(250620)

Tu te méfies, t’es toujours méfié des écritures prétendument transparentes, qui d’emblée affichent leur rapport au monde, leur volonté de dire le réel, de l’expliquer, de le mimer, celles qui chercheraient à rendre leur propos vraisemblable, qui s’évertuent à faire de leurs personnages des êtres clairement identifiables, pétris dans leurs névroses, leurs ambitions, leurs fantasmes, leurs échecs, personnages du quotidien qui paraissent tout droit sortis du supermarché ou de leur entretien d’embauche ou qu’on croise le dimanche à la sortie de la messe ou au détour d’une allée dans le bois où ils évacuent la pression de la semaine en courant leurs 5, 8, 10 ou 12 kilomètres. Tu t’es toujours défendu d’avoir quelque chose à dire, de dessiner des fictions aux velléités réalistes, d’esquisser un rapport transitif à l’écriture — écrire le monde de l’entreprise, écrire le chômage, écrire le malaise social, écrire la finance, écrire le réchauffement climatique, selon une même formule écrire + <objet>, répétable à souhait, toujours la même, où l’objet serait confondu avec ce qu’on appelle bizarrement le « sujet » qui pour être efficace tiendrait en deux-trois mots, une phrase, un pitch répondant d’avance à la question « Ça parle de quoi? », or voilà le problème: ça ne parle pas — ça écrit, ça essaie, ça cherche. Mais quoi? Si tu le savais d’avance tu n’aurais pas besoin de le chercher. La question serait plutôt de savoir comment?avec quoi?, depuis quelle position, quel point de vue, quelle langue? Or déjà avec le #3, resté lettre morte, tu opérais un changement de cap. Qu’est venu confirmer le #4. Les raisons pour lesquelles s’est opéré ce changement, timidement pour le #3, plus franchement pour le #4, sont multiples. L’envie de faire autre chose, déjà. De ne pas laisser l’écriture s’enliser dans les ornières qu’elle avait creusées depuis À tous les airs. La gratuité, le geste, l’intransitivité qui t’aiguillaient t’avaient mené là où tu t’es retrouvé à l’été-automne 2017. À l’époque, le #3 était terminé. Tu avais enchaîné, sans temps morts ou presque, l’écriture de trois romans. Trois romans formellement différents qui toutefois avaient sans doute plus d’affinités l’un avec l’autre que tu ne t’en étais rendu compte au préalable. Mais ce n’est pas là que tu veux en revenir. L’autre jour, en lisant les programmes de rentrée qui commencent à tomber, tu t’es arrêté sur un roman vraisemblablement écrit dans une veine dystopique. Un de plus, tu t’es dit. La dystopie, ce qui en découle, ce qui l’annonce, est dorénavant notre réalisme. C’est-à-dire que le réel qui s’y déploie — le nôtre, toujours, ses traits grossis juste — est comme devenu sa propre caricature. Notre quotidien est une parodie. Mauvaise peut-être. Qui ne fait plus rire grand-monde. Alors c’est comme s’il fallait surenchérir, comme pour permettre à la fiction de reprendre ses droits. On plante le décor dans un ailleurs dévasté, ruiné, irrespirable, quadrillé. On déplace. On remplace. On déporte. On métaphorise. On allégorise. Bref, c’est ce que tu t’es dit sur le coup, alors que justement l’objet du #4 était, dans son retour vers ce qu’il convient d’appeler une forme de réalisme, de coupe franche dans un réel immédiat (trop sans doute, peu importe), son objet était donc précisément d’éviter la plongée dystopique. La dystopie ne fait plus peur, puisqu’on y est, qu’on y vit, qu’on continue d’y bien vivre même pour la plupart. D’où son attrait peut-être. Elle est devenue objet de consommation, de désir. On cherche à mieux la connaître. La raffiner. Luxe et échappée. Forme de voyeurisme. Il y a donc une demande, et qui dit demande dit offre. Alors on offre. Or l’enjeu littéraire, aujourd’hui, serait peut-être de trouver le moyen de revenir en arrière, de penser non pas l’après, ce vers quoi on marche, inéluctablement, le mur et le vide qu’il cache, mais ce qui nous fait marcher en premier lieu, ce qui nous pousse, l’en-deçà, le déjà-là d’où s’élance l’appel vers un vide toujours plus creux, plus vide, plus vrai, même si tu ne sais pas trop ce que ça veut dire; le tout sans pour autant, et c’est là l’essentiel, renoncer à la fiction. Car dans la fiction se jouent trop de choses. Tu y vois aujourd’hui une nécessité, un impératif. Une dimension éthique en quelque sorte, et le risque aussi qu’elle charrie: celui de l’obscène, de l’aveuglement, du sensationnel, celui de — tu ne sais pas, tu ne sais plus. H. a 14 ans aujourd’hui. Ça compte.