10.

 

Ton manuscrit continue de circuler chez quelques éditeurs. Pour certains, les réponses ne tardent pas à arriver. Négatives, toutes. Mais parfois un mot les accompagne pour vanter la maîtrise de l’écriture et témoigner l’intérêt procuré à la lecture. Cette histoire de « maîtrise » t’étonne un peu, toi qui as encore un mal de chien à comprendre ce que tu as tenté de faire au juste avec ce texte. Mais tu as fixé ton attention sur Quidam. Avec qui tu as échangé plusieurs messages depuis la mi-septembre. Le manuscrit est en lecture depuis plusieurs semaines maintenant; faut-il voir un signe positif ou négatif dans cette absence de retour? Tu renvoies un message pour t’enquérir du statut de ton manuscrit. Tu espères ne pas brusquer les choses. L’éditeur t’appelle dans la soirée. Il est embêté. Commence par te dire qu’il a aimé ton texte, qu’en temps normal il serait prêt à le publier dans la foulée. La conversation dure une dizaine de minutes. Il te pose des questions. T’explique sa situation et les raisons pour lesquelles, malgré son désir, il ne peut pour l’instant s’engager fermement. Il comprendrait que tu veuilles passer ton chemin, ne veut ni ne peut te retenir. Tu aimes sa franchise; es flatté par la lecture qu’il a faite du manuscrit, qu’il parvient à te montrer sous un jour différent. Tu raccroches le téléphone. Ne sais trop quoi en penser, partagé entre le soulagement et la joie de savoir que ce texte, malgré ses défauts, malgré ses partis pris, puisse plaire et rencontrer un lectorat, et l’incertitude quant à son sort, lié aux aléas de l’édition. Il te faudra prendre ton mal en patience. Les choses devraient se décanter dans l’année qui suit. Ça te paraît si loin, tu n’oses te réjouir. Le texte lui-même, déjà, maintenant que tu as l’esprit entièrement bouffé par tes charognards, te semble logé dans une poche de temps qui se referme et s’éloigne. Rien n’est fait. Pour l’heure, tu décides de laisser ta Ritournelle à son propre destin.