(041219)

C’est allé plus vite que ce que tu avais imaginé. C’est toujours comme ça, on se trompe tout le temps quand il s’agit de projeter. Parfois tu crois aller vite et ça prend des plombes; parfois tu ne vois pas le bout du tunnel alors qu’il était juste là — tu ne regardais tout simplement pas dans la bonne direction. Tu as un peu perdu le fil du temps. Tu t’étais fait une note mentalement, pour te souvenir, mais tu as oublié. Ça a dû arriver aux alentours des vacances de Toussaint. Fin octobre, peut-être tout début novembre. Tu étais excité comme tout à l’idée d’agencer tous ces textes, de tenter d’accorder ces voix différentes; tu n’en ramenais pas large pour autant. Car il y a bien sûr toujours la possibilité que l’édifice se casse la gueule au moment où tu tentes de tout coordonner, d’harmoniser l’ensemble. Comme à la fin de The Recognitions de Gaddis, quand aux premières notes de l’orgue frappées par Stanley c’est toute l’église qui s’écroule autour de lui. Tu t’es dépêché de tout relire avant d’imprimer le texte. Il fallait que tu aies terminé hier. Un peu plus de 160 000 mots: 161 138 précisément. C’est beaucoup. 527 pages dans ton fichier mis en forme. Il en fallait autant. Il aurait pu y en avoir plus encore (tu as renoncé à un couple de personnages). Tu écrivais à C. en tentant de lui expliquer ce projet que c’était sans doute la seule façon de ne pas sombrer dans la caricature. Or malgré ces 160 000 mots, rien ne te dit que ce texte n’ait pas sombré dans la caricature. D’une certaine manière, il ne peut pas ne pas être caricatural. Car comment faire entrer la complexité du réel dans un objet aussi petit? 600 pages n’y suffiront pas. Pas plus que le double. On pourra toujours trouver à redire. Et à récrire aussi. Dans l’édition Norton de Dracula de B. Stoker, que tu viens de relire pour accompagner H. dans sa lecture d’une adaptation du roman pour son cours de français, les responsables de l’édition critique pointent à intervalles réguliers les incohérences internes, les problèmes ou erreurs de chronologie, les pistes soulevées puis non explorées par l’auteur. On croyait l’édifice robuste, à l’image du château du comte, solidement arrimé à sa montagne; or toutes ces années après on découvre que ce n’était qu’un château de cartes — un souffle et tout s’éboule, une lecture aiguisée et tatillonne, et l’illusion se brise. Heureusement, il reste les films.