(011017)

Tu as assisté la semaine dernière à la rencontre autour des Châteaux qui brûlent d’Arno Bertina. Fait partie des rares romans de la rentrée que tu avais envie de lire cette année. Même interrogation, peut-être posée différemment ou selon un autre angle que celle qui t’aiguille pour l’écriture et la conception du #4. S’il reste #4. Tentation de commencer ce projet de trilogie au long cours par le #5. Toujours est-il que le soir même, à l’issue de la rencontre, tandis que tu attendais ton train Gare du Nord, tu t’es retrouvé nez à nez avec PPDA. Tu as hésité au début mais as fini par conclure que oui, c’était bien lui. Et puis au fil des pensées et des associations d’idées tu t’es demandé au fond si l’erreur — politique — ne consistait pas à croire encore à la politique, à ses signes, ses codes, son efficace. Comme si on se trompait de cible. C’est peut-être quelqu’un comme PPDA qu’il faudrait kidnapper, tu t’es dit. Changer de régime de signes. Parce que tu n’es pas sûr que tout le monde connaisse ou reconnaisse immédiatement les Gattaz de ce monde. Tandis que PPDA… Bref, la monnaie d’échange n’est peut-être pas la même — question de valeur et de dépréciation. Impression que les Gattaz pèsent moins lourd ou valent moins cher dans la conscience collective que nos PPDA. Ce qui est peut-être une maigre revanche ou consolation. En te disant ça, tu ne savais pas quoi en penser.

On t’a demandé l’autre soir ce que tu ressentais à l’approche de la publication d’À tous les airs, si tu étais satisfait. Tu n’as pas su comment répondre. Oui, sans doute. Mais sensation étrange as-tu dit de « ne plus habiter le texte ». Cette phrase est sortie toute seule. Sans que tu t’arrêtes sur son sens. Ce n’est qu’après qu’elle t’est revenue en tête. Habiter le texte. C’est un peu ça sans doute. Tu as déménagé depuis, habites ailleurs, dans d’autres textes où tu ne fais que passer. Quelles traces as-tu laissées dans celui-ci? quelles empreintes, quels lambeaux de toi? quelles salissures, quels débris? L’as-tu suffisamment nettoyé, rendu suffisamment fonctionnel pour que d’autres puissent à leur tour, un temps, y trouver refuge, y élire domicile? Est-ce d’ailleurs de ça qu’il s’agit? Publier un texte exige-t-il de le rendre confortable, cosy, chaleureux — impersonnel, du moins suffisamment pour permettre à d’autres que toi de se l’approprier? Sans doute aurait-il fallu gommer toutes les traces de ton passage, éliminer une à une tes petites idiosyncrasies. L’écriture blanche ou quelque chose du genre qui n’entrave pas trop les allées et venues des uns et des autres dans les couloirs de ce texte. Tu n’as rien déblayé. L’as planté là, sens dessus dessous — c’est long, six ans; le temps que tu as passé dans ce texte. Puis tu es parti.

Tu as terminé la lecture d’Infinite Jest commencée cet été. Depuis le temps que tu projetais de le lire, tu avais fini par avoir honte de ne pas l’avoir lu encore. Jeu intéressant sur les dialogues qui se construisent sur le décalage permanent, comme une mécanique bien huilée mais tournant dans le vide. On s’interroge souvent ici sur le maximalisme du roman américain, du moins d’un certain roman américain. Ce souci de l’exhaustif, si c’est de ça qu’il s’agit, ne peut souvent se comprendre que dans le rapport au temps qu’il creuse. Ici, le temps est celui de la fascination, de la dépendance, de l’ennui, de l’acharnement et de la maîtrise; la longue durée qui s’immisce au cœur de l’instant, du présent immédiat pour le pervertir. Illustration s’il en fallait de la performativité accrue du roman, qui ne se contente pas de dire — ce à quoi souvent on tente désespérément de le réduire —, mais qui fait, agit, s’empare, creuse; œuvre — c’est-à-dire opère, pour parler comme Blanchot. Ici, opération à visée quasi mathématique, sorte de calcul qu’on projette, équation à la résolution douteuse:

« Rarely a feeling of outright unalloyed sadness as such, afterward—just an abrupt loss of hope. » (D.F.Wallace, Infinite Jest)