À l’origine du #3 se trouvait ton envie d’écrire un livre composé de chapitres. De chapitres numérotés. Tes deux premiers romans avaient fait l’économie de chapitres en bonne et due forme. Ton idée alors, une impression plutôt, était qu’un roman devait aussi son statut générique de « roman » au chapitrage. Ce qui, dans les faits, est faux, tu le sais bien. Nombre de livres sont divisés en chapitres sans pour autant de facto devenir des romans. Nombre de romans ne s’agencent pas au gré de chapitres sans pour autant de facto être autre chose que des romans. On pourrait conduire l’expérience si on était scrupuleux. Se rendre en librairie. Sur le présentoir des nouveautés romanesques, prendre un livre au hasard. L’ouvrir. Comment se présente-t-il, chapitres ou un seul bloc? Et si chapitres, sont-ils numérotés? Refermer le livre. En prendre un autre. Puis un autre. Tout texte est précédé d’un prétexte. Ton prétexte, formel, était donc le chapitre. Cette idée (fausse ou inexacte) que pour être un roman, le texte doit conventionnellement comporter des chapitres. L’idée sous-jacente (tout aussi fausse ou inexacte), c’est que le chapitre est la marque conventionnelle, l’une d’elles, du romanesque. Car en soi, le chapitrage — le découpage du texte en unités de longueur plus ou moins égale qui vont rythmer la lecture — n’est qu’une convention parmi d’autres. Qui dans les faits n’a strictement rien à voir avec l’écriture. Le chapitre rythme la lecture, mais pas l’écriture. Lorsque tu écris, tu ne commences pas au début d’un chapitre pour t’arrêter lorsque celui-ci est terminé. Il y a sans doute des lecteurs qui font fi du découpage, avalent le texte indépendamment de sa découpe pour arrêter leur lecture arbitrairement au beau milieu du chapitre 12. C’est le cas de H., par exemple, ton fils, qui est capable de mettre sa lecture sur pause alors qu’il ne reste qu’une page dans le chapitre. Ce qui toi te dépasse. Mais le chapitre demeure une convention visant à aérer le texte et fournir au lecteur un temps de pause. Le chapitre est le signe de la générosité de l’auteur, qui montre par ce biais avoir pensé à son lecteur. Qui sait qu’il ou elle aura besoin de sommeil pour affronter sa journée de travail du lendemain, n’a que quelques stations de métro avant de se mettre au boulot, aura besoin d’aller se prendre un thé, un sandwich à la cafète, ou devra passer un coup de fil, se dégourdir les jambes, se vider la vessie. L’auteur pense à tout. Et en pensant à tout, l’auteur finit par oublier que le chapitre n’est rien d’autre que ça — une convention. Et qu’à ce titre, le chapitre peut endormir l’écriture, étouffer le texte, l’enfermer dans une structure guindée ou attendue. C’est cette facilité que tu avais envie d’interroger à l’aune du #3. Pourquoi, par exemple, systématiquement commencer par le chapitre 1? N’y a-t-il rien qui précède le chapitre 1 en dehors d’éventuels prologues? Et pourquoi faudrait-il qu’il n’y ait qu’un seul chapitre 1? Le récit n’en autorise-t-il pas plusieurs? Pourquoi le chapitre 1 accorderait-il la primeur à tel personnage? Pourquoi tel autre ne le mériterait-il pas? Qu’a-t-il fait ou pas fait pour être d’office relégué au chapitre 4? Et en vertu de quels critères esthétiques le chapitre 4 doit-il nécessairement être situé après les chapitres 1, 2 & 3?

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Dans sa version définitive, si tant est qu’elle le soit, celle que tu as fini par arrêter et par envoyer à quelques éditeurs, le roman ne comportait finalement aucun chapitre. Il se composait de trois vastes parties numérotées I, II, et III.