(240917)

Un petit bout de temps que ça trotte à l’intérieur du crâne. Commencer par faire du ménage, balayer ces fractions pour en inventer d’autres. Voir ce qui se passe. Si ça prend.

Le journal est une forme comme une autre.

Tu t’es remis à écrire. Amorces lentement le projet suivant. Ton quatrième texte. Qui pourrait être à l’origine de deux autres. Tu as passé une bonne part de l’été à réfléchir à la tournure que pouvait dorénavant prendre la suite. Impression que le roman #3, achevé début avril, venait clore quelque chose, comme une parenthèse. Difficile d’évaluer tout ça, de prendre le recul nécessaire. Toutefois, en dépit des différences, quelques points communs t’apparaissent. La tentation d’une sorte de solipsisme peut-être sur lequel il faudrait revenir, le personnage isolé dans un monde qu’il ne comprend pas, contraint de jouer un rôle qui n’est pas le sien. Une solitude essentielle. Et puis toujours cette réticence à creuser davantage, chez toi, à tenter de mieux comprendre ce que tu ferais. Tu aimes l’idée que tu puisses te contenter de la surface de tes textes pour laisser les choses agir à leur guise en profondeur. Illusion bien sûr. Ou du moins, dans le même temps, reconnaître que cela ne suffit pas. Qu’au contraire l’écriture est grattage. Sinon c’est la langue qui ronfle toute seule et agite ses mécanismes les plus pernicieux, c’est la danse des clichés et tu te fais bouffer. Tu ne peux pas, tu ne peux plus te contenter d’une écriture pseudo automatique; c’est là qu’est la maîtrise qu’on a souvent vue dans le manuscrit d’À tous les airs avant qu’il n’arrive sur le bureau de Quidam; pas la tienne sur le texte — celle d’une langue mécanique à laquelle tu n’auras pu te soustraire complètement. Les multiples récritures du texte pendant quatre ans auront tenté de la briser, sans grand succès sans doute, tant il aurait fallu repenser le texte, son architecture, ses principes. Ce que tu t’es interdit de faire, privilégiant la fidélité à la vision initiale. Et donc maintenant, cet autre cliché: échouer mieux. Rouvrir une parenthèse, commencer autre chose, réapprendre; oublier.

À tous les airs paraît dans quinze jours maintenant. Tu ne sais pas ce que tu ressens. Tu joues le jeu. Quelque part tu aimerais pouvoir ne pas avoir à en parler. Laisser faire les choses, œuvrer le temps dans un sens ou dans l’autre. Au lieu de ça, racolage poussif sur les réseaux sociaux. Tu as remarqué qu’à quelques exceptions près les écrivains les plus sérieux et dignes dont nous puissions nous enorgueillir ne faisaient pas étalage ni de leur vie ni de leur œuvre sur les réseaux? Mais toi tu y retournes comme —. Tu cherches une métaphore mais tu lui fous la paix. Ce jeu sur les réseaux te lasse. De plus en plus et de plus en plus vite. Mais tu y retournes. Tu joues ou fais semblant, ce n’est pas toujours très clair dans ton esprit. En attendant, on te laisse entendre ici ou là que ce roman est « difficile », qu’on peut avoir du mal à y entrer. Tu réponds que la porte d’entrée se situe page 11. Tu ne peux pas dire que tu sois surpris. Même rengaine. Cet adjectif, « difficile », et ses déclinaisons t’agacent. Évidemment, le dire c’est déjà faire preuve de vanité, prétendre que tu sais, toi, ce qu’est la littérature, ce qu’elle fait, tout ça. Mais non, tu ne sais pas, pas plus que ceux qui prétendent qu’À tous les airs est « difficile »; c’est juste que comme eux tu te fais ta propre idée. Et ton idée c’est qu’il n’y a pas de littérature « facile » parce que facile veut dire sans complication et que la littérature est la complication du ou d’un dire, sa problématisation même. Si tu cherchais l’aphorisme auquel tu sais déjà que jamais tu ne seras à la hauteur, tu pourrais dire qu’écrire, c’est déniaiser la langue. Rien de facile là-dedans.

Plus qu’une soixantaine de pages pour terminer Infinite Jest sur lequel tu es depuis juillet. Roman total s’il en est. De l’épuisement s’il en est. De toutes les formes d’addiction, jusqu’à l’ennui auquel on tente d’échapper en le cultivant. Si le roman était écrit aujourd’hui, il en manquerait une, peut-être. Le rapport compulsif aux réseaux sociaux.