(211017)

Tu refermes un roman sans trop savoir s’il t’a ou non plu. Ce n’est pas le genre de questions que tu te poses en général, si le roman t’a plu, si tu l’as aimé ou pas. Ce n’est pas là que se situent les choses pour toi. Tu sais que c’est un roman important, son auteur compte, et il compte à tes yeux aussi. En un sens, c’est un très beau roman, sa langue, sa musique t’emportent, son modelage de la matière verbale est admirable. Mais voilà. Dans ses coutures suinte la documentation, transpirent toutes les lectures de travail auxquelles on s’adonne et qu’on charge d’assurer la cohérence de l’ensemble, de peindre la toile de fond, d’accréditer le propos, d’instruire le lecteur. Le roman ainsi baigne dans le réel, dans l’histoire, qu’elle soit grande ou petite, il surnage au milieu des faits. Il n’y a là en soi rien de répréhensible. Bien sûr. Il t’a agacé, ce roman. Impression permanente que sa musique s’étouffait d’elle-même — comme un déraillement permanent.

Quentin Leclerc et Fabien Clouette ont découvert le « sous-Toussaint » — jeune écrivain contemporain dont les écrits « s’apparentent à du pseudo-Jean-Philippe Toussaint ». De Toussaint, le vrai, tu n’as lu que La Vérité sur Marie. Tu t’es dit à l’époque qu’il faudrait que tu en lises d’autres. Tu ne l’as pas fait. Tu as maintenant l’embarras du choix.

Tu repenses souvent aux sœurs Boudens. Te dis qu’elles fourniraient de beaux personnages de fiction, elles aussi. Tu les vois prises au piège d’un roman en bonne et due forme, le charme suranné de la vie à la campagne en période transitoire — leurs relations, entre elles, aux villageois, aux chats qu’elles élèvent dans l’arrière-boutique, aux gamins qu’on envoie chercher des bricoles « chez Boudens ». Lecteurs et lectrices leur trouveraient de belles qualités, tu en es sûr, d’autant qu’elles seraient vues à travers les yeux d’un de ces gamins qu’on envoie « chez Boudens », ces deux sœurs qui le fascinent et le terrifient derrière leurs tabliers à fleurs. Avec un peu de volonté, tu pourrais presque les camper dans un roman que Gallimard t’offrirait de publier dans sa blanche. Un effort, et elles remporteraient des prix littéraires. Tu as beau chercher, tu ne retrouves plus leurs prénoms. Gisèle? Georgette? L’une d’elles paraissaient toujours plus sévère que l’autre. Peut-être était-ce leur routine de quincaillières, good monger/bad monger. Inversaient-elles les rôles parfois pour rire?

Depuis un peu plus d’une semaine, le #4 a pris une tournure différente de celle que tu envisageais jusqu’alors. Tu te remets progressivement à l’écriture sans savoir véritablement où tu vas. Tu ne l’as jamais su mais tu t’es toujours fait une idée assez précise de la forme que prendrait le roman — sans quoi il t’était impossible d’écrire. Pas vraiment le cas ici depuis qu’il s’est ainsi métamorphosé sous tes yeux. La nouvelle orientation te rassure un peu, le principal écueil que tu voyais dans le huis clos initial étant dorénavant dissipé. Il pourrait même s’agir d’un roman relativement classique. Peut-être faut-il en passer par là pour être pris au sérieux. Mais encore te faut-il en comprendre les rouages.