13.

 

Tu viens d’achever le roman #3, commencé il y a presque trois ans. À quasiment chaque pallier de son écriture, tu l’as laissé reposer pour rouvrir les grilles de ton cimetière. Chaque fois la même rengaine: tu retires ici, tu rajoutes là; retouches, retranches; ratures, remplaces. Tu pourrais faire ça des années encore. Les versions se sont succédé: 30 juin 2014, 5 septembre 2015, 2 décembre 2015, 15 mars 2016, 26 octobre 2016… Son sort reste indécis pour l’heure. Depuis la décision de publier Charøgnards, on visait 2017. Il a récemment été question aussi que la publication soit repoussée à 2018. Plusieurs fois t’est venue l’idée de refuser la publication du roman. Ce qui est bête. Tu y as consacré tellement de temps et d’énergie. C’est juste qu’à tes yeux le texte ne vaut que dans le parcours d’écriture qu’il permet de baliser. Ce qui fait aussi que tu te sens loin de ce texte maintenant, malgré les incessantes immersions. Ce roman, qu’il soit ou non publié, existe bel et bien pour toi; il aura rendu des choses possibles, tracé des lignes de fuite, infléchi tes trajectoires d’écriture. C’est de lui, depuis son cœur, qu’est né Charøgnards. Sa valeur, comme celle de tout texte, de toute œuvre, ne se situerait pour toi que là, dans ce marquage temporel, dans les jalons plantés. Or plus il tarde à paraître, plus sa réception risquera d’être truquée, en quelque sorte, le regard porté sur lui comme à la mauvaise distance. Tu en parles avec P. Qui prend la décision de le publier à l’automne, en octobre. Tu as quelques jours pour préparer sa sortie. Les choses d’un coup se précipitent. Tu te replonges une dernière fois dans le roman, du 12 au 22 mai, te disant que toute correction apportée maintenant te fera gagner du temps lors de la relecture des épreuves: tu iras vite alors, ne procéderas qu’au nettoyage du texte, traqueras les dernières coquilles, élimineras les dernières scories. Tu as activé le suivi des modifications par curiosité. Tu effectues 831 retouches, procèdes à 450 insertions, 361 suppressions. Tu y vois quelque chose de maladif. Ces modifications, toujours superficielles — car depuis la version de septembre 2013 tu as choisi de rester fidèle à la forme arrêtée, aux partis pris esthétiques, à l’ambiance générale du texte —, tu pourrais en apporter autant à chaque fois que tu rouvres ton fichier; il ne tient pas en place ou tu t’acharnes. Ça t’avait déjà marqué à l’époque où tu terminais la relecture des épreuves avant l’impression de Charøgnards; cette frénésie de dernière minute, ces signes de fébrilité, cette réticence sans doute à laisser le texte s’éloigner définitivement.

Tu vois s’agiter sous tes yeux cette dame d’un autre âge, tu es témoin, mi-amusé, mi-anxieux, des derniers soubresauts d’un texte entamé il y a six ans, ayant subi mille métamorphoses et préservé ses mystères, sur le point enfin de trouver paix et repos sous sa couverture. P. te l’a envoyée il y a quelques jours; elle est belle dans sa robe de velours.