(300119)

Le temps passe; l’étau se resserre sur le #3, dont les jours maintenant te paraissent comptés. Tu en as pas mal discuté avec Pierre ces dernières semaines. Tout ceci est compliqué. Il y a là néanmoins quelque chose de rassurant. Quand même. On pourra toujours pester, se plaindre, crier au scandale, déplorer ce qu’on voudra dans l’édition aujourd’hui. Mais non. La publication ne doit pas être un automatisme. Avoir publié ne garantit aucunement la publication de ce qui suit, ne prémunit en rien contre l’échec à venir. Tu trouves ça plutôt sain, toi. C’est peut-être ce qui différencie les écrivains des autres comme toi qui se contentent d’écrire; ce qui n’est pas la même chose. L’écrivain publie — c’est à ça qu’on le reconnaît. Lui refuser la publication, c’est l’affecter dans son être même. Son ego en prend coup. Les autres parfois tentent de se faire passer pour des écrivains, mais personne n’est dupe. Rejeter leurs textes ne doit pas les affecter ni les blesser. Ils savent très bien que leur, quoi? statut? d’auteur publié est précaire et contingent. Depuis le début ils sont marginaux, acceptés à la marge: par des maisons d’édition indépendantes, qu’on dit « petites », dont la viabilité économique est parfois, voire souvent, tout aussi précaire. On les lit d’ailleurs à la marge, aussi, après les lectures obligées des rentrées littéraires. Tiens, tu te souviens du commentaire d’un journaliste à l’occasion de la sortie de Charøgnards, qui précisait à ton éditeur que « maintenant qu’il avait terminé de lire la production des grosses maisons d’édition il allait pouvoir consacrer un peu de temps aux petites. » Tu ne te plains pas. Au fond, tout ça est on ne peut plus rationnel et logique. Il faut bien que le monde de l’édition tourne, lui aussi. C’est précisément ce qui lui permet, à la marge, de se diversifier. Pourquoi tu écris tout ça aujourd’hui? Tu ne sais pas trop. Peut-être pour te dire qu’il n’y aurait aucune injustice à ce que ton #3 ne paraisse pas. Que l’échec lui était intégré, inscrit en son sein dès le départ. Que ça fait partie des règles du jeu et que tu les acceptes. Que la littérature reste un pari dans le vaste monde des affaires.