pour mieux faire sentir le patinement. Tu reprends espoir et confiance. Paradoxalement. Tu y réfléchis quelques jours, en parles à C. et décides de reprendre le manuscrit en profondeur. Le narrateur intrusif sera inhumé dans les profondeurs du texte. Il faut repenser toute la structure et les enchaînements. Tu fermes ton cimetière pour travaux.