Chaque année sous des apprêts différents, la même question — le texte qui l’occasionne, le contexte dans lequel il s’insère, diffèrent souvent mais l’interrogation qu’ils suscitent est implacable. Un étudiant l’autre jour s’y est plié, emboîtant sans le savoir le pas d’autres avant lui. Parfois tu sens que la question est vicieuse, chargée d’une pointe de provocation. Pas le cas cette fois-ci — vraie question, vrai doute, nichés dans la formulation « Mais…, m’sieur, c’est quoi le but? » Souvent, c’est « à quoi ça sert? » Vaste question s’il en est, à laquelle tu ne prétends pas tant répondre (et certainement pas ici, si ce n’est de façon lapidaire) que tu chercherais à la formuler. Ses facettes sont multiples, aveuglantes pour certaines attrapant le reflet de telle ou telle considération qui forcément t’échappe. Ta réponse ce jour-là déguisée en question: « faut-il qu’il y en ait un? »

Les raisons, les buts, les motivations, les envies, il y en a sûrement autant qu’il y a d’écrivains — c’est changeant, tout ça; ça va, ça vient.

Evidemment maintenant que tu écris à ton tour la question aussi te hante à sa façon. Pourquoi écris-tu? Pour quoi — pour qui? Cette question dorénavant te concerne — tu veux dire par là qu’elle te regarde, t’engage, te provoque; toi et toi seul, pas un « on » à la splendeur diffractée.

Alors en faisant le tour de tes projets en sommeil à l’intérieur du crâne, en les mesurant aussi à l’aune des idées qu’on fait volontiers courir à l’extérieur, tu constates qu’il y a chez toi une part non négligeable de gratuité. C’est du moins le terme qui te vient de façon quasi spontanée. Toute sommaire qu’elle soit — par conséquent trompeuse dans son extrême et naïve simplicité, une simplicité qui t’appartient –, l’alternative en ce qui te concerne se réduit à ces termes: vanité d’un côté, gratuité de l’autre.

Que tu pourrais à loisir reformuler: remède vs. symptôme; discours vs. bruit; valeur vs. usure; gain vs. jeu.

Or évidemment, le doute de l’étudiant, son tracas du moment, son ennui, laissait filtrer une forme d’incompréhension toute scandaleuse. Ce qu’il cherchait peut-être à te dire, c’est précisément que depuis l’institution même du savoir qu’est censée incarner l’Université, il ne comprenait pas — le texte qu’il avait sous les yeux, sa mécanique, son esthétique; pas plus qu’il ne comprenait ce que toi, à travers ce texte, à travers ce cours, tu cherchais à lui faire comprendre. Son incompréhension, toutefois — et peut-être est-ce là que se niche le scandale –, était comme d’emblée enrayée, repliée sur une forme de compréhension, diffuse et suspecte, trouble, troublée: que, peut-être, il puisse n’y avoir rien à comprendre…

Alors te reviennent ces mots de Michel Serres, balises posées le long d’une interrogation que tu n’as pas fini de dérouler:

« Qu’il n’y ait rien à lire, au bout de toute lecture, qui le supportera? »

20 octobre 2015