Le fait divers comme matrice fictionnelle. Tu partiras du principe qu’ils sont assez nombreux, les écrivains, à y recourir ces derniers temps. Quelques titres aperçus ici ou là, des quatrièmes parcourues à la va-vite, des bribes de critiques que tu as survolées par curiosité. Tu lis assez peu tes contemporains, alors tu n’en sais rien. Tu te trompes peut-être, ou peut-être que cette tendance, si c’en est une, n’est pas neuve. Peu importe. Tu relisais récemment Baudrillard et il y avait ces lignes sur le fait divers qui résonnaient avec cette idée selon laquelle le fait divers puisse servir de point de départ à l’écriture. Évidemment que ça t’interroge; car cette pratique d’une écriture au plus près du réel, que tu imagines minutieuse et systématique dans sa fouille de la presse et des archives, est aux antipodes de la tienne. Tu ne juges pas. Ne critiques pas. Tu t’interroges, seulement. Et te dis que tout se passe dans ce cas comme si le roman, quel que ce soit ce qu’on met derrière l’étiquette, avait encore et toujours soif de réel, de vie, d’histoire, de sang, de catastrophe, de naturalisme. Les motivations des unes et des autres sont sans doute diverses et variées, alors, oui, pourquoi pas, certes, mais pourquoi tout aussi bien, tu te le demandes. Qu’est-ce qui, dans le fait divers, intrigue au point de tenter d’en tirer une œuvre de littérature; qu’est-ce qu’elle signe, cette littérature, de quoi est-elle la marque?

Autant le dire, oui: la démarche en soi et pour toi ne t’intéresse pas. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne puisse y avoir de bons, de très bons romans sans doute, en tant que tels, dans la littérature du fait divers. La question n’est pas là. Non, ce qui t’importe, c’est de mieux saisir, dans son reflet inversé — son négatif, sa négation —, ce que toi tu proposes, ce que tu cherches, ce vers quoi tu tends, a contrario. Ou pour le dire autrement, pourquoi tu t’interdirais d’avoir recours au fait divers pour nourrir ton écriture — qu’est-ce qui, dans le fait divers, serait pour toi un obstacle à l’écriture. Autant le préciser, tu entends « fait divers » au sens de ce qui arrive à autrui, de ce qui aurait pu t’arriver mais, précisément, ne t’arrive pas; le fait divers, c’est ce qui te manque, ce à quoi tu échappes, ce sens du quotidien qui implose, sort de sa quotidienneté pour se hisser au rang de l’exceptionnel; l’exception du quotidien qui le relance, le remet en scène. C’est une petite fille qui disparaît; c’est un enfant qu’on viole; c’est un train qui déraille; c’est le voisin qui se tue dans un accident de la route. Le fait divers, c’est ce qui te rassure dans ton petit confort, ce qui renforce les murs derrière lesquels, à distance, tu regardes le monde. C’est, dans les termes de Baudrillard, ce qui te sert à « conjurer le réel dans les signes du réel » — « le vertige consommé de la catastrophe ».

C’est peut-être en ce sens que le fait divers t’apparaît alors comme de l’anti-littérature. Ce que tu veux dire par là, c’est que le fait divers — ce qui pour toi est « fait divers », dans la mesure exacte où il n’arrive pas, ne t’arrive pas — a ceci de fascinant qu’il est d’emblée structuré comme un récit, un enchaînement de faits, probable/improbable, une trame, une complication, une péripétie, une catastrophe, un suspens; tout se met en place, tout se présente sous le signe même du récit qu’il s’agit de retracer. Le fait divers, c’est le roman moins l’écriture. Une façon de concevoir les choses consisterait à dire qu’en s’emparant du fait divers, l’écrivain peut, dans cette sorte de ready-made narratif que lui offre le réel — la façon bien à lui de s’agencer sagement dans ses propres signes —, tenter de retrouver, dans un mouvement qui se voudrait en quelque sorte transcendant, l’écriture. Donner au fait divers une forme esthétique, un langage. Ce n’est pas sans risque, sans doute. Une autre façon d’aborder les choses consisterait plutôt à dire que le fait divers, en tant que signe, signalétique, parcours fléché (i.e., simulé pour parler comme Baudrillard) dans les entrailles de ce qui passe encore pour le réel, marque l’abandon, le renoncement de la littérature à elle-même; ce serait la littérature, seule, face à ses propres signes. Qu’elle dévore. Qu’elle singe. Le vertige consommé de sa disparition, en sorte. La poursuite d’elle-même dans ses produits dérivés; une sorte de consommé consommé. Son redoublement tautologique. Ou son trop court circuit.

 

 

05 septembre 2017.