(120119)

Tu pourrais passer tes journées entières à écrire, ne pas t’arrêter, plonger toujours plus profond dans la langue, tenter d’en extirper une matière, une forme, la manipuler, la malaxer, la déchirer, la reprendre, l’étendre, la filer, la contempler. Tu envies les écrivains, s’il en reste (il en reste) qui ont ce luxe de baigner à longueur de journées dans l’écriture. Ou à défaut, sa possibilité. Tu les jalouses. Tu imagines la façon dont ils occupent et partagent leur temps, entre écriture et lecture. Tu les fictionnes. Et te fictionnes par la même occasion, en écrivain que tu n’es pas.   

Tu n’as sans doute jamais aussi peu écrit que ces jours-ci. Hier matin, ton temps d’écriture a été consacré à la lecture — documentaire, comme on l’appelle; informative. Tu parviens généralement à sauvegarder trente à quarante minutes d’écriture après la lecture d’une vingtaine de pages. Mais pas hier matin. La prise de notes a débordé puis c’était l’heure. Le réveil de H. qui a sonné derrière la cloison. Une autre journée, officielle, commençait.

Tu te renseignes, oui, te documentes pour le #4. C’est-à-dire que tu cherches des discours, des modes de pensée, des façons d’appréhender le monde, de l’écrire aussi, de le dire, de l’appeler ou de le rejeter. Des fragments de langue qu’on a souhaités aussi proches que possible d’une certaine réalité. Celle avec laquelle tu t’es mis à flirter dangereusement depuis un an et demi. Qui s’étale partout en ce moment, se donne en pâture dans le marasme ambiant. Et on en bouffe. Tu écrivais l’autre jour que tu commençais à bien l’aimer, ce #4. En fait, les choses sont plus compliquées. Tu regrettes le temps où les choses te paraissaient plus simples au moment d’écrire À tous les airs ou Charøgnards ou le #3. Où l’écriture, quoi qu’elle ait pu valoir, semblait se dérouler sans obstacles. Sans obstacles majeurs. C’était sans doute un leurre. Et un piège. Le piège dans lequel tu es sûrement tombé. Cette impression d’approcher l’intuition. Peu importe. Tu joues gros maintenant avec le #4. D’autant que le #3. Tu veux dire qu’il se joue des choses dans l’écriture du #4, des choses dont tu ne souhaites pas parler, que tu ne cherches pas à exprimer, ni ici ni ailleurs, mais qui pourtant sont là, à l’intérieur du crâne, où il te faut les garder, composer avec, avec leur ombre portée, leurs vibrations internes. Donc, tu commences sans doute, oui, d’une  certaine manière, à bien l’aimer, ce roman qui peu à peu prend forme. Ou dont la forme lentement se dessine. C’est-à-dire qu’il possède une force d’attraction suffisamment forte pour te faire y croire maintenant. Faut-il aimer les romans qu’on écrit, du reste? Tu te souviens qu’à un moment, au moment où tu contemplais ce nouveau projet, tu t’es dit que pour qu’il soit réussi, ce roman — réussi en ses termes —, il te faudrait le détester. Entretemps il a changé, le projet a évolué, le roman n’est plus le même. Tu ne peux pas continuer à le détester. Le détester reviendrait à sentir entre lui et toi un désaccord si profond que tu aurais l’impression de t’être dévoyé. D’avoir fait fausse route. Or peut-être est-ce ça, cette possibilité-là, qui depuis le début te retient — qui depuis quelque temps maintenant commence à te laisser t’éloigner, t’enfoncer davantage dans le texte; ne te fait plus te retourner sans cesse; te permet de regarder devant toi, comme ce personnage fantôme qui vient de comprendre qu’il « traversait le temps à la recherche d’un futur. »