(160920)

Un roman aujourd’hui, c’est quoi? En ce qui te concerne, c’est d’abord une longue période de maturation, qui s’étale sur plusieurs années. Le projet existe bien avant que tu ne l’entames; il est remisé dans un coin de ton esprit où viennent s’accumuler les notes mentales. Quand arrive son tour, il y a une première phase qui consiste à le chercher pour le débusquer, le faire sortir — il a beau être là, tu ne sais pas encore à quoi il ressemble; il faut apprendre à le reconnaître parmi ses doublures, ses faux-semblants, ces versions possibles de ce qu’il ne sera pas. Cette phase est sans doute l’une des plus fastidieuses, des plus délicates aussi, car c’est là, à tout moment, que le roman peut te glisser entre les doigts, que tu prends le risque de le confondre avec un autre. Ce qui sans doute a dû t’arriver pour le #3. Quand enfin, après une durée variable, tu penses l’avoir déniché, l’écriture proprement dite peut débuter. Le texte s’échelonne dans diverses versions, que tu reprends régulièrement, l’écriture étant indissociable de la relecture. Tu dois apprendre à lire ton texte, à le sonder, à circonscrire ses impensés, renier ses facilités, écouter ce qu’il a à te dire, les propositions qu’il te fait, reconnaître ses résistances. Car au fond écrire, enchaîner les mots, empiler les phrases, accumuler les pages — tout ça t’est relativement facile. C’est le piège dans lequel tu te laisses tomber; celui de la facilité, d’une langue pétrie de clichés, ces mots qui aimantent les autres, toujours les mêmes, ces phrases qui s’emballent et étirent le texte. À l’heure où tu commences ton cinquième texte, c’est ce que tu n’as toujours pas appris à faire. Freiner. Ralentir. Contraindre. Libérer, non — la langue coule en toi librement, ce sont ses expressions toutes faites, ses évidences, les métaphores qui n’en sont plus à force d’être répétées et galvaudées, tous ces mots qu’on a au bout de langue et qui se bousculent. C’est là que commence le travail, le véritable labeur de l’écriture. Tracer et retracer la phrase, de sillon en sillon. Tout cela prend du temps bien sûr. Chaque projet dicte son rythme jusqu’à la fin. Qui n’est jamais préméditée. Quand bien même — ce que tu tentes, là, à l’orée du #5 — tu commencerais par la fin, si tant est que tu aies une vague idée de ce à quoi elle doit ressembler, de ce point qui attire et met en branle l’écriture, fin du livre et fin de l’écriture bien sûr ne coïncident pas. Jamais. La fin de l’écriture est ce moment à partir duquel le geste n’est plus reconductible; il s’épuise de lui-même, s’abîme, se raréfie. Tu as alors une version, une ébauche, une esquisse. Qu’il te faut alors reparcourir. Patiemment en redessiner les contours, les affermir, varier les angles. Remplir des formes vides parfois, gommer les excroissances, les à-coups. Prendre de la distance pour tenter de modifier ta perspective sur le texte. T’efforcer de le regarder différemment. Ce travail est infini. Tu pourras toujours tout reprendre. Tout corriger. Rectifier. Redessiner. Le geste, sa force initiale épuisée, demeure perfectible. Alors il faut une décision. Un coup d’arrêt toujours arbitraire. Que peut te fournir un éditeur par exemple en acceptant de le publier. Alors commence une nouvelle attente. Les préparatifs. On relit encore, traque encore les dernières scories, chasse encore les coquilles. On tente d’alléger. De clarifier. De fluidifier. De lisser. On attend longtemps, en général. Parfois le temps nécessaire à l’écriture du texte suivant. On s’impatiente. On voudrait que ça aille plus vite. Parce qu’au fond tu sais que ce projet, vieux de plusieurs années maintenant, s’éloigne de toi à mesure qu’un autre t’appelle. On veut s’en débarrasser, ranger tout ce qui traîne sur la table pour laisser à l’autre toute la place qu’il requiert. Mais il faut le temps d’accorder le projet au calendrier de l’éditeur; de préparer la maquette, de la corriger; de préparer les épreuves, de les corriger; il y a toutes les considérations commerciales. Les premiers services de presse. Les premiers retours, éventuellement. Puis lorsque paraît le texte, enfin, après quoi? quatre, cinq, six ans?, il est immédiatement étouffé par des dizaines et des dizaines d’autres; la presse se ruera sur les « dix textes qui feront la rentrée » avant que ne tombent les premières listes des romans en lice pour tel ou tel prix prestigieux. Le tien fera l’objet d’une poignée d’articles élogieux sur quatre ou cinq blogs, peut-être. On t’invitera dans une ou deux librairies. Ça durera deux mois. Puis il te faudra attendre deux, trois, quatre ans si tu es chanceux, avant de pouvoir remettre tout ça.