11.

 

Tu viens d’achever le premier jet d’un texte intitulé Les charognards. Tu décides de laisser le texte reposer, de ne pas précipiter les choses. Tu as encore en mémoire l’épisode du Cimetière de la dame aux mystères, envoyé trop tôt aux éditeurs dans une forme que tu maîtrisais mal. Tu sollicites à nouveau l’avis d’A., toujours sûr et précieux. Tu as déjà cerné certains éléments problématiques sur lesquels tu souhaiterais revenir. En attendant, tu rouvres ton cimetière, dans lequel tu n’as pas mis les pieds depuis de longs mois maintenant. De quoi le voir d’un œil différent. Tu sais ce que tu veux: alléger l’écriture, vérifier les enchaînements, ne pas t’encombrer de passages inutiles. Resserrer les choses autour de ton gendarme, clarifier certains enjeux. Tu écris maintenant depuis bientôt trois ans. De façon régulière. Ne t’octroies que quelques jours de repos. Tu as remarqué une chose — tu as beaucoup de mal à retrancher et à élaguer. Ce qui t’agace. Tu te dis qu’il faudrait que tu aies un regard plus acéré sur ce que tu écris, que tu sois capable de reconnaître ce qui est « bon » de ce qui l’est moins. Mais non. Les choses ne se passent pas comme ça. Tu essaies de comprendre pourquoi. Tu te dis que ça a peut-être à voir avec le fait que tu écris peu mais récris beaucoup. La phrase en gestation, tu reviens dessus, déplaces ton curseur en permanence, la rembobines en cours de phrasé, la rejoues, modifies un accent ici, en déplaces un autre là. Tu commences à douter de la spontanéité de ton écriture. De sorte qu’une fois composé, un paragraphe a déjà subi mille retouches. Chaque nouvelle relecture procède de la même manière: si la structure du texte évolue peu — tu as néanmoins réagencé l’ouverture —, de nombreuses micro-retouches sont déposées à sa surface. Tu t’es difficilement résolu à retirer certains passages, dont un assez long qui pourrait devenir une nouvelle autonome. Les autres chutes seront perdues. Sur les conseils de P. A., avec qui tu es resté en contact mais que tu n’oses encore appeler « ton éditeur », tu modifies le titre. Tu en as envisagé plusieurs; tu retiens À tous les airs, emprunté à Rimbaud.