(141017)

L’autre soir, à l’issue de la rencontre pour la sortie d’À tous les airs, tu as été témoin d’une discussion assez houleuse qui aurait pu mal tourner, ce que tu as un temps pensé, au sujet de Volodine. Il s’agissait d’estimer sa place dans la littérature contemporaine. Le désaccord était sans doute de surface, entre H. qui revendiquait la cohérence et la richesse du post-exotisme et F. qui semblait y voir une certaine posture et relever une sorte d’impasse dans laquelle l’écrivain s’était engagé — l’impression qu’il ne pouvait sortir du post-exotisme que pour y rentrer aussitôt selon d’autres biais, d’autres voix, d’autres masques. Ils t’ont demandé ce que tu en pensais. Tu as préféré botter en touche pour ne froisser ni l’un ni l’autre, ils commençaient déjà à élever la voix. La tension a baissé d’un cran quelques minutes plus tard autour d’une cigarette. Tu ne fumes pas, toi. Tu les as regardés par la vitre, tous les deux — clope à la commissure —, s’accoler en terrasse en signe de réconciliation. Tu t’es dit vaguement sans savoir si tu y croyais vraiment que tant que la littérature parvenait à susciter de telles passions elle avait de beaux jours devant elle.

Drôle de période, celle qui suit la sortie d’À tous les airs. En ré-écoutant ‘Your Ghost‘ de Kristin Hersh, tu t’es aperçu hier que ce roman était à sa façon rempli de fantômes. Tu y as enterré tellement de choses. Et là, la sensation de le voir peu à peu devenir fantôme lui-même; de le voir disparaître sous tes yeux tandis que tu cherches les signes matériels de son existence, les sentant s’effriter doucement. Ces airs qui l’habitent disaient déjà combien il est volatile, ce texte. Qui rejoue maintenant son devenir-fantôme comme sa sûre destination.

Toujours pris dans le marasme du #4. Cette conviction maintenant que tu es engagé dans une impasse. Non, pas une impasse. Car tu sais très bien ce qui se trouve au bout, tu sais pertinemment que si tu continues de t’y enfoncer, même sur la pointe des pieds, tu le trouveras, ton roman; tu devines aussi à quoi il va bien pouvoir ressembler, là-bas. Il t’appelle, comme d’autres ont pu t’appeler avant lui. La différence aujourd’hui, c’est peut-être que tu n’as pas envie de répondre à son appel. Car pour diverses raisons il te fait peur, ce roman. Tu sais d’avance qu’il te mettra mal à l’aise et tu n’es pas sûr de pouvoir l’aimer, de pouvoir te l’approprier. Tu lis toujours, en attendant; une bonne heure de lecture pour quoi? dix, quinze minutes d’écriture? et encore. Il y a des matins où tu n’écris pas une ligne. En début de semaine, toutefois, quelque chose s’est passé. Tu ne sais plus quoi au juste, comment c’est venu ni pourquoi. Toujours est-il que tu as entraperçu, nichée au cœur même de ce roman qui t’agite, la possibilité d’un autre roman que lui — le même pourtant, mais pris autrement. Dans la réinvention totale de son principe. Comme si le roman lui-même faisait sa propre révolution. Furtivement les choses se sont clarifiées. Tu t’es remis à écrire davantage. Y as vu un signe encourageant; tu fais marche arrière, sors de l’impasse, empruntes une autre voie. Mais ce qui s’y trouve en fin de parcours te paraît moins sûr. La route plus longue, plus tortueuse aussi. Pourtant tu sembles t’orienter vers un objet qui te rassure. Tu as élargi la perspective, ouvert le cadre. Tu sais que cette nouvelle orientation t’attire davantage que la première, qu’il en résultera un roman avec lequel tu seras sans doute plus à l’aise. Alors tu te poses la question; choisis-tu la facilité? lequel de ces deux romans — le même, sanglé dans des formes et des esthétiques radicalement différentes — te faut-il écrire? C’est là peut-être que réside la pire difficulté; pas tant dans l’écriture que dans la franche reconnaissance de sa nécessité. Que tu choisisses l’une ou l’autre forme, elle sera elle aussi habitée par le fantôme de celle que tu auras reniée.

En parlant de fantômes: depuis plusieurs semaines maintenant te trotte en tête l’idée d’écrire quelque chose sur les sœurs Boudens qui tenaient la petite quincaillerie du village.