(111219)

Plusieurs jours maintenant, depuis que le #4 est terminé, que tu ronges ton frein devant ton écran. Tu pourrais dormir plus longtemps, te reposer, récupérer, prendre le temps. Mais tu ne déroges pas à ta routine. Réveil à 6h00. Une tasse de café que tu remontes et poses à côté de ton écran. Tu n’as qu’une envie; te jeter dans le #5. Ça te démange. Dont les parties s’entrechoquent sous les parois de ton crâne. Tu vas trop vite. Tu trépignes. Tu te retiens pourtant. Il faudrait parvenir à faire abstraction de toute publication. L’idée même de publication. Certains y parviennent et tu les admires. L’écriture est traversée de plusieurs temps. Le temps de la publication lui demeure étranger. Terminer un roman en décembre 2019, c’est ne pas s’attendre à ce qu’il soit publié, s’il l’est, avant 2021 au plus tôt. Dans un an et demi ou deux. L’édition vit selon un calendrier différent. Le texte fini, il faut préparer les livres — les maquetter, les relire, les corriger, rédiger leur argumentaire, les soumettre aux représentants, les présenter aux libraires, assembler les épreuves, les envoyer à l’imprimerie, assurer le service de presse, attendre. A priori un livre n’est pas une denrée périssable. Il pourrait sortir cinq ou six ans après avoir été écrit, sa valeur littéraire n’en serait pas affectée. Un livre a le temps. Ça prend du temps. Mais pendant que le livre prend son temps, l’écrivain, lui, fait autre chose. Il écrit. Il continue d’écrire. Il n’arrête pas d’écrire. Même quand il n’écrit pas, il écrit encore — les projets s’accumulent à l’intérieur du crâne, il faut les compartimenter, les dessiner, les rêver, les classer, les remiser, les ressortir, les dépoussiérer, leur faire prendre un peu l’air, les laisser mûrir encore. Quel est le délai requis entre l’achèvement d’un roman et l’entame d’un autre? Une période s’ouvre, de transition. De deuil, presque. Presque, parce qu’entamer un nouveau projet c’est se détourner de celui qui l’a précédé. Apprendre à l’oublier, à le maintenir derrière soi. À le refouler. Tu te souviens de cette sensation étrange à la sortie d’À tous les airs. Tu aurais dû t’en réjouir. Depuis le temps. Or à l’époque tu avais l’impression d’enterrer un fantôme. Tu vas trop vite. Tu oublies trop vite. Tu sais que c’est inévitable pourtant. Quand sortira le #4, si du moins il connaît un sort différent du #3, tu seras déjà loin. Le #5 sera peut-être fini ou en voie de l’être. Le #4 sera un fantôme. Un signe adressé du passé. Auquel il faudra que tu répondes. Faire semblant que vous avez grandi ensemble, tâcher de te souvenir de ces années passées côte à côte, face à face, à vous aimer, à vous haïr, vos engueulades, vos fulgurances, vos négociations, vos indifférences, vos compromis. Tu écrivais l’autre jour à C. que l’une des raisons pour lesquelles tu t’interdisais pour l’instant d’entamer le #5, c’était de pouvoir garder encore le #4, sa sensation, sur le bout de tes doigts. Wittgenstein’s Mistress de David Markson a été refusé 54 fois avant de trouver un éditeur.