(091217)

Parmi les livres que tu projettes depuis quelques années maintenant, il y en a un qui partirait de la disparition d’une rock star. L’idée t’est venue au moment du battage médiatique autour de l’hospitalisation de JH à Los Angeles en 2009. Tu t’étais demandé à l’époque, en les anticipant, quelles seraient les réactions du pays à l’annonce de sa mort. Ce qui se passe actuellement ne t’étonne pas. Chacun s’invente ses idoles bien sûr, se projette, se reconnaît, admire, envie, adule; façon de rendre la vie supportable, de bricoler un sens quand on sent bien qu’il échappe. Ce roman, tu aurais pu le commencer plein de fois mais tu l’as toujours repoussé. Tu ne l’as pas abandonné, il est là, il existe à l’intérieur de ton crâne, et tu es persuadé qu’un jour tu l’en feras sortir. Il est même probable que ce soit le prochain auquel tu t’attaques lorsque tu en auras terminé avec le #4 — qui d’une certaine manière le prépare. La raison principale qui t’a contraint à en repousser l’écriture est que jusqu’ici tu ne te sentais pas prêt, armé pour l’écrire. Ce n’est pas que tu lui en aurais préféré d’autres; c’est juste que son écriture t’a été impossible, empêchée, comme interdite. De sorte que tu le contemples, ce roman, comme à distance, et ce que tu vois, c’est l’impasse qui paradoxalement y mène — l’impossibilité qui y conduit et à laquelle il faudra te heurter. Il y aurait peut-être dans l’acte d’écrire cette négociation permanente avec l’impossible — l’autre versant de l’échec. C’est peut-être pour cette raison aussi que l’écriture se prépare; un peu comme on préparerait une course. Chaque roman en un sens entraîne le suivant. La mort de JH cette semaine ne change pas fondamentalement  la donne puisque pour y avoir un peu réfléchi, c’est l’ouverture à la fiction qui t’importe, le décalage et l’intempestif, bien davantage que le décalque possible d’une réalité, fût-elle à venir. Tu l’écriras, ce roman. Cela dit, tu te demandes quel sort il aurait reçu si tu l’avais écrit et s’il avait été publié à la place de ta ritournelle. Comme l’impression d’avoir manqué quelque chose — comme on manque une juteuse opportunité, une occasion rare; un coup qu’il y avait à faire… Peut-être ce roman se serait-il vendu, lui, contrairement à l’autre. Vendu, oui; d’une certaine façon — de ces façons qu’on a de se faire passer et prendre pour un autre, de prétendre être autre qu’on ne l’est. Au fond, tu te satisfais assez de ne pas l’avoir encore écrit, ce roman; tu as ainsi évité, sans le savoir, que le réel le trahisse.

La disparition de Gass t’affecte bien davantage. Tu ne l’as jamais rencontré. Vous avez échangé plusieurs messages entre 2010 et 2012, que tu viens de relire. Tu lui avais demandé d’écrire un texte pour Bob Coover à l’occasion de ses 80 ans. Le temps passe. Gass en avait 86 à l’époque, venait de se casser la cheville, t’avait répondu qu’à son âge il ne pouvait plus s’engager fermement ni promettre quoi que ce soit. Entre la clinique et le kiné, il avait néanmoins réussi à écrire un texte sur la croyance qu’il t’avait envoyé mais qu’il considérait comme inachevé. Il y avait quelques coquilles, que tu as corrigées — Thanks for cleaning up my act, avait-il dit. Il avait souhaité qu’on le présente ainsi à la fin de la revue: William Gass used to teach philosophy at Washington University in St. Louis. Now he tries to write strange things on  lavatory doors. Tu aurais aimé le rencontrer. Tu aurais été toutefois bien incapable de décrocher la moindre parole en sa présence. Le Tunnel est le texte-monstre qui lui a permis de se faire connaître en France. Moins connus sont ses essais, d’une beauté, d’une efficacité, d’une intelligence inégalables. Le premier texte que tu as lu de Gass devait être, si ce n’est pas l’introduction qu’il a consacrée à The Public Burning de Coover, Willie Masters’ Lonesome Wife. Veuve désormais, et plus seule que jamais.