(060119)

Impossible de ne pas parler du Houellebecq, on dirait. Dont on fait un événement. Ce qui pose question, tout cet engouement. Il y a quelques semaines encore, tout le monde s’en contrefoutait royalement, pas eu l’impression que quiconque attendait ce roman en trépignant d’impatience, on se contentait de tous les autres. Il y a d’abord eu son mariage, les échos amusés qu’il a pu susciter. Puis il y a eu l’annonce, le titre, l’embargo, les déclarations. La légion. La publication. Houellebecq a dû être le premier écrivain contemporain français que tu as lu. C’était Les particules élémentaires. À l’époque, tu lisais exclusivement en anglais, surtout de la littérature américaine, à 95%. Les quelques ouvrages lus en français étaient des titres ayant un rapport plus ou moins direct avec ton sujet de thèse. Quelques Robbe-Grillet, les Beckett (en anglais d’abord, puis en français), les Hortense de Roubaud, Pinget; et des classiques (Flaubert, Céline). Et puis, Houellebecq, à l’époque, comme maintenant, ça devait être l’écrivain français à lire. Alors, par curiosité, tu l’as lu. Avant de retourner à tes amours américaines. Ce que tu en penses, on s’en fout éperdument. Tu ne sais d’ailleurs pas trop ce que tu en penses, si ce n’est que depuis tu n’as plus rien lu de lui. Tu remarques juste qu’au-delà des polémiques, il est assez peu souvent question de littérature ou d’écriture. Il y a les idées, il y a la vision ou le regard, il y a les discours qui sous-tendent l’ensemble. Mais de l’écriture, dans ce que tu as pu lire jusqu’ici, par curiosité encore, il semble être assez peu question, au fond. Soumission est d’ailleurs inséparable, à chaque mention qu’on en fait, des attentats de Charlie Hebdo. Comme quoi, oui, il y a bien quelque chose qui relève de l’événement chez Houellebecq. Sérotonine a pu ainsi déjà être rapproché du mouvement des gilets jaunes. C’est marrant. Parce que, d’une certaine manière, en s’évertuant à faire de Houellebecq — dont le nom, en ce sens, devient lui-même comme une marque: on parle du dernier Houellebecq comme on parlerait du dernier Apple ou Samsung — un événement, au sens médiatique du terme, on le circonscrit d’emblée dans le temps. Il fait date, avant même que quiconque ait pu se l’approprier (cette histoire d’embargo imposé par la maison d’édition ne montre pas autre chose). Il survient — vient par-dessus et écrase tout le reste. Mais ce faisant, il reste cantonné à cette date — cet événement avec lequel il se confond. Bref, il n’est pas dans, il est l’air du temps: une parfaite découpe, une belle tranche d’espace (la France) et de temps (aujourd’hui), une leçon d’Histoire apprise par cœur avant l’heure. Ceux qui aiment aimeront, ceux qui détestent détesteront. Et tous ont déjà commencé à le dire. Ce qui interroge, au fond, c’est cette idée implicite que, s’il ne fallait lire qu’un seul livre en 2019, ce serait celui-ci — voilà ce que dit  au fond la presse qui se jette sur, non pas le livre, mais l’événement. Que la France puisse avoir envie de se construire un écrivain national, pour le meilleur ou pour le pire, soit. Mais au fond, au fond du fond, ce qui se dit à travers tout ça, c’est un certain rapport à la littérature. Un rapport bizarrement consumériste. Voilà le livre qu’il vous faut. Le livre à offrir en toutes circonstances (sauf que tout le monde l’aura déjà acheté, à défaut de l’avoir lu). Le livre que vous devez avoir lu (il faudra faire un effort). T’as pensé quoi du dernier Houellebecq? Comme le dit Houellebecq dans Sérotonine… Houellebecq? J’adore! Non mais dans le dernier Houellebecq… Et d’ailleurs, chez Houellebecq… Page 134 du dernier Houellebecq, il est dit que… Non, mais les gilets jaunes, si on en croit le dernier Houellebecq… C’est simple, t’as lu le dernier Houellebecq? Alors, Houellebecq, POUR ou CONTRE?

Sinon, sortent ces jours-ci les romans de Volodine, Minard, Manon, Chevillard, Decottignies, Teper, Le Floch, Chiche, Bouysse… La littérature française est plus riche que ce qu’on veut bien en dire. La tribune du Monde ne disait pas autre chose. 

Lu 43 romans en 2018, 16 en français, 27 en anglais. Sans compter les textes lus dans le cadre de tes recherches, théoriques, philosophiques ou documentaires. Tu viens de terminer le premier de 2019, Quelques rides de Fabien Clouette, publié en 2014: « C’était un livre qu’on ne lisait jamais, un livre utile, un pose-feuille, comme une fleur dévitalisée. Ça sèche mal d’ailleurs et ça pourrit. On chambrait le chef avec le presse-papiers. » (p. 115)

Le #4 avance lentement. Tu commences doucement à bien l’aimer.