(140418)

Pourquoi, en littérature, s’accommode-t-on aussi mal de la répétition? Cette question te trotte dans la tête depuis un certain temps. Il y a répétition et répétition; répétition signifiante d’un côté, simple décalque de l’autre, redondance & perte de temps. Or la répétition, ce n’est peut-être que ça, au fond: l’esquisse d’un rapport particulier au temps — son creusement, son évidement. Il y a, dans le roman en particulier, dans le roman surtout, cet impératif de non-redondance: les pages doivent défiler, les chapitres s’enchaîner, il faut du mouvement & du rythme, c’est-à-dire qu’il faut scander le temps, bander son arc, le « faire passer », et vite, et bien, on doit ressortir du texte en se disant déjà? Répéter, c’est revenir en arrière, c’est refuser d’avancer, c’est arrêter le temps — pause, suspens. Tu ne parles pas de la répétition d’un mot ou d’une expression, synonyme de pauvreté lexicale, car là encore, dit-on, il faut varier. Mais la variation se mesure aussi à l’aune de la répétition. Tu parles d’une répétition à plus grande échelle. Tu parles d’un bégaiement dans la structure même du livre. D’un retour délibéré et démultiplié. Trois fois le même chapitre, par exemple. Il y a chez Coover cette phrase qui dit à peu près qu’on repère d’abord les similitudes, qu’elles sautent aux yeux en premier — sur lesquelles, précisément, on s’arrête —, et que les différences, infimes ou flagrantes, ne se laissent appréhender que plus tard, dans l’après-coup. Qui supporterait un roman, aujourd’hui, qui serait à l’écriture ce qu’une composition de Steve Reich serait à la musique?

Tu pensais en avoir fini avec le #3. La longue discussion que tu as eue à son sujet hier soir avec H.L. laisse supposer le contraire. Certaines de ses hésitations rejoignent les tiennes. Pour autant, te résoudre à infléchir le texte serait prendre le risque d’enfreindre ses règles. C’est avec elles que tu dois composer. Ce sont ces règles qui dictent tes choix — qui dès lors n’en sont pas. Ainsi de la répétition. Et de la lassitude qu’à la lecture elle peut engendrer. En y réfléchissant, hier soir, à l’écoute de ce que te disait H., tu as compris qu’au fond, et même s’il ne serait pas perçu comme tel, ce roman pouvait se lire comme un roman sur la lassitude. Tu dis « sur » parce que tu ne peux pas dire autre chose. Ce n’est pas un roman sur la lassitude, mais cette question de la lassitude et de l’ennui le traverse. De même que celle de la frustration et de l’échec. Ennui, lassitude, frustration, échec — sont aussi des moments, des phases, des modes intrinsèques du jeu. Faut-il les éliminer, les « relever »? Ou font-ils au contraire partie intégrante de l’expérience même du texte selon les modalités qui lui sont propres? Et qui, alors, pour les accepter? Les accepter en leurs termes.