1. 

 

Tu n’écris pas. Pourtant tu amasses depuis quelque temps, comme ça, des sujets ou des idées de roman que tu consignes dans un coin de ton esprit. Parmi ces idées, il y en a une qui te retient et s’installe durablement. Tu as croisé une vieille dame dans les rues du quartier où tu habites. Tu dis vieille, mais tu n’en sais rien. Peut-être n’est-elle pas si vieille que ça après tout, même si elle en a l’air. Quelque chose en elle attire ton regard, qui peut-être croise le sien derrière ses épaisses lunettes. Elle est plutôt grande, sèche, son pas est alerte. Elle porte des baskets — tu t’arrêtes sur ce détail qui te paraît incongru et qui semble fausser son portrait. Tu ignores pourquoi au juste mais tu l’imagines aussitôt sous les traits d’un personnage de roman, un roman vieillot et poussiéreux dont elle chercherait à s’affranchir. Quelques jours plus tard, tu l’aperçois à nouveau dans les rues de ton quartier et depuis, tu as l’impression que tu ne parviens plus à mettre un pied dehors sans qu’elle soit postée là sur ton chemin, à un coin de rue ou sur le trottoir d’en face. Tu te demandes alors où elle court comme ça, à quoi elle occupe ses journées ; tu te dis qu’elle pourrait te suivre, à moins que ce ne soit toi qui sans le savoir lui emboîtes ainsi le pas. Elle est seule, toujours. Tu ne la vois parler à personne, s’arrêter pour personne. C’est étrange. Elle t’intrigue. Tu t’attends maintenant à la voir à tout instant au détour d’une rue ou l’autre sur le circuit que tu empruntes dans les rues de ton quartier et qui vraisemblablement coupe le sien. Tu lui imagines l’ébauche d’un sourire lorsque tu la croises, comme si elle aussi t’avait repéré et te faisait jouer dans son imagination. Il y aurait quelque chose de quasi obsessionnel dans vos interférences. Puis c’est en la voyant, un jour, sortir du cimetière devant lequel tu passes fréquemment, que tu finis par comprendre : c’est là qu’elle se rend, les choses se mettent en place. Sauf qu’entretemps, cette dame que tu n’aborderas pas a cessé d’être une personne de chair et d’os. Tu ne la vois, ne l’as jamais vue que comme un personnage pris au piège des fictions qui depuis quelques jours t’agitent l’intérieur du crâne et dans lesquelles tu lui fais tenir à son insu les premiers rôles. Oui, finis-tu par te dire, il y a chez cette dame, ou sa doublure plutôt que tu projettes — son opacité, son incongruité, son accoutrement, son ubiquité dans les rues du quartier —, l’ébauche d’un personnage et l’idée d’un roman qui lui donnerait corps. Tout ça s’imprime assez machinalement dans ton esprit : tu ne prends aucune note, n’écris pas un mot. Septembre 2008 : tu déménages, quittes le quartier définitivement. Tu ne la reverras plus.