Un écrivain ne parle pas de ses échecs. Il les garde pour soi. Ou s’il en parle, c’est pour mieux fanfaronner et rappeler d’où il écrit. Ça n’aura échappé à personne, Beckett était un pitre. Combien d’écrivains ont cru bon reprendre à leur compte sa maxime désormais usée, Try again. Fail again. Fail better. Hein? Et puis. Un peu d’honnêteté. On veut tous à un moment ou à un autre toiser l’échec dans toute cette splendeur — toi aussi, toi le premier tu veux rater mieux, comme Sam; toi aussi tu veux un échec au poil, un échec parfait et raffiné de texte en texte. Publiés, les textes. Et avec quelques honneurs. Cela va sans dire. Or Beckett écrit ces lignes au début des années 1980. Worstward Ho, dont elles sont extraites (qui en 1991 deviendra dans sa traduction française Cap au pire — ben voyons), date de 1983. Beckett reçoit le Nobel de littérature en 1969. Soit 83 – 69 = quatorze ans plus tôt. Quatorze (14). Tu vois un peu? À ce rythme-là on peut toujours se vanter d’« échouer mieux ». Beckett est publié chez Grove Press aux États-Unis, Calder à Londres. Les Éditions de Minuit en France. Rater mieux? Mon cul, ouais, as-tu envie de dire. En d’autres termes, il se fout bien de ta gueule, le vieux Sam, qui sait très bien, le salopard, qu’on ne lui arrive pas à la cheville. Personne.

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