Et donc, ça sert à quoi? La question te revient, tourne en boucle dans ton esprit. Car pour certains, écrire — et de la fiction, de surcroît (mais enfin, ça pourrait être pire — imagine un peu, de la po-é-sie, tu vois le genre!?); de la fiction qui en outre et a priori semble tout faire pour se maintenir dans un écart maximal au réel, au quotidien, au social, au politique, bref, la-vie-le-monde tels qu’on les vit — est une activité, disons, frivole. Tu te souviens de ces quelques moments, assez rares mais précieux, où, ado, plongé dans tel ou tel livre, on te faisait aimablement remarquer qu’il y avait sans doute mieux à faire — moins de temps à perdre.

Et donc, supposes-tu avec le recul, du temps à gagner. Ailleurs. Autrement. Et le temps, bien sûr, c’est de l’argent.

Ce n’est d’ailleurs pas sans une once de mauvaise conscience qu’il t’arrive encore d’avouer que tu écris (tu ne t’y feras pas, décidément). Comme si, tu ne sais pas… comme s’il y avait là l’aveu d’un vice; la reconnaissance d’une activité honteuse ou indécente. Quelque chose d’obscène, vaguement, au regard de tout le reste.

Car que fais-tu lorsque tu écris? si ce n’est creuser le temps social, t’installer dans des temps morts, te nicher dans une doublure — loin, à l’abri des choses et des moments qui comptent, des gestes utiles. Le reste du temps, comme tout un chacun, tu as mieux à faire car, on ne cesse de te le rappeler, il faut faire tourner le monde, cette grande machinerie aux rouages impeccablement huilés.

Au fond, tu ne prétends pas découvrir cette question, vieille comme l’art, mais il faut bien admettre qu’elle se pose à toi, cette foutue question, avec une force nouvelle depuis que tu es passé sur son autre bord. Tu te satisfaisais aisément jusqu’à présent de la façon dont tu y répondais, peut-être avec ce que d’aucuns verraient comme une forme de cynisme:

— ça ne sert à rien et c’est pour cette raison même que c’est beau, que c’est vital, qu’il faut le faire.

(Tu t’entends encore la prononcer, cette phrase, la jouer provoc’ contre provoc’ — après tout, pourquoi pas?)

Alors c’est vrai, quoi — à quoi ça sert, tout ce cirque? Tous ces mots qui tournoient sur la page, tous ces êtres de langage aux contours mal dégrossis, ces chimères guère plus épaisses que le papier sur lequel elles s’avancent? Car — là est le sous-entendu, voire le malentendu: il te faudra y revenir — il faut bien que ça serve à quelque chose. Il faut bien que le temps passé dans les livres se mue en quelque savoir, en quelque connaissance, qu’il rende plus riche celui ou celle qui le dépense.

Pas vrai?

4 novembre 2015