(030218)

Les gens lisent encore des romans dans le métro. Tu aimes bien tenter de savoir quel est le livre qu’ils ont dans les mains, tu guettes l’instant où en tournant la page ils dévoileront la couverture, un nom d’auteur.e ou un titre. La plupart du temps ces livres ne te disent rien; des polars, des bestsellers souvent, voilà ce qu’affiche la couverture. Ce qui t’a retenu l’autre jour, c’est la brièveté des chapitres. Dans la même rame, deux personnes engagées dans une lecture différente, toutes deux à peu près au milieu du livre — pour la première, deux chapitres s’enchaînaient sur une double page, 62 (un ou deux paragraphes à peine) et 63; pour la deuxième, chapitre 44. À ce rythme, ces deux romans se composent grosso modo de 120 et de 80 chapitres au bas mot.

Le point de départ du #3 était le chapitrage — tu voulais que le texte adopte une forme également répartie entre plusieurs chapitres numérotés. Tu avais tes raisons. C’est sans doute pour ça que tu t’es arrêté sur ce nombre improbable de chapitres dans le métro. Tu as alors tenté d’imaginer quelles pouvaient être les justifications formelles à débiter le texte en autant de chapitres. Il y en a peut-être; du moins peut-il y en avoir. À ceci près que tu as du mal à concilier la brièveté des chapitres avec la longueur du roman (tous deux étaient assez épais). Le chapitre est une commodité et a assez peu à voir avec l’écriture; il permet simplement de ménager des pauses dans la lecture; qu’il calibre, régule, rythme — il autorise des respirations, un changement de ligne dans le métro, la vérification de ses messages, une note mentale (racheter du jus d’orange). Et quand on le numérote, il a aussi l’avantage de faire avancer. Chapitre 44! Chapitre 63! J’ai bien avancé dans ma lecture. Oui, le texte avance, il propulse, il lance — ça décoiffe. Ça va vite. On se croirait dans un film américain. On refermera le livre en se disant qu’on l’a avalé. Ça pulse. Ça balance. Ça envoie.

C’est ça qu’il aura peut-être manqué à À tous les airs. Des numéros de chapitres.

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« When did stories become so difficult to tell? » — Lance Olsen, Dreamlives of Debris.