L’un des reproches qui t’aura été adressé concerne le côté ouvertement conceptuel du texte. Or comme te le faisait remarquer un éditeur, le conceptuel, en soi, n’est pas nécessairement problématique. Non. Ce qui devient problématique, en revanche, c’est lorsque le conceptuel étrangle l’intrigue — lorsque le roman perd de vue le narratif, lorsque l’histoire se dissout dans la forme, ne laissant subsister ici ou là, en surface, que quelques vestiges, bribes, amorces, traces — traits ne menant nulle part. Que tu le veuilles ou non, le roman reste un genre éminemment téléologique. Il demeure orienté vers une fin, ou du moins sa possibilité. Qu’on le prenne comme on veut, il faut au texte un terme, fixe et stable, à partir duquel tout pourrait être retracé, en fonction duquel chaque épisode, chaque événement, chaque action — car il est entendu qu’il s’y passe des choses — pourra venir se ranger, trouver sa place, une place unique qui permette à l’élément en question de prendre sens et de mettre l’ensemble en perspective. Ainsi de Wallas, dans Les Gommes:

« Il regarde, il écoute, il sent; ce contact en renouvellement perpétuel lui procure une douce impression de continuité: il marche et il enroule au fur et à mesure la ligne ininterrompue de son propre passage, non pas une succession d’images déraisonnables et sans rapport entre elles, mais un ruban uni où chaque élément se place aussitôt dans la trame, même les plus fortuits, même ceux qui peuvent d’abord paraître absurdes, ou menaçants, ou anachroniques, ou trompeurs; ils viennent tous se ranger sagement l’un après l’autre, et le tissu s’allonge, sans un trou ni une surcharge, à la vitesse régulière de son pas. » (Les Gommes, p. 52)

Ce que décrit le narrateur de Robbe-Grillet ici n’est autre, in fine, que l’expérience qu’est censé procurer le roman en tant que roman, et à laquelle Les Gommes, à sa façon, résiste. Déjà À tous les airs, fonctionnant sur plusieurs plans et de manière circulaire, avait mis à mal ce postulat de continuité, et tu devines que c’est en partie de ça qu’a souffert la réception du roman — que tu avais pris soin de sous-titrer Ritournelle, telle une mention générique susceptible d’expliquer ou du moins d’excuser ses écarts ou ses retours. À tous les airs a été pensé hors de toute approche linéaire. Le #3 aussi, d’une certaine façon — cette histoire de chapitrage n’était sans doute rien d’autre que la tentative de prendre ton texte à rebrousse-trame, de lui imposer un semblant de ligne pour mieux la déconstruire, l’effacer chemin faisant au gré des redites et des déjà-lus. Ce qui, évidemment, peut vite agacer, frustrer, ennuyer. C’était le risque. L’un d’eux. Que tu n’auras sans doute pas su réellement déjouer.

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Extrait #1 (pp. 145-6)

À ce stade, ce n’est peut-être plus tant du désespoir qu’une lassitude innommable. Cette impression que rien ne se passe, que rien n’a lieu. Que ce lieu, en quelque sorte. Ou ce qui passe pour un lieu. Comme si, oui, d’une certaine façon tout depuis le début, depuis leur arrivée ici à l’Arcadia Holidays, hier ou avant-hier pour ce qu’elle en sait, n’était qu’une question de contexte, un contexte flou et changeant empiétant sur l’histoire elle-même, la bouffant sur ses bords, la ratatinant sur soi en une sorte de gros plan progressif sur une absence radicale. Comme si, oui, tout n’était que décor mobile sur une scène vide.

V… venait de pénétrer dans un long couloir aux néons zonzonnants, flanqué de portes de part et d’autre qui s’étaient mises à défiler. Elle s’était attendue à autre chose, V…, un sas cylindrique fiché dans la terre, une petite échelle pour la ramener à la surface d’un bosquet. Un regard par-dessus son épaule, et déjà la porte qui avait fini par céder à ses suppliques n’était plus là, comme avalée par une mécanique vorace, happée hors d’un cadre invisible. Oh hé y a quelqu’un-lqu’un-qu’un-u’un-’un?!

Non. Personne.

V… avait le sentiment, absurde en réalité, de s’être déjà enfoncée dans un couloir identique — d’avoir déjà vécu la scène; reprise perpétuelle qui lui procurait une amère sensation de discontinuité, bien loin du ruban uni où chaque élément serait venu se placer aussitôt dans la trame, même les plus fortuits, même ceux qui peuvent d’abord paraître absurdes, ou menaçants, ou anachroniques, ou trompeurs — ils le restaient et ne se rangeaient pas sagement l’un après l’autre, mais s’effaçaient plutôt puis reparaissaient sans crier gare, et le tissu étrangement s’allongeait et se trouait dans les surcharges.

C’est en tout cas l’impression que lui donnaient ces portes, autant d’accrocs dans une trame qui n’en finirait jamais. Alors V… s’était mise à tenter de les ouvrir, ces portes. Certaines étaient verrouillées, d’autres donnaient d’abord sur des intérieurs vides. Puis des murs tapissés d’écrans. Et sur les écrans, parfois, comme croquée par une caméra invisible au plafond ou ailleurs, son image de dos déclinée en abyme. Mais personne, aucun indice ni aucune échappatoire.

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