(300818)

Il aura fallu vingt ans à William Gaddis pour qu’il termine et publie son deuxième roman, JR, en 1975. Vingt années nécessaires sans doute autant à la digestion de l’échec commercial de The Recognitions qu’à la lente et minutieuse maturation de JR, le subtil réglage de sa mécanique. (Car oui, il y a quelque chose qui relèverait du mécanisme dans la façon dont s’écrit et s’agence le roman. Envie d’y revenir.)

Tu as publié deux romans en trois ans et déjà le troisième se languit sur un coin de ton bureau. Tu te dis que ce n’est pas sérieux. Sans doute à ça qu’on reconnaît l’amateur: à son impatience. Bien sûr les temps changent, le tempo accélère, les ambitions ne sont peut-être pas les mêmes, l’échelle diffère elle aussi — 726 pages d’une écriture dense et agglutinée pour JR.

Tu as pas mal réfléchi ces derniers temps à la publication, ce que ça veut dire, publier un livre, la volonté voire l’acharnement qui y mènent. Ou restent lettres mortes. « La publication n’est pas une fin en soi », te disait-on encore récemment. Ce que tu admets volontiers, pour ta part. Tu n’écris pas pour être publié, mais une fois publié, un écrivain peut-il aussi facilement faire une croix sur la publication des textes suivants? Peut-il admettre qu’on lui refuse la publication de ce texte — que ce texte ne soit pas publiable? Et que signifie un tel refus? Que dit-il, ce refus, de ce texte? Au fond, tu sais très bien que la publication d’un texte ne le rend pas meilleur en soi et n’engage que celui ou celle qui le publie, qui seul(e) est redevable de sa, quoi? qualité? Toujours est-il qu’il y va aussi de la susceptibilité de l’auteur, qui pourra toujours s’épancher ensuite sur les réseaux sociaux pour dire à quel point l’intégrité de sa plume a été bafouée. Tu ne pensais pas pour ta part que Charøgnards était publiable. Ni À tous les airs. Pas plus que le #3, dont tu ignores encore le sort. Si tu tiens tant, pourtant, à le publier, c’est aussi parce que la publication est le moyen le plus sûr pour toi de t’en débarrasser. De ne pas le laisser te hanter indéfiniment. Car, oui, d’une certaine manière l’écriture relève de la hantise. Et maintenant que l’écriture du #4 commence à te porter, un fantôme à la fois te suffit amplement.