(160620)

Relire. Chercher la coquille. Traquer la phrase de trop. Dégonder la trop droite et polie. Colmater les brèches. Peser la justesse du mot. La nécessité de l’adjectif. Être à l’écoute d’éventuelles dissonances. Les temps qui sautent. Compter. Reprendre. Relire. Gommer les redites. Soigner les accords. Les coupes. Les jointures. Lisser. Salir. Avancer. Rebrousser. Soigner. Amputer. Prendre du recul. Projeter. Recommencer. Relire. Chercher les angles morts. Les impensés. Les prêts-à-écrire. Relire. Sans te laisser endormir par le rythme hypnotique des phrases qui auraient forcé leur venue au texte. Toujours plus facile à dire qu’à faire. Pour certains, un texte doit absolument passer par le gueuloir — étape indispensable pour savoir « si une phrase est bonne. » Tu ne l’as jamais fait. Ton rapport au texte, à l’écriture, n’est pas de cet ordre-là. Vocal. Il est avant tout visuel. Qu’il puisse y avoir une voix, oui, sans doute. Même plusieurs, ce qui, dans le cas du #4, est littéralement le cas. Qu’elles soient travaillées, ces voix, ou qu’elles doivent l’être en tant que telles, c’est-à-dire en tant que voix, oui. Aussi. Mais tu n’as jamais très bien compris pourquoi cette voix, ces voix devaient absolument transiter par la tienne, venir s’ancrer dans ta bouche, s’incarner dans ton corps. Car ces voix que tu composes n’ont pas d’autre existence que sur la page. On pourra tenter de les faire retentir. L’exercice pourra être plus ou moins bien réussi; et s’il ne l’est pas, c’est peut-être parce que sur le papier la voix était éraillée, hésitante, froide, bleue, mal perchée, inarticulée. Mais il est des voix qui n’ont pas vocation à retentir ailleurs que sur la page, que sous les yeux. Tu crois à la primauté du visuel en matière d’écriture. Tu portes une attention particulière à l’agencement des mots à l’écran; à la façon qu’ils ont de s’assortir les uns aux autres — leurs couleurs, leurs longueurs, les rimes visuelles, l’enchaînement des consonnes et des voyelles, la forme que prend le texte sous tes yeux, les réseaux de blanc qui tissent les mots, le découpage de ses bords quand tu passes à la ligne, que tu en sautes une ou deux ou trois, que tu changes de pages. Quand tu mets un point qui appelle la majuscule. Un tiret qui trace, qui troue, qui déchire. Tu abuses des tirets, tu le sais, mais c’est qu’ils miment, tirent, gesticulent, tailladent la surface du texte; ils étirent le regard, l’entraînent autant qu’ils l’arrêtent, suspendant le mouvement de la phrase. La relecture est un travail fastidieux. Délicat aussi, car il se positionne dans un entre-deux; le texte est fini, le roman achevé; mais il bouge encore — il avance furtivement vers la publication, qu’il appelle, qu’il aguiche, celle qui dès lors mettra un terme définitif à ses derniers soubresauts; celle qui refoulera tous ses possibles. Le texte peut encore être raté. Le travail que tu fais là, il faudra pourtant le refaire à partir des épreuves. Que tu n’auras pas avant un bout de temps.