(070919)

On t’a fait remarquer que tu n’avais plus rien écrit ici depuis le mois de février. Ce qui t’a surpris. Que quelqu’un le remarque. Que quelqu’un lise tes mots. Qu’il arrive qu’on pénètre à l’intérieur de ton crâne. Il semblerait que ce soit vrai, tu n’as rien écrit ici depuis le 28 février. Tu t’es principalement occupé, pas loin d’ici, d’inhumer le #3 — ce que du reste tu n’as pas fini de faire. C’est entre autres à ça que tu as pensé, à la notion d’échec, pour voir comment celle-ci pouvait éventuellement continuer de nourrir ta pratique au-delà de toute rhétorique désormais conventionnelle et un brin fallacieuse sur le fameux « échouer-mieux ». Qu’un texte ne soit pas publié, pour diverses raisons, ne l’empêche pas d’exister — ombre, spectre, fantôme, monstre, rebut. Ni d’en faire exister d’autres. Tu n’as pas remis le nez dans ton #3 depuis que tu en as achevé la dernière version. C’était quand? Tu n’es plus sûr. La réponse ne doit pas être bien loin, il suffirait de vérifier. Pendant un temps tu publiais sur Twitter des extraits du #4, comme tu l’avais fait pour le #3. Au début, tu reportais machinalement les dernières phrases écrites à l’issue de ta session de travail, tronquées par le décompte des 280 caractères. Puis tu t’es mis à piocher un peu au hasard de tes relectures et récritures du jour. Enfin, tu ne sais plus trop pourquoi, tu as cessé de le faire. Le regard par-dessus l’épaule, ou son absence. Te gênaient. L’invisibilisation du texte qui en découle. Ce qui, d’une certaine manière, est assez paradoxal. Publiés, ces extraits devenaient invisibles. D’ailleurs, ils sont encore là, quelque part, dans les profondeurs de la plateforme — accessibles sans doute à qui se donnerait la peine de les retrouver. Illisibles pourtant. Enterrés sous le brouhaha du temps, emportés par les flux, les thread, les RT, la petite musique de notre époque. Peu importe. Depuis février tu as écrit. Tu as continué de te consacrer au #4. Tu as traduit. Tu as lu aussi. Tu as corrigé des copies. Tu as regardé des séries, Chernobyl, notamment, sur laquelle un instant tu as envisagé d’écrire quelques lignes ici, en réponse à certaines réactions que la série avait pu susciter dans la presse. Puis tu as repoussé. Puis tu n’y as plus pensé. Puis tu t’es dit que de toute façon tout le monde s’en foutait royalement de ce que tu aurais pu en dire; ce qui t’a pas mal soulagé. Tu as tondu ta pelouse. Tu es allé dans des musées. Tu as fêté les 10 ans d’A. Les 13 ans de H. Il y a eu l’anniversaire de C. aussi, qui n’aimerait pas que tu dises son âge. Sans doute parce que tu es plus jeune qu’elle. 5 mois et demi, c’est pas rien. Tu as changé de chaussures. Tu as appris à faire des pizzas. Tu es parti en vacances. Tu as taillé tes haies. Tu as vu un kiné pour ton genou. Tu as voyagé. Tu as pris la mer en photo de chaque côté de l’Atlantique. Les photos, tu les as ensuite publiées sur Instagram. Tu veux vivre avec ton époque. Tu as vu des phoques. Tu as commencé à voir un autre kiné pour ton genou. Tu as fait des allers-retours en train. Tu as signé pour une nouvelle traduction. Tu en as perdu une autre. Tu as rencontré Antoine Volodine. Tu as relu un peu de Melville. Tu n’iras pas enseigner cette année. Tu te dis que ce serait l’occasion peut-être de t’aérer plus souvent l’intérieur du crâne. Tu verras bien.