De tous les nouveaux-romanciers, Alain Robbe-Grillet est sans doute celui qui, aujourd’hui, a le plus mauvaise presse. Du moins est-ce l’impression que tu as. Simon, Sarraute, Butor, Pinget… On peut les mentionner sans rougir. Tandis que Robbe-Grillet, tu ne sais pas — il semblerait que son cas soit plus délicat. Tu ignores pourquoi. Est-ce parce qu’il était académicien? Est-ce parce qu’il a tenté de théoriser le « nouveau roman », en devenant une tête pensante, un chef de file? Est-ce à cause du tour érotico-pornographique qu’ont pu prendre certains de ses textes? Peu importe. C’est en 2012 que tu lis ton premier Robbe-Grillet. Les Gommes. Ça faisait longtemps que tu devais le faire. Il y avait là tous les ingrédients du polar, traités de manière quasi parodique. Wallas en enquêteur piégé. La déconstruction patiente du tragique annoncé par l’exergue. La mécanique narrative qui s’énonce à rebours. Et sans doute est-ce en partie ça qui d’emblée t’a séduit: la façon dont opère le narratif. On voit souvent en Robbe-Grillet un maniaque de la description, un obsédé du détail, un fétichiste de la précision. Or la description, chez lui, n’élimine pas le narratif. Le descriptif est un complément essentiel de la narration. Car c’est lui qui l’enraye, qui fait patiner le récit autant qu’il en assure les raccords ou les raccrocs. Il y a là quelque chose de mécanique, de machinique — machines, rouages, pignons, cordages (voir l’invention des machines de torture par exemple)… Pas étonnant au fond que Robbe-Grillet se soit aussi très tôt tourné vers le cinéma et donc l’art du montage. Il faudrait étudier tout ça, si ce n’est pas déjà fait. Toujours est-il que c’est ce travail, non pas tant sur la description que sur la narration — cet axe syntagmatique, orienté, horizontal — qui t’a d’emblée intéressé. Ça et, ce qui est peut-être la même chose, cette façon de trouer la trame, de replier la ligne sur elle-même, ces accrocs qu’on camoufle (mal) dans les raccords, comme, oui, autant de traits de gomme; quelque chose était là, ou aurait pu être là, qu’on a effacé — telle une esquisse, un travail préparatoire qui ne dissimule ni ses hésitations ni ses ratés. Et l’obsession du trait qui repasse, tente de corriger, de rectifier. Faussement. Car le trait n’est jamais droit. Il boucle. Et dans la boucle quelque chose se perd. L’intrigue se creuse. L’énigme épaissit. Le mystère, le silence.