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« Une phrase est un ensemble de mots qui ont un sens. Elle commence par une majuscule et se termine par un point. » Voilà ce qu’a appris A. à l’école avant les vacances. Définition purement descriptive qui t’a d’autant plus frappé qu’au même moment tu remettais le nez dans L’Acacia de Simon. En quoi consiste la phrase de Simon? D’un ensemble de mots qui ont un sens, commençant par une majuscule et se terminant par un point. Te voilà bien avancé avec ça. On t’a souvent reproché la longueur de tes phrases, pourtant bien courtes face à d’autres, mais Barthes t’a toujours servi de caution sur ce plan, qui disait qu’une phrase est en droit « infiniment catalysable ». Chez Simon, par exemple, la phrase décrit des volutes, tourne sur elle-même, s’élève, s’étage, se creuse; il ne s’agit pas tant d’élan ni de souffle, de portée, de longueur, que d’un modelé, d’une épaisseur, d’une matière, d’un volume. Qui doit décrire une phrase de Simon commencerait sûrement par sa longueur, son étirement, son élasticité. En t’arrêtant sur certaines d’entre elles, dans L’Acacia, en tâchant d’en étudier l’organisation, la grammaire, les replis et déplis syntaxiques, tu t’es rendu compte que — tu ne sais pas si tu peux généraliser ou si c’est propre à ce texte, ce chapitre, le chapitre 2 — souvent, en fait, ces phrases n’en sont pas; elles flottent dans le vide, comme ces architectures complexes d’objets fragiles modelés, sculptés patiemment autour d’un axe qu’on finit, subtilement, délicatement, par retirer; et ça tient. Il n’y a qu’à regarder combien d’entre elles, d’un point de vue purement grammatical, sont dépourvues de proposition principale; de sorte qu’une cascade de décrochés, mais décrochés du vide, d’un rien, d’une absence, les compose. Tu avais envie, tandis qu’elle te récitait sa leçon avec application, de montrer et de lire à A. une phrase de Simon, de lui souffler dans l’oreille, discrètement, qu’une phrase, c’est bien moins que ça; qu’une phrase ne se mesure pas; qu’une phrase est un frisson, un fantôme, une bulle irisée, un courant d’air chaud, le frôlement d’un baiser, mais qu’il ne fallait surtout pas qu’elle le répète à la maîtresse.

Le lendemain, ou plus tard, dans la voiture, la radio toussotait ses pubs. Coincé entre une réclame pour un produit cosmétique et l’incitation à l’apaisement de conscience, la sérénité d’âme par le biais d’une alarme antivols, ce message invitait à découvrir ou redécouvrir Amélie Nothomb grâce à son dernier roman. Tu n’avais jamais entendu de pub pour un livre à la radio. On en voit dans les couloirs du métro. On en voit dans les journaux. Tu t’es demandé si pour Noël les annonceurs allaient tenter le spot TV. Tu t’es demandé aussi ce qu’on vendait, au juste: le livre ou le nom de l’auteur? le produit ou le produit?

Tu avances lentement dans le #4, partageant ton temps entre lecture documentaire — ou ce qui fait office de — et écriture. Tu as toujours clamé que la forme était première, que sans l’idée assez précise d’une forme dans laquelle couler le texte tu ne pouvais pas écrire. Pour l’instant, tu n’as aucune idée de la forme que prendra ce texte, éclaté dans 4 fichiers; 6 si tu comptes les deux qui te permettent d’opérer le suivi.